01 octobre 2013

Et qu'il ne redémarre jamais

Aujourd'hui est un beau jour pour les amoureux de la liberté: l'Etat fédéral américain est à l'arrêt.

C'est le "shutdown", comme nous explique Le Matin ; la fermeture des agences, la mise au chômage technique de centaines de milliers de fonctionnaires, l'arrêt de toutes les services "non indispensables". Pour les partisans de l'étatisme, nombreux de ce côté de l'Atlantique, c'est évidemment une catastrophe. Vous verrez peu de journalistes se réjouir.

usa,faillite,démocrates,républicainsLes reportages font la part belle aux malheureux soudainement victimes de la situation - les employés du Moloch, bien entendu, mais aussi les touristes s'apprêtant à visiter qui un musée, qui un parc national et trouvant porte close.

L'examen des responsabilités est vite fait. C'est la faute des Républicains, nous dit-on. Bien que minoritaires au Sénat ils disposent encore d'une majorité dans la Chambre des Représentants et peuvent donc, en refusant de voter le budget, forcer le gouvernement à se contenter du minimum. Les Républicains, poussés par quelques élus proches du Tea Party - Tea étant ici l'acronyme de Taxed Enough Already, déjà assez taxé, certains français se reconnaîtront - avaient demandé de repousser la réforme de la santé Obamacare comme condition à l'obtention de leur accord, mais leurs offres furent promptement rejetées. D'ailleurs pour le Nouvel Observateur par exemple, le verdict est sans appel: c'est un prétexte. Les Républicains sont de "mauvaise foi", se livrent à un "chantage", voire une "croisade idéologique" selon les mots d'un Président-prix-Nobel-de-la-Paix qui n'a jamais autant bombardé. Écoutez les paroles du spécialiste, il s'y connaît en croisades...

Évidemment, il faut être deux pour un accord. L'intransigeance des Démocrates vaut bien celle des Républicains. Chaque parti accuse l'autre des blocages et l'opinion publique est divisée sur cette responsabilité, mais la différence de traitement médiatique est savoureuse.

En attendant, l'Etat est à l'arrêt. Pas tout l'état américain - seulement le niveau fédéral. Les administrations des états de l'Alaska à la Floride continuent de fonctionner, de même que l'échelle locale. Et encore, les agents de Washington ne sont pas complètement à l'arrêt:

Plus de la moitié [des 1,8 million de fonctionnaires civils] sont mis au chômage technique.

Pour certains fonctionnaires, le travail doit continuer normalement. Il s'agit notamment du personnel pénitentiaire et des contrôleurs aériens. Idem pour les militaires, dont la solde pourrait toutefois être versée en retard. Pour d'autres (personnels des tribunaux fédéraux notamment), une période transitoire est prévue avec un travail normal jusqu'au 15 octobre avant un réexamen de la situation.

Au Pentagone, l'une des administrations fédérales les plus puissantes, la moitié des personnels civils pourraient être mis au chômage d'office. Tous les postes non cruciaux sont concernés.


La situation n'a rien d'inédit. Depuis 1977, le cas de figure s'est produit à 17 reprises. Le blocage aura évidemment des conséquences - non pas parce qu'elles seraient inévitables, mais parce que les fonctionnaires feront en sorte qu'il en ait. C'est le syndrome du Monument de Washington. Traduisant Wikipedia:

Le Syndrome du Monument de Washington, également connu sous le nom du Syndrome du Mont Rushmore ou du Premier Principe des Pompiers est une tactique politique employée aux Etats-Unis par les agences gouvernementales lorsqu'elles font face à des restrictions budgétaires. La tactique consiste à trancher dans les services les plus visibles ou les plus appréciés du gouvernement, depuis des services populaires comme les parcs nationaux ou les bibliothèques à des employés valeureux du service public comme les enseignants et les pompiers. Ceci influence le public pour qu'il soutienne des augmentations d'impôt qu'il refuserait sinon. Le nom vient de l'habitude attribuée au Service des Parcs Nationaux de dire que toute réduction de budget entraînerait la fermeture immédiate du très populaire [et probablement très rentable] Monument de Washington. Le National Review compare cette tactique à une prise d'otage ou du chantage.

 
Les touristes en quête de visa et les Américains ayant besoin de renouveler leur passeport vont passer un mauvais moment. Mais les autres? Nombre d'agences gouvernementales se retrouvent avec 5% de leurs effectifs, dont la puissante EPA, l'agence de protection de l'environnement. Les services de l'IRS (Internal Revenue Service) passent de 95'000 à 9'000 personnes. Pas forcément de quoi être triste! On se prend à rêver que la crise dure assez longtemps pour que les bureaucrates ainsi déposés soient forcés de se trouver un nouvel emploi dans le privé, histoire de découvrir le monde authentique de la création de valeur...

Alors que se profile bientôt un nouveau débat d'importance sur le relèvement du plafond de la dette, l'Etat américain se retrouve avec un avant-goût de la cessation de paiement qui lui pend au nez. On blâmera les Républicains pour leur responsabilité dans le blocage, mais l'Etat fédéral "minimal" mis en route ces dernières heures correspond très exactement à ce qui attend l'Amérique une fois qu'elle aura été mise en faillite dans les formes - avec de surcroît une ardoise en dizaine de milliers de milliards de dollars à éponger. Il faudra tout réinventer, comme à Detroit.

Est-il plus irresponsable de mettre le holà à cette folie ou de poursuivre plus loin sur le chemin du précipice?

04 novembre 2010

Changement et Espoir changent de camp

Voilà, les élections américaine de mid-term et leur résultat prévisible ont eu lieu.

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Que s'est-il passé? Les Démocrates et Barack Obama se sont pris une gifle.

Au delà de cette évidence dictée par les résultats du scrutin, les analyses diffèrent. On connaît l'analyse ressassée par tous les médias ces derniers jours; un excellent article de causeur démoli allègrement la fable:

Pendant longtemps, nos observateurs habituels n’avaient pas voulu y croire : leur icône post-raciale, postmoderne, post-tout, Barack Obama, allait se ramasser une raclée majeure aux élections de midterm. Jusqu’à ce que les sondages, dans une lassante répétition, restent bloqués sur le vert pour les Républicains et sur le rouge pour les Démocrates, on avait espéré, dans les principales rédactions françaises que la « magie Obama » allait transformer à nouveau la citrouille en carrosse. Lorsqu’il s’est avéré que cela ne serait pas le cas, il fallait trouver un responsable à cet incroyable comportement de l’électorat d’outre-Atlantique.

Comme il était inconcevable, pour les obamaniaques officiant chez nous [et en Suisse] dans la politique et les médias, de formuler la moindre critique de l’action du président des Etats-Unis, il fallait trouver d’autres coupables. « Obama dans la bouse, c’est la faute à Fox News. Le peuple n’a rien compris, à cause du Tea Party ! ».

Le modèle explicatif de cette défaite annoncée a pris le ton, en France d’une virulente dénonciation de cette « Amérique que nous haïssons », que l’on avait cru balayée en novembre 2008 avec la déroute des Républicains à l’issue de deux mandats de George W. Bush. Obama n’allait pas perdre, on allait « l’abattre », comme le titrait dramatiquement Libération à la veille du scrutin.

C’est tout juste si on ne suggérait pas qu’on allait assister à une nouvelle forme de lynchage dont les meneurs seraient Glen Beck, le pittbull conservateur de Fox News, et Sarah Palin, la mama grizzly de l’Alaska. On laisse également entendre que le vieux fond de racisme de la société américaine est à l’œuvre dans cette entreprise de démolition du premier président noir de l’Union…

 

Avant de poser la question qui fâche:

Et si la vraie raison était tout simplement que la majorité des Américains trouvent que Barack Obama est un mauvais président ?

 

Inconcevable!

Mais bon, suggérons l'indicible, et imaginons que la première moité du mandat du Président ait été désastreuse. En quoi Barack Obama a été un mauvais président, un président dont les Américains ne veulent plus?

Face à cette inconfortable hypothèse, les médias européens tombent une fois de plus dans une flagrante tentative de réécrire l'histoire. Selon leur fiction orwellienne, Obama aurait "échoué" à faire passer ses réformes à cause d'une "opposition républicaine résolue" et son manque de réussite aurait enfoncé sa popularité. Opposition républicaine? On ne sait où elle aurait siégé durant ces deux ans: la gauche américaine disposait de tous les leviers du pouvoir. Présidence, Sénat, Chambre des Représentants, avec de larges majorités permettant même de faire échouer toute tentative de blocage tactique par la minorité, comme la méthode de la flibuste. Même la majorité des gouverneurs des Etats était dans leur camp. Les Républicains n'avaient plus qu'influence politique dérisoire, éreintés par la déferlante Obama de 2008.

On était aux antipodes d'un Obama contrarié, aux ailes coupées par les forces du destin - l'histoire qu'on essaye de nous faire gober aujourd'hui.

Au contraire, Obama avait une liberté d'agir pratiquement inégalée. Et il s'en est servi.

Voilà la triste vérité. Obama est entièrement responsable de son échec. Il a mené la politique qu'il a voulu, souvent au forceps face à l'opinion publique. Sa politique résolument à gauche l'a mené à la défaite et à celle de son camp. Il a déçu et s'est aliéné la plus grande partie de la population américaine. Pas seulement les militants du Tea Party, non; pas seulement les Républicains minorisés; pas les racistes, bigots, tarés des armes et frustrés incultes que dépeignent les médias européens à longueur de journée dès qu'ils filment un reportage en Amérique. Non, il s'est aliéné la plus grande partie des électeurs qui vivent là-bas, des électeurs modérés, membres d'aucun parti. Une classe moyenne qui ne s'en sort plus.

Obama a été tellement à gauche qu'il s'est même mis à dos nombre de démocrates écoeurés par le radicalisme de son administration. Quand même des démocrates (tels Joe Manchin, Just Bobby) ou des ex-démocrates comme Jim Marshall font campagne en se distanciant d'Obama et de sa politique, pas besoin d'être devin pour comprendre qu'il y a un problème!

Victor Davis Hanson donne une analyse limpide de ce revirement: les gens ont eu le sentiment qu'ils s'étaient fait avoir. Ils pensent qu'ils ont été trompés en 2008, lorsque les médias et les slogans d'Obama les ont amenés à voter pour quelqu'un qui n'avait, au bout du compte, aucune intention de gouverner de la façon dont il avait fait campagne.

Les Américains se sont souvenus de son discours d'unité et de dépassement des clivages, et ont réalisé qu'ils avaient en fait élu le président le plus dogmatique et partisan de leur histoire. Ils se sont rappelés ses appels à la compréhension mutuelle, ils ont vu son silence et son mépris pour l'opinion lors de sa réforme de la santé. Ils avaient foi en un président défenseur de l'Amérique, avant de le voir, littéralement, courber l'échine devant des dictateurs - y compris en les accueillant sur le sol américain. Ils pensaient élire un président moderne, ils se sont retrouvés avec un socialiste qui n'aurait pas dépareillé sur le Vieux Continent (sans doute une des raisons pour lesquelles il continue d'y être tellement populaire...)

Alors, ils ont voté, non pour les Républicains, dont ils ont une piètre opinion, mais contre les Démocrates. En attendant de pouvoir atteindre Obama directement, lorsqu'il remettra son mandat en jeu en 2012.

A moins qu'Obama ne change sérieusement de cap, ce dont je doute, la gifle reçue hier ne sera vraisemblablement pas la dernière.