30 septembre 2013

Berlusconi et la rédemption italienne

De ce côté des Alpes, l'affaire est entendue: Silvio Berlusconi est un monstre. Celui qu'on surnommait avec dédain il Cavaliere s'est récemment vu affubler de qualificatifs peu flatteurs dont "inconscient" et "fou" sont sans doute les plus honorables.

Tout est la faute de la démission des ministres de sa coalition du gouvernement, un geste apparemment décidé par Silvio Berlusconi lui-même. Le départ des ministres provoquera probablement l'effondrement de la coalition dirigeant actuellement l'Italie après cinq mois d'existence, donc des élections anticipées, une campagne électorale, une incertitude politique et tutti quanti.

italie,silvio berlusconi,manoeuvres politiques,médiasPourquoi?

Pourquoi cette décision, ce chaos prévisible, cette remise en question d'une maigre stabilité acquise après d'âpres tractations?

Pour les médias dont la posture anti-Berlusconi n'est plus à démontrer, la responsabilité est entièrement à chercher du côté de l'homme, son attrait pour le pouvoir, le rejet de sa dernière condamnation. Après des décennies de lutte judiciaire, il sacrifierait l'Italie entière pour une maigre chance de préserver son pouvoir. Selon un "spécialiste" de la vie politique italienne:

Silvio Berlusconi est un homme qui n'a plus rien à perdre. On a sous-évalué son intelligence manichéenne. Il a une jouissance personnelle à voir qu'il peut conditionner l'avenir de l'Italie toute entière. Hormis dans les dictatures, qui a le pouvoir, par sa simple parole et son aura, de dicter la marche d'un pays? (...)

Le 4 octobre, le Sénat devait se prononcer sur sa destitution, qui le priverait de l'immunité parlementaire [et provoquerait l'exécution de sa peine de quatre ans de prison - ramenés à un seul par une amnistie - pour fraude fiscale]. Berlusconi se bat pour ne pas perdre cette immunité.

Il a l'arrogance de penser qu'il peut gagner cette guerre et que son parti, le Peuple de la liberté (PDL, droite), peut remporter la majorité lors d'élections anticipées et faire annuler cette question d'immunité. S'il y parvient, il aura gagné sur la politique et la magistrature.


Le mal, vous dis-je. Le pari fou de Berlusconi serait de ravir la majorité actuellement détenue par le parti de gauche du Premier ministre Enrico Letta pour retourner en sa faveur les votes le concernant.

Le mal est une explication pratique. Il fait de Berlusconi une sorte de démon, ce qui n'est pas pour déplaire dans certains cercles. Il empêche de creuser la question davantage - qui serait pervers au point d'enquêter sur le mal? - et permet de lancer des anathèmes à tout bout-de-champ.

Pourtant, plus sérieusement, les ambitions politiques d'un jeune homme de 77 ans paraissent limitées, quelle que soit l'issue des ses déboires judiciaires. Et la crise qui secoue l'Italie en ce début de semaine a peut-être une toute autre raison. Pour la comprendre, il faut examiner le point de vue du PLD, livré brut de forme pendant les premières heures de la crise, avant que la machine médiatique habituelle ne se mette en branle...

[Les ministres membres du Peuple de la Liberté] ont tous suivi la consigne de Silvio Berlusconi qui avait jugé plus tôt "inacceptable" et "irrecevable" l'"ultimatum" d'Enrico Letta, a-t-elle précisé. Le président du Conseil avait demandé vendredi soir une clarification devant le Parlement à propos du soutien incertain du centre droit à son gouvernement de coalition droite-gauche. Dans l'après-midi, le Cavaliere avait invité, dans un message adressé à Angelino Alfano, les ministres PDL à "évaluer l'opportunité de présenter immédiatement leur démission pour ne pas se rendre complices d'une ultérieure vexation imposée par la gauche aux Italiens".

"La décision adoptée hier par le président du Conseil de geler l'action du gouvernement, entraînant de cette façon l'augmentation de la TVA, est une grave violation du pacte de gouvernement", avait argumenté Silvio Berlusconi. Le Conseil des ministres avait été convoqué vendredi par Letta afin d'ajourner l'augmentation prévue pour le 1er octobre de la TVA, mais, en raison de la crise politique, Enrico Letta avait repoussé toute décision. L'augmentation, de 21% à 22%, sera appliquée le 1er octobre. Cette hausse d'un point est redoutée par les milieux économiques car elle risque de peser sur la consommation et la reprise.

 
Le Premier ministre de gauche aurait ainsi délibérément gelé l'action du gouvernement italien pour qu'une hausse "automatique" de la TVA ait lieu. La démission des ministres et la probable chute du gouvernement ne serait pas due à une revanche berlusconienne mais à une hausse de la TVA imposée à la hussarde contre le PLD et contre les accords signés entre les partis pour prendre part à la coalition dirigeante.

En démissionnant, les ministres du PLD ont pris leur responsabilité: plutôt dénoncer la mascarade qu'en devenir complices. Il en va de leur honneur et du sens d'un pacte gouvernemental. Bien entendu, c'est risqué, mais le blâme ne serait-il pas aussi à chercher du côté de M. Enrico Letta et de ses basses manœuvres?

Si le gouvernement actuel s'effondre et que l'Italie se lance dans une nouvelle joute électorale, à n'en pas douter, le Berlusconi Bashing battra de nouveaux records. Mais le dernier mot vient des urnes. Or, le camp de Berlusconi est le seul à rester crédible lorsqu'il affirme s'opposer aux hausses des prélèvements.

Les électeurs pourraient s'en rappeler, peu importe la bile déversée par les médias contre un homme politique qu'ils détestent depuis si longtemps.

Mise à jour (2 octobre): Berlusconi a fait volte-face et sauvé le gouvernement Letta.

01 mars 2013

Ingouvernable Italie

Les élections italiennes de dimanche et lundi ont donné exactement le pire scénario possible: un pays ingouvernable et promis à un prochain retour aux urnes.

cartoon.jpgLa troisième économie de la zone euro est dans la tourmente.

Le professore Mario Monti, chouchou de Mme Merkel et de la nomenklatura européenne, a été sèchement renvoyé à ses études. Avec 10% des suffrages exprimés, il a cristallisé à lui seul le rejet des politiques venues d'en haut et des quelques réformes - trop souvent fiscales - qu'il a pu mener. Technocrate sans charisme, ancien de Goldman Sachs, imposé d'en haut par la clique bruxelloise, M. Monti se voyait en homme providentiel ; il aura raté jusqu'à sa démission-surprise. Il disparaîtra probablement du radar politique italien dès les prochaines élections.

Silvio Berlusconi, annoncé politiquement mort une demi-douzaine de fois, s'est encore débrouillé pour transformer une défaite en demi-victoire ; sa coalition menée par le Peuple de la liberté est arrivée en deuxième position avec 30% des voix à l'échelle nationale, dans un mouchoir de poche avec la gauche de Pier Luigi Bersani. Ce dernier ne dispose que de 124'000 voix d'avance. Qu'on le veuille ou non, Silvio Berlusconi mène la droite italienne. Tout électeur qui n'est pas de gauche tombera forcément dans le giron de sa coalition, même s'il ne vote pas précisément pour le parti de Berlusconi. Cela lui garantit une force de frappe électorale conséquente, malgré les affaires dont il est continuellement accusé (dernière en date, la possible corruption d'un politicien en 2006, Sergio De Gregorio ; mais apparemment, le fait qu'un sénateur de gauche se laisse corrompre laisse de marbre tout le monde...)

Le rejet de l'affairisme de la classe politique italienne et des politiques de rigueur imposées d'en haut - et dont les partisans semblent eux-mêmes rarement souffrir - auront jeté des millions d'Italiens dans les bras du mouvement "cinq étoiles" de Beppe Grillo. L'ex-comique devenu politicien souhaitait incarner le vote protestataire, le résultat aura dépassé toutes ses espérances. Parti de rien, le mouvement cinq étoile devient désormais la troisième force politique italienne.

Si les cinq étoiles sont évidemment de gauche - il est ainsi "hors de question" d'envisager la moindre alliance avec Berlusconi - le mouvement de Beppe Grillo est aussi anti-européen, anti-euro, anti-austérité, pro-démocratie directe et dirigé droit contre la classe politique incarnée par les partis traditionnels. Tout n'est donc pas à jeter au sein du nouveau venu, mais ses positions iconoclastes, l'inexpérience de ses élus et l'absence de cohésion de l'ensemble achèveront de donner des maux de tête à quiconque souhaiterait l'avoir pour partenaire.

Finissons ce tour d'horizon avec le vainqueur officiel, Pier Luigi Bersani, à la tête du Parti Démocrate. La maigre avance qu'il possède sur le suivant permet à sa coalition de briguer 55% des sièges de la Chambre des Députés. Dans la chambre du Sénat, en revanche, sa victoire électorale est trop étriquée pour espérer une majorité, même en s'alliant avec ce qui reste des forces politiques de Mario Monti.

Les médias européens insistent bien sur la victoire de M. Bersani - il est de gauche et pro-européen, c'est donc leur poulain naturel - mais cachent l'ensemble de sa situation. N'importe quel observateur examinant le contexte politique italien de façon moins triviale comprendra que toute tentative de former une coalition est vouée à l'échec.

Tout d'abord, les mouvements politiques représentés dans les chambres italiennes et dans les beaux graphiques de résultats d'élections sont eux-mêmes des coalitions de partis. On a tendance à l'oublier. Silvio Berlusconi subit sa fameuse Ligue du Nord, mais le Parti Démocrate mène lui aussi une coalition "Bien Commun" de partis socialistes, communistes et écologistes, peu enclins à accepter un accord électoral encore plus large. Les forces politiques composant ces coalitions s'entendant déjà à peine, imaginer une alliance stable avec le fantasque Beppe Grillo tient de la gageure. Une "union nationale" rêvée par les eurocrates, associant Monti et Berlusconi à la gauche semble encore plus invraisemblable. Même si certains commentateurs osent avancer l'hypothèse, on nage en pleine science-fiction.

Deuxième aspect, assumant son rôle "responsable" et "progressiste" dans la poursuite des réformes, Pier Luigi Bersani n'aura d'autre choix que de s'infliger la poursuite de la ligne politique qui a éreinté Mario Monti. On n'imagine pas M. Bersani pousser l'Italie à la cessation de paiement, à la révolte contre les banques, à l'organisation d'un référendum sur la sortie de l'euro ou de l'Europe ou simplement à la moindre opposition contre Mme Merkel, alors que la confiance internationale dans les finances du pays ne tient qu'à l'humeur de Berlin.

La coalition "Bien Commun" de M. Bersani est donc sur une pente descendante inéluctable. Le Parti Démocrate a perdu 4 millions d'électeurs par rapport aux législatives de 2008, plus d'un sur deux au profit de la formation de Beppe Grillo. Ce dernier, fin psychologue, n'hésitera pas à pourrir la situation ; il l'a déjà fait savoir en promettant à ses électeurs un "prochain retour aux urnes". Le politicien-comique a bien compris que les vents lui sont favorables.

Difficile de prédire exactement quand aura lieu la manche électorale suivante. Tout dépend de l'énergie que déploiera Pier Luigi Bersani à donner l'illusion qu'il contrôle quelque chose. Dans tous les cas son avenir ressemble à une impasse: ses espoirs de diriger un gouvernement stable sont nuls, son électorat s'érode et ses concurrents sont au coude-à-coude. La victoire est une déesse capricieuse et inconstante.

Le prochain round verra probablement la gauche conventionnelle s'effacer au profit du mouvement cinq étoiles, lui-même opposé à un Silvio Berlusconi requinqué et déjà à deux doigts de l'emporter cette semaine. La victoire de ce dernier ne manquerait pas de faire s'étrangler bon nombre d'éditorialistes un peu partout sur le continent, mais voilà, ce sont encore les électeurs italiens qui décident.

Bien entendu, la prochaine étape du cirque électoral italien ne sera pas la dernière: les choses empireront alors que la défiance s'aggrave. Par beau temps la péninsule italienne était déjà pratiquement ingouvernable ; qui croit encore que les peuples s'assagissent en temps de crise?