02 mai 2012

Quand même les socialistes deviennent libéraux

Ce n'est pas en France, où toute l'attention est captée par le débat entre socialiste de gauche et socialiste de droite, où les deux compères rivalisent d'inventivité pour ne pas entrer en matière sur la réduction de la dépense publique.

Ce n'est pas en Suisse, où le président du Parti Socialiste local livre ses fantasmes de cauchemars thatchériens aux antipodes de la réalité.

Non, contre toute attente, c'est en Grèce que survient ce petit miracle:

A une semaine des élections législatives, le parti au pouvoir en Grèce, le Pasok, a dévoilé son programme économique. Il y promet des réformes sur la libéralisation de professions plutôt que des hausses d'impôt.

 

Le Pasok, c'est-à-dire le parti socialiste grec.

Humiliés par des sondages leur accordant moins de 20% des suffrages, les socialistes n'ont pas d'autre choix que de faire leur aggiornamento. Leur retour sur le devant de la scène politique ne passera plus par la défense des privilèges éhontés de leurs partisans enkystés dans le secteur public, mais par une restauration de la balance économique du pays. Et celle-ci ne viendra pas de nouveaux prélèvements - l'impôt tue l'impôt - mais bien par une libération de la croissance.

Celle-ci passe par la création de richesse ; et pour qu'il y ait création de richesse, il faut deux choses:

  1. La liberté d'entreprendre, c'est-à-dire la possibilité d'essayer de nouvelles méthodes de travail et de service, quelque chose qui n'est pas possible lorsque l'activité économique est sclérosée par des normes bureaucratiques et verrouillée par des professions réglementées.
  2. La sécurité juridique, c'est-à-dire la certitude que les fruits du travail de chacun ne seront pas dérobés du jour au lendemain à travers une nouvelle spoliation légale décrétée par un gouvernement avide. Personne n'essaiera de créer durablement de la richesse s'il pense que l'Etat - qui n'assume pas le moindre risque entrepreneurial - prévoie de s'accaparer ses bénéfices quelques mois plus tard.

Evangelos-Venizelos.jpgLes socialistes grecs viendraient-ils de comprendre cela? C'est fort possible. Le discours de leur nouveau chef de file, Evangelos Venizelos, ne laisse guère planer l'ambiguïté à ce sujet:

"(...) nous vous assurons qu'aucun nouvel impôt ne sera décrété. Tout au contraire, nous nous concentrerons sur des réformes structurelles de manière à avoir un Etat moins volumineux et moins coûteux, à ouvrir des professions et des marchés et à permettre à chacun d'accéder librement aux activités économiques et de production".

 

C'est incroyable d'entendre de tels propos de la part d'un chef de parti socialiste! Un Etat moins volumineux et moins coûteux? Nos étatistes locaux pourraient en prendre de la graine!

Évidemment, on peut se poser la question de la sincérité du discours. Le Pasok est au coude-à-coude avec la Nouvelle Démocratie d'Antonis Samaras, qui a promis de son côté de réduire les impôts et d'augmenter les dépenses sociales. La Grèce est en campagne électorale, et dans ce genre de période il n'est pas rare que les candidats fassent dans la surenchère. Malgré tout, dans les mots sinon dans les actes, le ton a changé: les socialistes grecs semblent bel et bien revenus de leurs promesses traditionnelles.

En Grèce, même le parti socialiste officiel ne milite plus pour davantage d'Etat, plus de fonctionnaires, plus de rentes de situation, plus de règlementation et plus de redistribution.

La Grèce étant quelque peu à court de richesses à redistribuer, le changement de cap est peut-être simplement marqué du sceau du réalisme. Ce revirement n'est pas sans évoquer la sentence légèrement cynique du philosophe David Hull: "la règle que les êtres humains semblent suivre est de ne s'adonner à la pensée rationnelle que quand tout le reste a échoué - et parfois, cela n'y suffit même pas."

La nouvelle orientation du Pasok est sympathique ; dommage qu'il ait fallu la faillite du régime socio-démocrate grec pour voir reparaître le bon sens. Mais la remise en question pourrait arriver trop tard. On ne saura en effet qu'après les élections ce que valent ces garanties, et surtout, quel discours aura réellement séduit le peuple grec.

02 novembre 2010

L'Utopie à pleins tubes

800 délégué-E-s du Parti Socialiste Suisse ne se déplacent pas pour rien. Ils-Elles étaient attendus ce week-end à Lausanne pour un congrès marathon sensé définir le nouveau programme socialiste pour les vingt ans à venir - des lignes directrices devant servir de guide à toute une génération, comme le décrit avec une légère emphase une dépêche de l'ATS. Et ces lignes ont été tracées.

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Camarades, la Planification est en marche!

Au menu socialiste nouvelle formule:

  • Le Revenu Minimum garanti.
  • Le Droit de vote et d'éligibilité à seize ans.
  • Le Dépassement du Capitalisme.
  • La Suppression de l'Armée (quelques réactions amusées ici)
  • Une Adhésion rapide à l'Union Européenne.

Autant pour les journalistes pour qui le PSS avait fait son aggionamento vers la social-démocratie... Et encore, on est passé à côté de quelques perles, comme la semaine de 4 jours, écartée d'un cheveu - 196 voix contre 188. Dommage.

On le voit, les socialistes suisses vivent dans un monde étrange et merveilleux où les positions du parti suffisent à définir une nouvelle réalité, d'où les contraintes (économiques, politiques, démocratiques) sont absentes. C'est du Demain On Rase Gratis puissance mille, un cocktail enivrant de bonheur, de bisous, d'amitié solidaire et de paix entre les peuples...

Je pourrais passer du temps à expliquer, comme tant d'autres l'ont fait avant moi, que le Revenu Minimum conduit au chômage des jeunes et au travail au noir; je pourrais dénoncer le cynisme de ceux cherchant à bâtir un succès électoral éphémère en exploitant la rébellion adolescente; je pourrais réclamer avec curiosité le plan détaillé permettant aux socialistes de dépasser (par la gauche) le capitalisme et comment on créerait de la richesse dans leur système. Mais ce ne serait pas très utile: autant attendre que les points du programme soient développés, enrichis, puis soumis au peuple.

Rien ne presse, nous avons une génération devant nous.

Les socialistes sont des écrivains de science-fiction qui s'ignorent. Hormis leur style ampoulé, le manque d'ambition est leur seul défaut. Quitte à pousser dans l'Utopie, pourquoi se restreindre? Pourquoi pas le droit de vote à douze ans? Pourquoi ne pas réclamer l'abolition de la Guerre, tant qu'à faire? Exiger le Salaire Unique? La Semaine de Un Jour? Le Bonheur Universel et la Félicité Sans Limite?

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Si la Volonté, c'est-à-dire le Verbe, modèle la réalité (et c'est un des fondements de la pensée de gauche) alors, paradoxalement, certains délégués se distinguent par l'étroitesse de leur imagination. C'est vrai, pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Abolir l'armée juste en Suisse, alors qu'il aurait été si simple de décréter la Paix Mondiale! Et quid de la Police? Déclarons que les crimes et délits sont interdits, et hop! Plus besoin de police! Logique, non? Moi, des programmes socialistes, je peux vous en écrire une douzaine, sans forcer, tous plus ambitieux que la copie rendue par les délégués réunis à Lausanne ce week-end.

Mais derrière les envolées lyriques de leur programme, les socialistes doutent.

Présente samedi, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey a encouragé l’assemblée en glissant ses vieilles lunes de théories du complot: "Ne baissons pas les bras. Economiesuisse a ses représentants au Conseil fédéral. Nous avons besoin d’un parti socialiste fort et soudé." Pierre angulaire de ce socialisme solidaire avec lui-même: deux sièges au Conseil Fédéral. Il n'a jamais été question de les abandonner, bien au contraire. Les instances du parti ont beau évoquer la remise en jeu de la participation du PS au Conseil fédéral en thème d'un congrès extraordinaire en novembre 2011, entre les élections fédérales et l’élection du gouvernement, les conclusions sont prévisibles. Allez, je vous dévoile la surprise: le PS serre les dents, mais reste.

L'utopie érigée en programme est pourtant inquiétante. La posture ressemble à un baroud d'honneur. Le PS coupe définitivement les ponts avec le réel.

Electoralement, les socialistes se font grignoter de part et d'autre. Sur leur gauche, par les Verts, Communistes et autres extrémistes; sur leur droite par la pléthore de partis flottant dans le marais centriste: Démocrates-Chrétiens, Bourgeois-Démocrates, Verts Libéraux, Evangéliques, Chrétiens-Sociaux, Radicaux-Libéraux parfois... Le chemin du Socialisme authentique est étroit.

Mais ce n'est pas le plus grave. Le PSS souffre d'une sérieuse crise interne. Les militants se divisent entre les utopistes/révolutionnaires/extrémistes et les réalistes/progressistes/modérés, un clivage repéré par de nombreux politologues, comme Fabio Wasserfallen de Zurich qui expliquait en avril dans les colonnes du Temps:

[La gauche] n’a pas de profil clair. On y défend de la même manière l’adhésion à l’UE, une politique d’immigration libérale, la protection de l’environnement, mais aussi le maintien des acquis sociaux, la protection des défavorisés, etc. C’est problématique. Il y a une grande différence et une divergence d’intérêts entre un électorat de gauche urbain, de pensée libérale, formé plutôt de personnes très qualifiées, des gens qui se reconnaissent dans la conseillère nationale Simonetta Sommaruga, et l’aile syndicale traditionnelle, des salariés modestes, attachés à l’Etat social, à la protection de l’emploi, avec le conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard. Cela frustre les uns et les autres.

[Le PS] n’a jamais voulu choisir entre les deux ailes. Il prétend rassembler les contraires. La base populaire n’est pas chaude pour l’adhésion à l’UE à cause des emplois, ni pour la libéralisation du cannabis. Les problèmes de sécurité ou l’immigration la touchent en premier. Et l’aile urbaine préfère donner sa voix aux Verts libéraux parce qu’elle trouve le PS trop dogmatique en matière sociale ou économique.

 

Entre un électorat urbain bobo et une base syndicaliste conservatrice, le PS tente de concilier les contraires - et déçoit.

Ces courants ne sont pas de force égale. Au sein des instances dirigeantes comme les délégués réunis à Lausanne, on compte grosso modo un tiers de réalistes contre deux tiers d'utopistes. La prise de position du Parti sur l'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers illustre ce clivage à merveille: 144 voix pour soutenir le contre-projet, 288 pour le double non et la pureté idéologique (et les larmes d'Ada Marra.)

Le programme du PS étant l'oeuvre des délégués, l'utopie l'emporte. Mais l'électorat socialiste pourrait ne pas se reconnaître dans ce portrait. Il y a un gros problème à vouloir regrouper des populations aux objectifs aussi antagonistes sous un même toit, et je ne suis pas le seul à souligner cette difficulté. Or, dans un couple, les engueulades sont d'autant plus violentes que les affaires vont mal...

Mieux que n'importe quel discours, les prochaines échéances électorales montreront si la mouture 2010 du programme du Parti Socialiste Suisse séduit l'électorat. J'ai ma petite idée. En attendant, le double Non prôné par les délégués le 28 novembre promet au contre-projet de l'Initiative sur le Renvoi des Criminels Etrangers un enterrement de première classe.

Les socialistes sont repartis de leur fête lausannoise avec en tête des lendemains qui chantent. Ils s'exposent à une sacrée gueule de bois.