18 avril 2017

La Turquie recule d'un siècle

Recep Tayyip Erdogan a remporté son pari. Selon les résultats définitifs, 51,4% des Turcs ont approuvé dimanche sa réforme.

Edo_victoire.jpgLa presse évoque une victoire "étriquée". On peut le comprendre: après avoir bourré les urnes et passé les derniers mois à museler, emprisonner et torturer toute forme d'opposition, c'est finalement un piètre résultat. Mais une petite victoire est une victoire tout de même. Fussent-ils acquis avec un mince vernis de légitimité, de nouveaux pouvoirs sont disponibles. Ils vont rapidement être employés.

Le régime instauré par Mustafa Kemal Atatürk touche à sa fin. Après neuf décennies de régime parlementaire, Recep Tayyip Erdogan a transformé le pays en "République présidentielle" en intégrant 18 amendements à la Constitution. Rien ne sert de jouer sur les mots ; nulle République digne de ce nom ne fonctionne selon les règles qui régissent la Turquie désormais. Le poste de Premier Ministre disparaît. Le Président concentre entre ses mains l'essentiel des pouvoirs exécutifs. Il peut dissoudre le Parlement et prendre des décrets quasiment sans limite. Erdogan s'est fait élire dictateur. Il pourra occuper ce poste au moins jusqu'en 2029.

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Aux manipulations électorales près, la carte du résultat du scrutin montre les divisions de la Turquie d'aujourd'hui. À l'ouest, le littoral touristique et les grandes villes ont rejeté la réforme, les yeux tournés vers l'Europe et le développement. Même chose à l'est dans les régions à majorité kurde, qui ne comprennent que trop bien que les prochains coups de fouets seront pour elles. Au centre, la Turquie anatolienne rurale a voté massivement pour - elle pense ne rien avoir à perdre et méprise les autres composantes du pays.

La réforme fait des satisfaits et des malheureux. Parmi les satisfaits, les islamistes, qui célèbrent la victoire d'un des leurs. Erdogan n'a jamais été rien d'autre qu'un agent de l'islam et s'est toujours présenté ainsi, tout comme son parti. Le terme "d'islamo-conservateur" a été inventé par les médias européens pour éviter le mot "islamiste" et calmer l'opinion publique pendant que les élites du continent faisaient la danse du ventre devant le sultan pour s'attirer ses bonnes grâces. Erdogan a toujours été imprégné par le discours religieux et le marie avec talent au politique, dans la grande tradition de l'islam où les deux notions ne se distinguent pas. Faisant fréquemment référence dans ses discours au sultan Mehmet II, qui conquit Constantinople en 1453, il exprime son mépris de l'Europe et déplore la perte des territoires ottomans.

Recep Tayyip Erdogan considère les immigrés turcs en Europe comme l'avant-garde de sa reconquête délirante de l'Empire Ottoman. Les résultats du scrutin auprès de la diaspora semblent lui donner raison. Selon des résultats fournis par l'agence Anadolu, les Turcs d'Europe ont voté à plus de 58% pour renforcer les pouvoirs du maître d'Ankara, soit bien davantage que les Turcs de Turquie. La diaspora suisse fait meilleure figure avec "seulement" 41% de supportes d'Erdogan, mais ce résultat contraste avec les trois millions de Turcs d'Allemagne qui ont voté massivement à 63,2% pour lui, alors que ceux d'Autriche font encore mieux avec 72,7% de soutien.

Rétrospectivement, Erdogan a bien eu raison de venir faire campagne en Europe, car c'est là que se trouvent ses plus ardents supporters.

Après le miroir aux alouettes du printemps arabe, ce scrutin jette une fois de plus le trouble sur l'intégration des immigrés musulmans et leur imprégnation des hautes valeurs que prétend incarner le continent - la séparation des pouvoirs, le refus de l'absolutisme, l'État de droit, la liberté religieuse, la liberté d'expression... Certaines réformes prônées par Erdogan entrent directement en conflit avec l'agenda européen, comme la suppression de la peine de mort interdite dans l'article 2 de la convention européenne des droits de l'homme approuvée par les 47 membres du Conseil de l'Europe. Cela n'empêche pas le Président turc de promettre depuis longtemps son retour "pour bientôt". Il trépigne d'envie d'accorder aux putschistes de l'été 2016 une justice définitive.

On peut bien sûr regretter la décision sortie des urnes en Turquie, mais elle a le mérite de clarifier la situation. Peut-être Européens et Turcs arrêteront-ils de prétendre que la Turquie est vouée à intégrer l'Union Européenne alors qu'elle n'a fait que s'en éloigner depuis vingt ans. Peut-être que l'OTAN finira par jeter un œil critique sur la place de la Turquie au sein de l'alliance.

Le futur de la Turquie et de ses habitants est malheureusement sombre. La longue lutte de Mustafa Kemal Atatürk pour libérer son pays de l'obscurantisme musulman aura finalement échoué, alors que l'islamisation de la société redouble. Mais le plus inquiétant est bien sûr à l'est du pays. Les aventures militaires en Syrie et les répressions anti-Kurdes étaient déjà la marque d'un régime volontariste ; Erdogan va évidemment persévérer dans cette voie avec ses nouveaux pouvoirs avec, à terme, des conséquences incertaines sur la paix civile.

13 mars 2017

Marche Turque

La campagne du Président Erdogan en Europe révèle les failles et les contradictions du Vieux Continent, en plus de faire tomber les masques du régime aujourd'hui à la tête de la Turquie. Une remise à plat salutaire.

turquie,diplomatie,pays-bas,allemagne,liberté d'expressionContinuation logique de la purge entamée depuis le coup d'état manqué de juillet 2016, Recep Tayyip Erdogan souhaite réformer la Constitution turque pour renforcer encore son pouvoir. Le référendum "vise à faire du président un dictateur légal afin d'adapter la loi à la pratique", résume avec malice Yvan Perrin avant d'enfoncer le clou:

"Erdogan réclame la liberté de parole pour lui chez les autres alors qu'il interdit la liberté de parole chez lui pour les autres."


L'islamiste modéré est donc en campagne, et par les hasards de l'immigration de masse se retrouve à courtiser la gigantesque diaspora turque installée sur le Vieux Continent. Le référendum sera en effet très disputé et toutes les voix comptent. En Europe, les réactions des autorités sont contrastées, comme le rapporte Le Monde.

En Allemagne où résident désormais près de trois millions de Turcs (sans compter les réfugiés et autres migrants aux nationalités approximatives) le Ministre de l'intérieur allemand Thomas de Maizière a affirmé qu'une "campagne électorale turque n'a rien à faire ici, en Allemagne." Joignant le geste à la parole,

[Plusieurs] meetings ont été annulés début mars dans plusieurs villes. Le ministre turc de la justice a annulé un déplacement dans le pays et le président s'est emporté jusqu'à évoquer des « pratiques nazies » de la part de Berlin. Angela Merkel a répliqué en expliquant qu'en Allemagne la décision d’autoriser ou non ces meetings ne relevait pas de l'État fédéral, mais des compétences des communes.


Une façon comme une autre de botter en touche avec hypocrisie: je ne veux pas de vous chez moi, mais l'interdiction ne vient pas de moi. Mais en rappelant une fois de plus le péché originel allemand, le président turc ne s'est pas fait que des amis.

Aux Pays-Bas, un avion transportant le ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu venu pour un meeting de soutien dut faire demi-tour alors qu’il allait se poser à Rotterdam. La ministre de la famille Fatma Betül Sayan Kaya subit le même affront par voie de terre en se voyant reconduire en voiture d'où elle était venue, en Allemagne. Le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, invoqua pour l'occasion un risque à l’ordre public et déclara que "ces rassemblements ne doivent pas contribuer à des tensions dans notre société."

Mais le raidissement soudain de M. Rutte pourrait ne pas être totalement sincère. En proie à une campagne électorale délicate dans son propre pays, il risque de voir triompher le parti anti-islam de Geert Wilders pas plus tard que ce mercredi 15 mars. Une crise avec la Turquie était bien la dernière chose à espérer au beau milieu de la dernière ligne droite, mais au pied du mur Mark Rutte choisit finalement de s'aligner sur son concurrent, au risque de perturber les électeurs. Un journal belge le révèle, il y a désormais le bon et le mauvais populisme - comme les chasseurs.

Bien que les Pays-Bas ne comportent "que" 400'000 citoyens turcs enregistrés, l'affront ne pouvait pas rester impuni: pour un dictateur, il n'est de pire crime que celui de lèse-majesté. Les Néerlandais eurent donc eux aussi droit au "heures les plus sombres", M. Erdogan les accusant d'être des "fascistes" influencés par les "vestiges du nazisme"...

Si ces deux pays sont les plus souvent évoqués dans les médias ils ne sont pas les seuls: l'Autriche et la Suède ont aussi annulé des meetings de campagne turcs. La France en a accepté plusieurs, s'attirant les foudres des candidats de droite à la campagne présidentielle (française celle-ci), le gouvernement sortant se justifiant quant à lui par l'absence de troubles à l'ordre public.

Enfin, la Suisse se retrouve l'arrière-train entre deux chaises, ne sachant ni s'il faut interdire la campagne référendaire de la Turquie au nom de troubles de l'ordre public, ni s'il faut la permettre au nom de la liberté d'expression. Mais en réalité la Suisse n'a que faire de l'un comme de l'autre, elle cherche comme d'habitude à ne fâcher personne.

Cafouillage généralisé

Le référendum turc et la campagne qui l'accompagnent sont salutaires, car ils permettent de faire tomber bien des masques.

En Europe, comme d'habitude, la cacophonie et la confusion règnent. La Turquie est membre de l'OTAN et un pays "allié" de l'Europe, envers lequel on fait miroiter depuis des décennies la perspective d'une adhésion tout en sachant très bien qu'elle n'aura jamais lieu. Et comme les Turcs le savent aussi, on les amadoue à coup de milliards de subventions. Celles-ci ont reçu une sérieuse rallonge depuis que les Européens tentent maladroitement de déléguer la gestion des frontières extérieures de l'Union au pays tiers par lequel transitent les principales hordes de migrants, tout en critiquant la dérive autoritaire du président et en l'empêchant de faire campagne. Comment un tel plan pourrait échouer?

Au sein des populations européennes, la campagne du président Erdogan montre la véritable cinquième colonne que représentent les Turcs installés sur le continent depuis plusieurs décennies: ce ne sont que manifestations de force, avalanche de drapeaux turcs, fierté communautariste et pogroms contre les minorités haïes (Kurdes, partisans désignés de l'ennemi Fethullah Gülen...) Et on nous parle encore d'intégration?

En Turquie, le référendum montre la crispation du pouvoir et la fin de course du prétendu islamisme modéré d'un président bien décidé à renverser tout ce qu'il reste de l'héritage laïque de Mustafa Kemal Atatürk, et à massacrer les minorités divergentes. Mais l'ironie de la situation est de voir venir le pouvoir autoritaire turc courtiser sa propre diaspora dans l'espoir de mieux transformer en enfer le pays qu'ils ont quitté (mais auquel ils vouent encore visiblement leur allégeance).

Rarement une campagne référendaire sera mieux tombée, alors que des élections générales se profilent en Allemagne, en France et aux Pays-Bas. Si l'on peut bien remercier M. Erdogan pour une chose, c'est pour son sens du timing.

16 juillet 2016

La Turquie dans la main de fer d'Erdogan

Le grand public allumant sa télévision pour apprendre les derniers développements de l'enquête sur les attentats de Nice eut sans doute une surprise samedi matin en découvrant que l'actualité se concentrait désormais sur une tentative de putsch avorté en Turquie.

Les rebelles communiquèrent dès vendredi soir, sur le site de l’état-major de l'armée pour affirmer que l'armée disposait désormais du pouvoir politique. Les habitants d'Istanbul virent en effet des tanks et des militaires prendre place dans les rues de la ville, notamment près du Parlement, et bloquer plusieurs ponts, alors que des hélicoptères et des avions volaient à basse altitude au-dessus de leurs têtes. Des coups de feu furent échangés alors que les militaires (de quel camp?) intimèrent aux habitants de rentrer chez eux.

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Dès que la nouvelle fut retransmise à l'extérieur de la Turquie - les réseaux sociaux et Twitter se montrèrent bien plus réactifs que les médias traditionnels - le trafic aérien fut interrompu vers 22h15. L'ensemble de la population turque fut quant à lui averti des opérations en cours par la télévision, un présentateur de la chaîne publique TRT lisant, sous la menace d'une escouade de militaires ayant fait irruption dans les locaux, un communiqué annonçant couvre-feu et loi martiale et accusant le gouvernement de "porter atteinte à la démocratie et à la laïcité". Plus tard toute diffusion de la chaîne sera interrompue.

Mais le pouvoir légitime n'hésita pas à répliquer, sévèrement. Le Premier ministre turc Binalo Yildirim prévint sans se démonter qu'un groupe au sein de l'armée effectuait une tentative de coup d'État et qu'il le paierait très cher. Les combats ne tardèrent pas à éclater, auprès du palais présidentiel et d'autres bâtiments publics, impliquant parfois des hélicoptères.

A l'écart de la capitale, Recep Tayyip Erdogan échappa aux rebelles. Dans une interview improvisée à travers l'écran d'un iPhone et l'application de vidéoconférence FaceTime, il se retrouve à l'antenne de la chaîne CNN Türk, pour annoncer à son tour que les sanctions seraient terribles à l'égard des putschistes et pour appeler le peuple turc à se manifester.

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La réussite ou l'échec d'un coup d'état tient à peu de choses...

Ces quelques petites touches suffirent à renverser la situation. Dans une opération de ce genre, il est primordial pour les putschistes de contrôler l'information pour réduire au silence le régime précédent. Cela place la population et les structures de l’État dans une situation de fait accompli, leur intimant que la transition est achevée. Le résultat revient à saper la volonté de combattre d'éventuels loyalistes, un acte de résistance donnant l'impression d'arriver désormais trop tard.

Mais le message du Président Erdogan fut entendu. Les unités rebelles se retrouvèrent engluées dans des manifestations et les réactions d'unités militaires fidèles et de la police. Certains soldats perdirent leur sang-froid et ouvrirent le feu sur la foule, provoquant des dizaines de victimes. La dynamique du putsch fut malgré tout brisée, au prix de 260 morts dont 100 putschistes.

Aujourd'hui, le régime de Recep Tayyip Erdogan est solidement en place et sort renforcé de l'épreuve. Les militaires motivaient leur coup d'État en le présentant comme une réponse à la concentration des pouvoirs d'Erdogan ; Erdogan rétorque aujourd'hui que la tentative de coup d'État justifie la concentration de ses pouvoirs. Le président aux dérives autoritaires et islamistes se retrouve aujourd'hui félicité par les autorités occidentales au nom de la démocratie, la même que les putschistes annonçaient vouloir défendre avec les droits de l'homme et la laïcité...

La victoire du régime ouvre grand les possibilités de purge au sein de l'appareil d'État et Erdogan est bien décidé à s'en servir. Les exactions contre les journalistes et les minorités politiques n'étaient que jeux d'enfants. Moins d'une journée après les faits, le gouvernement turc a arrêté 2'839 soldats et militaires de hauts rangs, mais aussi limogé 2'700 juges et mis 140 membres de la Cour suprême sous mandat d'arrêt. Et l'enquête n'a même pas commencé!

Plus que jamais, la Turquie est dans la main de fer de Recep Tayyip Erdogan. L'armée turque était peut-être le dernier obstacle à ses visions millénaristes ; il a les coudées franches pour la briser, et ensuite, continuer à écraser l'opposition démocratique et laisser libre court à ses pulsions autoritaires. Nul doute qu'entre l’État Islamique, les Kurdes et la situation économique désastreuse du pays, cela ne peut que très mal se terminer.