30 avril 2010

Et si on tuait le messager?

hhgjhdsre.jpg"Les revoilà, ces pelées, ces galeuses", ironise Ouest France en parlant des agences de notations. La mauvaise note, voilà l'ennemi. Comme à l'école, bannissons les notes, tout ira pour le mieux!

L'idée pourrait faire sourire si ce n'était la nouvelle lubie très sérieusement avancée par les prétendues élites européennes au lendemain du déclenchement de la crise grecque. Et ainsi le ministre allemand des Affaires étrangères et vice-chancelier Guido Westerwelle de suggérer la création d'une agence de notation européenne "indépendante" (ne riez pas). Et ainsi en France Michel Barnier qui réfléchit à une idée identique. Les grands esprits se rencontrent...

Il faut comprendre comment fonctionnent les agences de notation pour juger du grotesque d'un tel projet - ce qui ne menace en rien son avenir, bien au contraire.

Un article synthétique du Nouvel Observateur résume le travail qu'accomplissent ces fameuses agences:

Les trois grandes agences internationales de notation financière - Standard & Poor's, Fitch et Moody's - évaluent la solvabilité des Etats ou des entreprises et leur risque de non-remboursement. Elles attribuent ainsi des notes sur la qualité de la dette de la Grèce à court et à long termes, des indicateurs indispensables pour les marchés.

 

(Parenthèse: au milieu des glapissements de politiciens et d'internautes criant au complot anglo-saxon pour briser l'Europe et dominer le monde en jouant sur les notes, rappelons que Fitch Rating est une agence de notation... Française.)

Et de décrire comment les agences "s'attaquent" aux pays souverains en "dégradant" leurs notes, ce qui les "expose" aux vautours de la finance et autres spéculateurs avides d'argent frais... C'est tellement plus facile de tirer sur le messager que de tenir compte de son message!

Faire passer les agences pour les méchants de l'histoire est une facilité dans laquelle s'engouffrent des hordes de politiciens. Ils tiennent une excuse facile, ils ne vont pas la lâcher, fut-elle fausse.

A ce state, soulignons deux évidences trop souvent oubliées.

1. Les agences de notation sont inutiles. Elles ne sont dépositaires d'aucune technique secrète d'investigation, n'ont pas de comptable véreux infiltré dans la place, n'emploient pas, à ma connaissance, de détectives privés. Elles se contentent de faire des analyses de bilan, des prospectives financières, et d'autres prévisions à partir de données publiques. La plupart de leurs conclusions pourraient donc être atteintes par n'importe quel organisme financier qui s'en donnerait les moyens. La survie de ces agences au cour du temps prouve simplement que les banquiers préfèrent payer pour lire des conclusions que de refaire les calculs eux-mêmes.

2. Les agences de notation ne sont pas omniscientes. Elles sont vulnérables aux fraudes comptables comme tout un chacun, parfois dans l'erreur, et soumises à des conflits d'intérêts incontournables - difficile de ne pas embellir la situation d'un client qui vous paye pour être évalué! Trois jours avant sa mémorable faillite, Enron était encore triple A. Lors de la crise des subprimes, elles n'ont rien vu venir. Et la Grèce était très bien notée l'an dernier, alors que ses problèmes budgétaires n'ont absolument rien de nouveau...

Lorsque Nicolas Sarkozy dénonce le scandale d'une Grèce perdant trois points entre le vendredi et le lundi, il a parfaitement raison. Se passe-t-il réellement tant de choses en un week-end pour justifier une telle dégradation de la note? Bien sûr que non. La note était tout simplement fausse au départ.

Les agences de notation n'ont donc pas bonne presse. Mais un petit détail, un petit détail subtil, mérite d'être relevé...

Les erreurs des agences de notation se traduisent par une surévaluation de la note.

Les agences de notation se trompent le plus souvent par excès d'optimisme. Cette maxime se vérifie amplement par l'expérience - l'histoire abonde de notes surévaluées. Une note sous-évaluée tendra à se corriger d'elle-même: l'emprunteur paiera le loyer de son argent plus cher dans l'intervalle, et puis voilà. Si le différentiel de note était suffisant pour l'acculer à sa faillite, alors sa note de risque était amplement justifiée. Une note sur-évaluée, elle, pourra donner naissance à un vrai scandale, car des bailleurs de fonds confiants dans l'estimation de l'agence risquent de ne jamais revoir leur argent. Les conséquences ne sont pas les mêmes!

C'est pourquoi les agences ne font les gros titres que selon la façon dont elles se trompent. Un emprunteur payant 1% de plus que ce qu'il devrait sur son emprunt (et comment le prouver de façon certaine?) ne fera jamais cinq colonnes à la une. Mais un emprunteur bien noté par les agences et faisant soudainement défaut, si.

Les agences sont promptes à corriger leurs notes surévaluées lorsque ça sent le roussi. Mais elle sont toujours en retard, surtout face à une situation qui se dégrade. Si les affaires de l'établissement sous surveillance vont mal même avec une note trop bonne, l'abaisser ne va pas arranger les choses. Pourtant, s'en abstenir reviendrait à mentir délibérément, et mettrait en danger la principale ressource dont dispose une agence: sa crédibilité.

Dès qu'un faisceau de signes négatifs survient, les agences essayent donc de corriger le tir, comme elles peuvent. Les notes dégringolent alors sur une très courte période. Mais ce n'est pas, je le répète, parce que l'établissement sous surveillance ne lui revient pas ou que les analystes financiers prennent un malin plaisir à tourmenter leurs clients. Non, c'est parce que la note précédente était surévaluée, parfois de beaucoup, et qu'il est urgent pour la réputation de l'agence de remettre les choses au clair.

Une fois ces mécanismes compris, l'idée d'une nouvelle agence de notation, européenne ou autre, apparaît totalement ridicule. Quelqu'un pense-t-il vraiment que le but d'une telle entité serait de noter plus fidèlement, c'est-à-dire plus sévèrement, la capacité des Etats à rembourser leurs dettes?!