18 avril 2016

Le Revenu de Base Inconditionnel, un doux parfum d'utopie

Les Suisses se prononceront le 5 juin prochain sur l'introduction d'un Revenu de Base Inconditionnel (RBI) à l'échelle du pays, c'est-à-dire un nouvel article constitutionnel visant à instaurer un revenu permettant à l'ensemble de la population de "mener une existence digne et de participer à la vie publique".

L'initiative ne définit pas les critères d'une existence digne ou de la participation à la vie publique, laissant à la loi le soin de s'attaquer à des détails comme le niveau financier que devrait avoir cette allocation universelle. Dans les faits, on parle d'un montant de 2'500 francs par adulte et 625 francs par mineur, soit 6'250 francs pour un couple avec deux enfants.

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De quoi émerveiller l'enfant en chacun de nous.

A en croire les partisans de l'initiative, le texte n'aurait que des avantages. Plus de temps libre pour ses proches, pour s'adonner à des passions créatrices, pour se distraire... Et de nouveaux besoins liés à toute cette nouvelle société de loisirs.

Qui ne voudrait pas obtenir 2'500 francs par mois sans avoir à lever le petit doigt?

Malgré une campagne de la part des partisans où l'argent tombe du ciel, les gens sentent pourtant bien qu'il y a anguille sous roche.

Le moteur économique perpétuel

Les démentis apportés jusqu'ici par la classe politique et les prétendus économistes sont assez faibles. Dans les colonnes du Temps, François Meylan lance que "la solidarité est réelle" dans le système actuel où on fait "du vrai social sur une base de cotisations obligatoires." Magnifique oxymore! Alain Berset, Conseiller fédéral socialiste, s'oppose mollement en expliquant qu'il faudrait "doubler" la TVA pour financer ce système, soit la faire passer de 8% à 16%, un taux qu'il prétend intenable alors qu'il sait très bien que dans l'Union Européenne ces taux sont de mise partout, des 17% au Luxembourg aux 27% en Hongrie. Dans la catégorie fausse opposition hypocrite, il décroche la médaille d'or.

Les élites ont d'autant plus de difficultés à contredire le texte que le Revenu de Base Inconditionnel incarne exactement leur propre vision économique, l'idée qu'une injection aveugle d'argent fasse "tourner" le moteur et produise un rendement supérieur à la somme initiale. Ce raisonnement totalement erroné, à la base du Keynésianisme comme du mouvement perpétuel, a entraîné l'ensemble des pays occidentaux dans la spirale du surendettement. Mais dans le monde de l'utopie, ce n'est pas parce que quelque chose ne fonctionne pas qu'on l'abandonne! Le mythe se retrouve donc aujourd'hui encore à la base de toutes les politiques de "relance" que les étatistes affectionnent tant. Ce n'est pas pour rien que dans la comptabilité publique nombre de dépenses sont astucieusement nommées "investissements" pour mieux faire passer la pilule, même si personne, et pour cause, n'est en mesure d'en démontrer le moindre retour financier.

Dès lors, difficile de s'opposer à l'initiative. On s'attaquera donc au texte avec des arguments annexes: le travail est utile pour créer du lien social, il faut des aides plus ciblées, les gens pourraient se servir de cet argent pour des buts "non conformes" au dogme - selon François Meylan: épargne, investissements à l'étranger... Quelle horreur! La seule critique porte finalement sur la manière de cette redistribution et non son principe. Par son universalité, le RBI priverait en effet les politiciens de l'essentiel de leur pouvoir, leur carrière se résumant souvent à arroser de subventions diverses clientèles électorales en échange de leur soutien.

Revenu de Base Inconditionnel, spoliation inconditionnelle

Frédéric Bastiat avait coutume de dépeindre l’État comme un géant doté de deux mains - une rude, qui prend, et une douce, qui donne. Et il ironisait sur tous ceux qui voulaient recevoir davantage de la main douce tout en cherchant à éviter la main rude. Son raisonnement vieux d'un siècle et demi reste encore aujourd'hui hors de portée de la plupart des militants revendicatifs.

Le RBI étant une subvention massive à hauteur de 200 milliards de francs annuels, il impliquerait une imposition tout aussi massive, trois fois le budget de la Confédération. Différentes taxes sur la consommation ou l'importation permettraient de récupérer une partie de la manne, mais même le grand public finirait par ne plus être dupe de l'escroquerie ; il faudrait donc trouver de vrais moutons à tondre ailleurs. On s'attaquerait fiscalement à tout ce qui bouge: patrimoines privés, hauts salaires, entreprises jugées profitables. Le risque serait de précipiter la faillite ou la fuite des uns et des autres. Écrasée par les impôts et les taxes, quelle compétitivité resterait-il à la place économique suisse?

Le RBI est probablement le plus court chemin vers une collectivisation à grande échelle de la société, ce qui le rend si sympathique à gauche. Avec la hausse des prix conséquente aux taxes, les 2'500 francs mensuels initiaux s'avéreraient bien vite insuffisants pour maintenir la promesse d'une "existence digne" et devraient être réévalués régulièrement, poussant la redistribution dans la fuite en avant jusqu'au socialisme réel et son égalité dans la misère.

Tiens, si on imprimait?

Frappés d'un zeste de réalisme, les partisans du RBI annoncent qu'on pourrait "dans un premier temps" se contenter d'augmenter tous les minimas sociaux, le revenu universel réel (reçu aussi par les salariés, s'il en reste) n'arrivant que plus tard. Mais même dans sa forme amoindrie, le RBI est tout simplement intenable. Aucune société économiquement libre ne peut résister au niveau de redistribution qu'il implique.

Si les minimas sociaux sont à leur niveau actuel et pas plus élevés ce n'est pas par méchanceté, mais simplement parce que l'économie privée qui alimente le tout ne peut pas supporter une charge infinie. Reste donc l'option d'un "financement alternatif" comme la création de monnaie.

Et là nos économistes de pacotille de service viennent geindre encore une fois: la planche à billet ce n'est pas bien, cela détruirait le pouvoir d'achat, créerait l'inflation... Mais leur malaise est palpable, et pour cause: depuis des années, encore une fois, ils professent exactement le contraire. La théorie de la dilution monétaire est la mode du moment avec la guerre des monnaies. Chaque pays crée à tour de bras de la monnaie pour faire baisser la sienne.

Le taux plancher, vous vous rappelez? Les innombrables politiques pour lutter contre le "franc fort", accueillies sous les applaudissements? Elles s'accompagnent d'une création de monnaie sans précédent dans l'histoire. Ressortons un graphique fort à propos:

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La masse de CHF en circulation (cliquez pour agrandir)

La masse de CHF a été multipliée par cinq en l'espace de quelques années. C'est comme si chaque billet de banque avait été photocopié quatre fois depuis 2008!

Évidemment, pas la peine de chercher dans votre portefeuille, l'argent crée par la BNS n'est pas pour vous. Elle s'en sert de façon totalement discrétionnaire pour jouer sur les monnaies, acheter des actions en bourse, souscrire à des emprunts d’État, etc. et finalement spéculer sans aucun objectif de prudence ni de rendement. L'entité, intouchable et quasi-divine, est bien au-delà de toutes ces basses considérations liées au commun des mortels.

Là encore, imprimer des francs suisses pour payer le RBI serait tout à fait possible et même complètement dans l'esprit ce que tentent de faire nos vaillants banquiers centraux depuis quelques années pour susciter inflation et consommation - soit très exactement les effets qu'ils reprochent au financement du RBI par ce biais.

Cette nouvelle occurrence du "faites ce que je dis et pas ce que je fais" n'est pas liée aux conséquences de la planche à billets, mais a ses bénéficiaires. La BNS et ses relais politiques ne veulent tout simplement pas que l'argent qu'ils créent à tour de bras échappe à leur contrôle. C'est encore une fois une question de manière et non de principe.

Le RBI, conclusion utopique du chemin que nous parcourons

La démocratie directe helvétique est ainsi faite qu'elle permet à de véritables OVNI politiques d'apparaître périodiquement, même s'ils finissent balayés par le vote populaire. Mais l'intérêt est moins dans le vote que dans le débat.

En ce sens, l'initiative pour l'introduction d'un Revenu de Base Inconditionnel est tout à fait salutaire. Le RBI est un accélérateur démontrant jusqu'à l'absurde les raisonnements spécieux des pseudo-économistes étatistes et leurs complices au pouvoir à tous les niveaux: la prospérité vient de la dépense, la redistribution créée la richesse,  les allocations apportent la sérénité, la planche à billets est une source de financement crédible...

répartition,fiscalité,utopie,prise de position,votation du 6 juin 2016Au bout de ce chemin se trouve quelque chose d'aussi absurde que le Revenu de Base Inconditionnel - l'argent qui tombe littéralement du ciel, le concept délirant que les anglo-saxons appellent helicopter money - des billets semés indistinctement sur la foule depuis un hélicoptère.

Il y a des gens coupés du monde et tellement incultes en économie, jusque dans les grandes entreprises et institutions de cette planète, pour croire que pareil système puisse être viable. Les autres, avec un ancrage dans le réel, comprennent que c'est un jeu de dupes. L'accroissement du volume de monnaie en circulation n'amène rien d'autre à terme que la hausse des prix. Chaque franc d'argent prétendument "public" distribué par l’État a auparavant été prélevé dans la poche d'un contribuable. Dilution du pouvoir d'achat et redistribution n'amènent nulle prospérité.

Les citoyens helvétiques appartenant encore en nombre à la catégorie des gens avec les deux pieds sur terre - à quelques notables exceptions - le Revenu de Base Inconditionnel sera repoussé par une très large majorité. Mais combien d'entre eux comprennent que les mécanismes délétères sur lesquels il repose sont déjà en place?

17 octobre 2010

Les vilains chiffres de la retraite française

On le sait, un des prétextes majeurs à l'obstruction de la réforme des retraites en France tient à des critères de passe-droit: qui aura le travail le plus pénible, et qui aura donc "droit" à un repos bien mérité plus tôt que le voisin? Dès qu'on évoque le droit (en fait le privilège) d'accéder à une retraite en avance par rapport au régime général, les masques tombent. Devant pareil Graal, les mêmes qui vous chantaient deux secondes plus tôt les mérites d'un système "solidaire" se retrouvent à réclamer des avantages correspondant à leur cas particulier.

098123z_retraite.jpgJe veux bien l'admettre, évaluer la pénibilité du travail tient de la gageure. On objectera néanmoins deux choses:

  1. De la même façon que les publicités pour les fonds de placement insistent bien, en montrant leurs belles courbes, que "les performances passées ne constituent en aucun cas une garantie pour les performances futures", qui peut savoir si un métier pénible aujourd'hui sera toujours un métier pénible demain? Ou, au moins, aussi pénible? La mécanisation, l'évolution des techniques de protection, le contrôle des processus sont autant de façons de réduire la pénibilité d'un travail. D'où un paradoxe assez tordu: faudrait-il refuser les améliorations qualitatives d'un emploi pour conserver des privilèges d'accès à la retraite?
  2. Pourquoi ces gens effectuant des travaux pénibles au point de peser sur leur santé ne changent-ils pas de carrière? Pourquoi un carreleur débutant s'écorchant les genoux devrait-il rester encore carreleur à 65 ans? Certes, il y a des malheureux qui n'ont guère le choix, mais je ne peux pas croire que tous ceux qui effectuent un travail pénible ou dangereux n'aient aucune alternative, et ce durant toute leur vie professionnelle. Il y a un temps pour des travaux physiques et un temps pour une évolution en chef de chantier, en formateur ou carrément autre chose. Les périodes de chômage, pour douloureuses qu'elles soient, sont pourtant propices à ce genre de réorientation. On en arrive ainsi à un deuxième défi: comment calculer des droits de retraite préférentiels à un type qui a été mineur pendant six ans, gérant de magasin pendant 12, et surveillant sur un site pétrochimique pendant le reste de sa carrière? A vos calculatrices!

Si les syndicats crient volontiers contre l'approche individuelle choisie par le gouvernement français pour répondre à la question de la pénibilité, ils se gardent bien de formuler une alternative qui tienne la route.

Mais pour les besoins de mon propos, considérons la vie professionnelle telle qu'elle est vécue (ou rêvée?) en France: le même job de l'entrée dans le monde du travail jusqu'à la retraite, sans aucune évolution ni réorientation de carrière, ni période de chômage. Une situation "idéale", donc.

C'est en général à ce stade de la conversation que votre interlocuteur, quel qu'il soit, se lancera dans une diatribe expliquant pourquoi son travail à lui est si pénible. Horaires irréguliers, déplacements professionnels, périodes de piquet, manipulation de produits douteux, risque de se prendre une balle dans l'exercice de ses fonctions, vapeurs de benzène cancérigène respirées pendant qu'on fait le plein d'essence... Autant de témoignages souvent livrés avec beaucoup d'emphase, mais pas forcément mesurables.

Or, il y a une façon nettement plus originale d'aborder le problème: c'est de le regarder dans l'autre sens, depuis la retraite.

Plutôt que de s'empoigner sans fin sur les maux qu'on ramène du travail, posons la question autrement: combien d'années de retraite paisible le système actuel accorde-t-il à chacun?

Les statistiques existent. Espérance de vie moyenne selon l'activité professionnelle passée, âge de départ en retraite, durée de cotisation, tout y est.

Mais aborder la retraite sous cet angle revient à formuler l'indiscible, comme le fait Philippe Douroux:

À l’heure de la retraite, mieux vaut être cheminot, un gazier, un électricien, un ancien de la RATP, cadre, journaliste, professeur certifié ou agrégé. Les intellectuels supérieurs au sens de l’Insee [entre autres, professeurs, scientifiques, journalistes, ingénieurs et cadres techniques d’entreprise...], qui prennent aujourd’hui leur retraite à 60 ans, peuvent espérer la toucher durant 21 ans. Mais les champions de la retraite de longue durée sont les anciens agents d’EDF (24 ans), de GDF (26 ans), de la RATP ou de la SNCF (25 ans). À l’inverse, un ouvrier n’aura, en moyenne, que 13 années de retraite. Mais attention, il s’agit là de moyenne, car un cheminot ou un professeur de fac, né en 1950, et qui va prendre sa retraite cette année, peut toucher sa pension pendant 40 années !

 

Le journaliste indépendant (tout de même hébergé sur la plate-forme blog du Monde) enfonce le clou avec des statistiques encore plus détaillées:

À 35 ans, un ouvrier peut espérer vivre jusqu’à 73 ans, une ouvrière jusqu’à 78 ans [« en bonne santé » ou sans incapacité, c’est-à-dire sans limitation d’activité, ou sans incapacité majeure liée à des maladies chroniques, aux séquelles d’affections aiguës ou de traumatismes.]. Au même âge un cadre peut espérer vivre jusqu’à 80 ans et une cadre jusqu’à 82 ans. Avec un âge de départ à la retraite identique, l’ouvrier aura 6 années de retraite en moins.

A 35 ans, un inactif non-retraité peut espérer vivre jusqu’à 64 ans, un ouvrier jusqu’à 73 ans, un employé jusqu’à 75 ans, un artisan, un commerçant, un chef d’entreprise ou un agriculteur jusqu’à 78 ans et un cadre ou un « intellectuel supérieur » jusqu’à 81 ans. En touchant une retraite au même âge, l’intellectuel en bénéficiera durant 17 années supplémentaires.

A la SNCF, l’âge moyen d’ouverture des droits à la retraite est de 55 ans, la retraite dure en moyenne 27 ans et l’âge moyen du décès est de 82 ans.

A la RATP, l’âge moyen du départ à la retraite est de 55 ans, la retraite dure en moyenne 24 ans et l’âge moyen du décès est de 79 ans.

A EDF et GDF, l’âge moyen du départ à la retraite est de 56 ans, elle sera servie pendant 23 ans et l’âge moyen du décès des électriciens et gaziers est de 79 ans.

 

Conclusion peu surprenante: il fait bon être employé d'une régie publique française.

On comprend dès lors la volonté d'une minorité agissante de s'opposer à toute réfome des retraites, car ouvrir le dossier ne peut à terme que remettre en question les privilèges indus dont disposent certains agents de la fonction publique depuis si longtemps. Et encore, n'a-t-on même pas effleuré les pensions que touchent ces retraités décidément terriblement solidaires - avant tout, d'un système qui leur profite bien.