23 octobre 2011

Tout nouveau, tout beau

Le nouveau Parlement helvétique est sous toit.

La soirée électorale touche à sa fin et tous les scores ne sont pas encore connus - un grand bravo au service informatique vaudois pour la magnifique gestion de son site web de saisie des résultats! - mais les tendances sont là: l'UDC perd des plumes, l'électorat PDC & PLR continue de s'éroder, le PS est stable, le centre surpeuplé. L'entrée la plus fracassante est celle des Vert Libéraux qui dévastent la représentation nationale des Verts proto-marxistes traditionnels.

pouly.jpgDans les anecdotes, on notera l'arrivée sous la coupole de Mauro Poggia au nom du Mouvement Citoyen Genevois et Fulvio Pelli qui sauve d'un cheveu son siège au Tessin, épargnant au PLR une défaite particulièrement humiliante. Dans le canton de Vaud, Guy Parmelin réussit de justesse à coincer le tandem infernal Savary-Recordon prétendument inarrêtable - un exploit assez remarquable au vu la façon dont le parti libéral-radical vaudois a décider de jouer les boulets.

Je n'ai découvert les résultats qu'assez tard, ayant passé l'essentiel de mon dimanche avec quelques dizaines de courageux miliciens chargés de dépouiller le scrutin. Mais autant livrer ici mes impressions à chaud.

L'UDC fait un mauvais score. Il ne faut pas se voiler la face: 3% de moins environ qu'en 2007, ce n'est pas rien. Demain, les éditorialistes de Suisse gloseront avec plaisir sur ce recul (je devine d'ici les formules ironiques comme "Les Suisses ne votent plus UDC" et tutti quanti...) Qu'ils savourent le moment, c'est leur droit. A l'antenne de la TSR, l'UDC genevois Yves Nidegger s'est livré à une analyse correcte, rappelant notamment que lors de la législature précédente la scission entre l'UDC et le Parti Bourgeois Démocratique (PBD) n'avait pas encore eu lieu, ce qui fausse quelque peu les comparaisons avec le score historique de 2007.

Ceci dit, il serait trop facile de se contenter de cette unique explication. Si la création du PBD représente une perte, l'UDC a aussi engrangé des résultats politique importants seule contre tous au cours de la législature précédente (pensons au renvoi des criminels étrangers par exemple). La fondation de nombreuses sections communales a aussi renforcé une assise locale lacunaire et aurait dû amener des bulletins dans les urnes, mais ces progrès locaux et nationaux ne se sont pas concrétisés au moment de renouveler le Parlement fédéral.

Pourquoi? La question taraudera les délégués de l'UDC pendant les prochains mois, à n'en pas douter. Pour ma part, je pense que la campagne publicitaire massive a fini par être contre-productive: à force de placarder des affiches partout, elles font tapisserie et les gens ne les remarquent plus. Pire, elles arrivent même à mettre en valeur les affiches des concurrents en provoquant des réactions style "tiens, une affiche non-UDC!". La posture de leader adoptée par l'UDC a peut-être aussi démobilisé une partie de son électorat: "ce sera gagné de toutes façons, pas grave si j'oublie de voter, d'autres le feront pour moi!"

Mais ce sont là des impressions personnelles immédiates, il est trop tôt pour se livrer à une analyse de fond.

Le PS est stable. La crise de la dette publique en Europe ne semble pas avoir fait son chemin dans l'esprit du peuple suisse. Le travail de confusion des médias faisant porter la responsabilité tour à tour aux banques, à la bourse, voire au libéralisme (tellement typique des sociétés grecques, italiennes, espagnoles et de l'Europe en général), bref, à n'importe qui sauf aux dépenses des gouvernements, ont jeté suffisamment le trouble pour que le PS ne soit pas affecté par ses propositions étatiques ruineuses et/ou utopiques. Le PS est un parti d'appareil; on vote PS parce qu'on se "sent" de gauche ou qu'on est fonctionnaire, pas parce qu'on adhère à son programme, que pratiquement personne ne lit d'ailleurs. Reflet de ses électeurs, la part électorale socialiste reste extrêmement stable. A ce qu'il semble, le PS suisse fera éternellement dans les 17-20% et on n'y reviendra plus.

Avec une élection dans un fauteuil, Alain Berset s'offre un tapis rouge jusqu'au Conseil Fédéral. Je vois mal ce qui pourrait encore l'empêcher d'y prendre place.

Le Mélange Centriste vire à gauche. Toujours pas vu de votation importante sur laquelle les Verts de gauche et les Verts-qui-se-disent-libéraux auraient une position, disons, différente. Je n'ose dire antagoniste, ce serait trop demander. L'espoir fait vivre, et en tous cas, électoralement, ça marche: il y désormais les verts-rouges et la nouvelle teinte vert du moment - même si au goût les deux recettes semblent furieusement identiques. Le succès du nouveau packaging est époustouflant: 13 sièges pour les verts anciens et 12 pour les verts nouveaux! Après cette collision initiale, chacun se réserve une bonne marge de progression sans plus empiéter sur les plate-bandes de l'autre.

Avec 9 sièges pour moins de 6% des voix nationales, le PBD fait aussi assez fort. Les électeurs suisses ont apparemment été nombreux à suivre les nouvelles formations, malgré une présence nationale très irrégulière, un bilan inexistant et un programme sommes toutes léger. Cela vaut un chèque en blanc, à voir comment PBD et Vert'Lib le dépenseront.

3026618524_1_2_uNhJDajT.jpgAvec 31 et 28 sièges respectivement, le PLR et le PDC font figure de vieilles familles politiques éreintées. Il ne faut pas les enterrer trop vite - les nouveaux venus ont encore du chemin à faire avant d'atteindre le poids électoral d'un PDC, fusse-t-il sur le déclin - mais à force de se désagréger élection après élection, l'effet sur leur électorat doit être désastreux. Les deux partis centristes historiques n'ont plus beaucoup de marge de manoeuvre pour parvenir à se renouveler avant de se retrouver au coude-à-coude avec de jeunes pousses bien plus dynamiques.

En conclusion, le nouvel équilibre politique est trouble. Comprendre: indéchiffrable et probablement instable. Le Parlement helvétique 2011-2015 sera plus fragmenté et plus à gauche que son incarnation précédente. On verra la vraie couleur politique des nouveaux en décembre, au lendemain des élections du Conseil Fédéral nouvelle formule. Tout dépend de la façon dont PBD et Verts Libéraux se comporteront. Je doute fort qu'un deuxième UDC trouve le chemin du Conseil Fédéral ; je suis juste curieux des prétextes que les présidents et chefs de groupe clameront pour justifier leur refus.

Au vu de la façon dont les choses se passent, je ne serais même pas étonné qu'il n'y ait plus de représentant UDC au Conseil Fédéral du tout en 2011-2015. Même cantonné à l'armée, Ueli Maurer prend trop de place. Verts libéraux et PBD ne se sentiront guère liés par les vieilles traditions surannées de représentation arithmétique des membres du gouvernement - les verts-libéraux parce qu'ils s'en fichent, les PBD parce qu'ils doivent précisément leur naissance à un rejet de cette répartition - et pourraient bien se laisser séduire par les inévitables comploteurs du moment, donnant enfin à la Suisse le gouvernement de centre-gauche dont sa classe politique rêve depuis si longtemps.

02 novembre 2010

L'Utopie à pleins tubes

800 délégué-E-s du Parti Socialiste Suisse ne se déplacent pas pour rien. Ils-Elles étaient attendus ce week-end à Lausanne pour un congrès marathon sensé définir le nouveau programme socialiste pour les vingt ans à venir - des lignes directrices devant servir de guide à toute une génération, comme le décrit avec une légère emphase une dépêche de l'ATS. Et ces lignes ont été tracées.

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Camarades, la Planification est en marche!

Au menu socialiste nouvelle formule:

  • Le Revenu Minimum garanti.
  • Le Droit de vote et d'éligibilité à seize ans.
  • Le Dépassement du Capitalisme.
  • La Suppression de l'Armée (quelques réactions amusées ici)
  • Une Adhésion rapide à l'Union Européenne.

Autant pour les journalistes pour qui le PSS avait fait son aggionamento vers la social-démocratie... Et encore, on est passé à côté de quelques perles, comme la semaine de 4 jours, écartée d'un cheveu - 196 voix contre 188. Dommage.

On le voit, les socialistes suisses vivent dans un monde étrange et merveilleux où les positions du parti suffisent à définir une nouvelle réalité, d'où les contraintes (économiques, politiques, démocratiques) sont absentes. C'est du Demain On Rase Gratis puissance mille, un cocktail enivrant de bonheur, de bisous, d'amitié solidaire et de paix entre les peuples...

Je pourrais passer du temps à expliquer, comme tant d'autres l'ont fait avant moi, que le Revenu Minimum conduit au chômage des jeunes et au travail au noir; je pourrais dénoncer le cynisme de ceux cherchant à bâtir un succès électoral éphémère en exploitant la rébellion adolescente; je pourrais réclamer avec curiosité le plan détaillé permettant aux socialistes de dépasser (par la gauche) le capitalisme et comment on créerait de la richesse dans leur système. Mais ce ne serait pas très utile: autant attendre que les points du programme soient développés, enrichis, puis soumis au peuple.

Rien ne presse, nous avons une génération devant nous.

Les socialistes sont des écrivains de science-fiction qui s'ignorent. Hormis leur style ampoulé, le manque d'ambition est leur seul défaut. Quitte à pousser dans l'Utopie, pourquoi se restreindre? Pourquoi pas le droit de vote à douze ans? Pourquoi ne pas réclamer l'abolition de la Guerre, tant qu'à faire? Exiger le Salaire Unique? La Semaine de Un Jour? Le Bonheur Universel et la Félicité Sans Limite?

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Si la Volonté, c'est-à-dire le Verbe, modèle la réalité (et c'est un des fondements de la pensée de gauche) alors, paradoxalement, certains délégués se distinguent par l'étroitesse de leur imagination. C'est vrai, pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Abolir l'armée juste en Suisse, alors qu'il aurait été si simple de décréter la Paix Mondiale! Et quid de la Police? Déclarons que les crimes et délits sont interdits, et hop! Plus besoin de police! Logique, non? Moi, des programmes socialistes, je peux vous en écrire une douzaine, sans forcer, tous plus ambitieux que la copie rendue par les délégués réunis à Lausanne ce week-end.

Mais derrière les envolées lyriques de leur programme, les socialistes doutent.

Présente samedi, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey a encouragé l’assemblée en glissant ses vieilles lunes de théories du complot: "Ne baissons pas les bras. Economiesuisse a ses représentants au Conseil fédéral. Nous avons besoin d’un parti socialiste fort et soudé." Pierre angulaire de ce socialisme solidaire avec lui-même: deux sièges au Conseil Fédéral. Il n'a jamais été question de les abandonner, bien au contraire. Les instances du parti ont beau évoquer la remise en jeu de la participation du PS au Conseil fédéral en thème d'un congrès extraordinaire en novembre 2011, entre les élections fédérales et l’élection du gouvernement, les conclusions sont prévisibles. Allez, je vous dévoile la surprise: le PS serre les dents, mais reste.

L'utopie érigée en programme est pourtant inquiétante. La posture ressemble à un baroud d'honneur. Le PS coupe définitivement les ponts avec le réel.

Electoralement, les socialistes se font grignoter de part et d'autre. Sur leur gauche, par les Verts, Communistes et autres extrémistes; sur leur droite par la pléthore de partis flottant dans le marais centriste: Démocrates-Chrétiens, Bourgeois-Démocrates, Verts Libéraux, Evangéliques, Chrétiens-Sociaux, Radicaux-Libéraux parfois... Le chemin du Socialisme authentique est étroit.

Mais ce n'est pas le plus grave. Le PSS souffre d'une sérieuse crise interne. Les militants se divisent entre les utopistes/révolutionnaires/extrémistes et les réalistes/progressistes/modérés, un clivage repéré par de nombreux politologues, comme Fabio Wasserfallen de Zurich qui expliquait en avril dans les colonnes du Temps:

[La gauche] n’a pas de profil clair. On y défend de la même manière l’adhésion à l’UE, une politique d’immigration libérale, la protection de l’environnement, mais aussi le maintien des acquis sociaux, la protection des défavorisés, etc. C’est problématique. Il y a une grande différence et une divergence d’intérêts entre un électorat de gauche urbain, de pensée libérale, formé plutôt de personnes très qualifiées, des gens qui se reconnaissent dans la conseillère nationale Simonetta Sommaruga, et l’aile syndicale traditionnelle, des salariés modestes, attachés à l’Etat social, à la protection de l’emploi, avec le conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard. Cela frustre les uns et les autres.

[Le PS] n’a jamais voulu choisir entre les deux ailes. Il prétend rassembler les contraires. La base populaire n’est pas chaude pour l’adhésion à l’UE à cause des emplois, ni pour la libéralisation du cannabis. Les problèmes de sécurité ou l’immigration la touchent en premier. Et l’aile urbaine préfère donner sa voix aux Verts libéraux parce qu’elle trouve le PS trop dogmatique en matière sociale ou économique.

 

Entre un électorat urbain bobo et une base syndicaliste conservatrice, le PS tente de concilier les contraires - et déçoit.

Ces courants ne sont pas de force égale. Au sein des instances dirigeantes comme les délégués réunis à Lausanne, on compte grosso modo un tiers de réalistes contre deux tiers d'utopistes. La prise de position du Parti sur l'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers illustre ce clivage à merveille: 144 voix pour soutenir le contre-projet, 288 pour le double non et la pureté idéologique (et les larmes d'Ada Marra.)

Le programme du PS étant l'oeuvre des délégués, l'utopie l'emporte. Mais l'électorat socialiste pourrait ne pas se reconnaître dans ce portrait. Il y a un gros problème à vouloir regrouper des populations aux objectifs aussi antagonistes sous un même toit, et je ne suis pas le seul à souligner cette difficulté. Or, dans un couple, les engueulades sont d'autant plus violentes que les affaires vont mal...

Mieux que n'importe quel discours, les prochaines échéances électorales montreront si la mouture 2010 du programme du Parti Socialiste Suisse séduit l'électorat. J'ai ma petite idée. En attendant, le double Non prôné par les délégués le 28 novembre promet au contre-projet de l'Initiative sur le Renvoi des Criminels Etrangers un enterrement de première classe.

Les socialistes sont repartis de leur fête lausannoise avec en tête des lendemains qui chantent. Ils s'exposent à une sacrée gueule de bois.