08 novembre 2011

En novembre il fait froid la nuit.

Alors que les Américains d'Occupy Wall Street se font donner des "conseils de survie" par des SDF - bel étalage de compétence pour des gens qui prétendent réformer le capitalisme mondial! - ceux de Londres ont discrètement choisi de rentrer chez eux le soir.

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Photo thermique du camp d'Occupy London prise de nuit. Les tentes en violet sont vides...

Un mouvement de protestation occupant l'espace public avec des tentes vides, forcément, c'est un peu moins spectaculaire. Mais bon, on a beau vouloir un monde plus juste, plus redistributif, repenser la finance mondiale et ainsi de suite, on ne va pas non plus prendre froid en dormant sous tente pendant une de ces terribles nuit de novembre! Il y a des limites à l'engagement protestataire, tout de même!

On lira aussi avec plaisir la prose de H16 sur le sujet.

04 mai 2011

Prenons aux pauvres pour donner aux pauvres

A moins d'être aveugle, chaque Vaudois sera tombé sur les affiches de campagne des adversaires du projet de Prestations Complémentaires pour les Familles concocté par les autorités du canton.

ca_suffit.jpgLa campagne est intense et probablement coûteuse; outre les affiches et les publicités dans la presse, j'ai reçu jeudi (comme tous les foyers vaudois je pense) une lettre adressée "aux contribuables du canton" et résumant les reproches au projet. Malgré le déferlement de moyens, qui sera immanquablement érigé en excuse par les partisans de la réforme si jamais elle venait à être repoussée, la partie n'est pas gagnée, loin s'en faut.

Les référendaires avancent à contre-courant face à un projet soutenu par toute la gauche et par le Grand Conseil Vaudois. Et dire qu'il y a encore des gens pour croire que Vaud est à droite!

Honnêtement, cette campagne m'étonne. Sur le papier, le projet de PC Familles est tellement dans l'air du temps socialo-solidaro-redistributif politiquement correct que je n'aurais jamais imaginé qu'il se trouve des citoyens en nombre suffisant pour s'opposer à l'arnaque.

J'ai été le premier surpris que le référendum aboutisse. Bonne nouvelle: il y a dans le canton assez d'électeurs pour protester contre ce grand pas en avant sur le chemin du Bien (vous savez, celui qui est pavé de bonnes intentions.)

Le peuple a finalement le droit de s'exprimer sur la nouvelle tonte.

L'espoir n'est pas perdu.

AfficheCafe.jpgDu côté du Oui, un site www.travail-pauvrete.ch (ça fait envie!) présente tous les avantages du projet: les fameuses rentes-pont pour les chômeurs âgés, que personne ne remet en question, et surtout, une "aide" financière aux travailleurs pauvres... Payée par d'autres travailleurs, y compris les plus pauvres. Voilà ce qui a provoqué la fronde.

C'est tout le sel de cette réforme: taxer des pauvres pour en subventionner d'autres, c'est drôlement futé. On ne manquera jamais de matière première.

Le tout au nom des working poors, nouveaux damnés de la terre de notre temps. Evidemment, la pauvreté des working poors est largement dûe à des circonstances extérieures au monde professionnel - divorce, dettes, loyers élevés, charges sociales en expansion continue, deux ou trois trucs dans lequel l'Etat a parfois quelques responsabilités.

Quand bien même leur situation serait-elle exclusivement dûe à l'emploi, on voit mal en quoi les autres salariés, ces salauds de gens normaux, seraient en quoi que ce soit responsables. Mais peu importe: il y a des victimes par essence, et des innocents aux mains pleines. Il faut prendre l'argent là où il est. Donc, taxe.

Le prélèvement étant indexé sur le salaire, les partisans du projet ramènent cette nouvelle contribution de solidarité obligatoire à peu de choses: le fameux café par mois, proverbiale unité de mesure pour débiles mentaux (le terrain de foot étant son pendant pour les mesures de surface). Café par mois dont les contribuables ont déjà été délestés par la hausse de la TVA, le centime climatique et Dieu sait quels autres inventions étatiques, toujours légères, modestes, fixées une fois pour toute et prélevées dans la douceur. Et les cafetiers de s'étonner de manquer de clients!

Alors, on ne sait à ce stade quel résultat sortira des urnes.

Si le projet est approuvé, ce sera une grande victoire pour les apôtres de la redistribution. Ils auront mis un pied dans la porte. Et quel pied!

Le financement est sous-évalué et les possibilités d'abus innombrables. C'est du pain béni. Lorsque les déficits se creuseront, il faudra trouver d'autres "sources de financement", selon la terminologie en vigueur; nouvelles taxes et hausse des taux seront au menu. Lorsque les abus feront les gros titres, comme des primes reçues par des travailleurs au noir ou versées à des bénéficiaires loin du canton, on mettra en place des procédures d'enquête, de surveillance, de contrôle, avec autant de nouveaux postes de fonctionnaire à la clef.

On aura oublié depuis longtemps de remettre en question le principe de cette redistribution injuste.

Plus personne n'aura les moyens de se payer des cafés et tout le monde s'étonnera de la diminution du pouvoir d'achat. Sic transit gloria mundi.

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Conclusion de l'affrontement entre pro- et anti-, le slogan qui fait mal:
"Payer le café à ceux qui me regardent travailler?"
Face à une telle agression conceptuelle, l'affiche a été promptement vandalisée.

(photo prise en gare de Renens)

09 novembre 2010

Salauds de riches!

L'initiative socialiste en votation le 28 novembre s'intitule "Pour des impôts équitables" mais elle aurait mieux fait de s'appeler "Salauds de riches", un terme plus en phase avec son contenu - et qui aurait aussi l'avantage d'être un bon cri de ralliement.

L'initiative est un concentré des "valeurs" prônées par les socialistes:

  • stigmatisation d'une minorité;
  • spoliation légale;
  • égalitarisme forcené;
  • mépris de la souveraineté cantonale.

La seule chose qui me chagrine est le soutien populaire dont les sondages créditent l'initiative. Le peuple suisse serait-il devenu à ce point envieux du bien d'autrui? Croit-il que les déficits chroniques dont souffre l'administration à divers niveaux est plus la cause d'un manque de moyens que d'une gestion lamentable des deniers publics? Pense-t-il vraiment que la concurrence fiscale - celle-là même qui fait venir des entreprises en Suisse - est dommageable au pays? Ce n'est pas impossible, malheureusement...

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Viens ici sale bourgeois!

Hélas! Quitte à se laisser guider par la convoitise et la jalousie, les électeurs cédant aux sirènes démagogiques du Parti pourraient faire un mauvais calcul.

L'effet évident, mis en avant par les promoteurs de l'initiative: une imposition "minimale" des hauts revenus (plus de 250'000.- par an) et de la fortune (dès 2 millions de francs). Tout simple, n'est-ce-pas?

Mais les contribuables aisés ne seront pas les seuls à embarquer dans la galère fiscale.

Il est impensable d'avoir un "saut" du pourcentage d'imposition lorsqu'un contribuable touche la somme annuelle fatidique, saut qui encouragerait les contribuables à rester en deçà. Au bout du compte, avec un palier trop raide on établirait une sorte de salaire plafond (une idée qui ne serait pas pour déplaire à certains... mais qui aurait le défaut de ne pas augmenter les recette fiscales.) Plus prosaïquement, pour éviter une "cassure" dans la courbe de taxation de l'impôt, il faudrait revoir les barêmes dans leur intégralité pour les linéariser, y compris pour des revenus touchant moins de 250'000.- par an. L'initiative affecterait donc directement l'imposition de la classe moyenne. Mais bon, on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs!

Deuxième écueil, l'attractivité de la Suisse. Ne nous leurrons pas: tous les sièges sociaux d'entreprise qui viennent s'installer sur les bords de la Limmat ne le font pas pour la beauté du paysage. La Suisse offre des avantages fiscaux intéressants pour tous. On a tort de comparer l'attractivité du canton de Saint-Gall avec celle du Valais; la partie ne se joue pas sur ce terrain là. Elle se joue entre Londres, Francfort, Vienne, Zurich. Et ce qui compte c'est moins le taux moyen que paye un contribuable lambda dans ces lieux que les meilleures conditions qu'il puisse obtenir. Appelez ça l'arbre qui cache la forêt, une plaquette de publicité, un argument marketing, qu'importe, c'est une réalité. Soyons honnêtes: si un financier talentueux décide de s'installer à Zoug plutôt qu'à Londres, ce n'est pas à cause de son opéra. C'est parce que Zoug offre à ce spécialiste une fiscalité avantageuse. Cela tient à peu de choses. Et si des raisons fiscales suffisent à faire venir des gens dans des cantons aussi humble que Zoug, elles suffisent aussi à les en faire repartir!

Certes, tous ne quitteront pas la Suisse, mais il y en aura immanquablement, oui. Or, qui déménagera dans ce cas? Un individu et sa famille ou... Une entreprise? Je ne sais pas pour vous, mais je ne connais pas beaucoup d'artisans à leur compte qui gagnent 250'000 francs par an! Les niveaux de salaire et de patrimoine visés par l'initiative se retrouve seulement au sein de sociétés de bonne taille et dans des postes hiérarchiques élevés. Les victimes de l'initiative sont des décideurs. Peu importe que les socialistes et bien d'autres les haïssent: ils décident, et ils pourraient bien décider de s'en aller, auquel cas ils ne partiraient pas seuls. Partiraient donc aussi leur chiffre d'affaire, les impôts versés par leur entreprise, les contributions sociales de leurs autres employés, leurs commandes auprès de leurs fournisseurs, l'argent qu'ils dépensaient sur place... Et n'oublions pas tous ces gens, ces entreprises, qui pourraient venir en Suisse mais qui renonceront. Cette population n'est pas dénombrable, peut-on pour autant proclamer qu'elle n'existe pas?

Finalement, on oublie un peu vite que toute la Suisse bénéficie des largesses des riches contribuables installés dans quelques cantons à travers la péréquation financière. Ce mécanisme de redistribution (largement dévoyé, mais c'est un autre débat) amène les cantons prospères à payer pour les cantons mal gérés. Or, à travers une prospérité acquise à travers sa politique fiscale, Zoug contribue autant aux finances confédérales que Genève, le purgatoire fiscal du bout du Léman!

 

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Pour les initiants, tout va bien (ce sont les autres qui payent...)

 

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...Mais leurs adversaires (dont le Département Fédérale des Finances) ne sont pas de cet avis.

Sans surprise, les positions des partis traduisent le traditionnel clivage gauche / droite. Pourtant, pour que même Pierre Veya du Temps estime que l'initiative socialiste "Pour des impôts équitables" soit un leurre politique et une mauvaise solution, il faut avoir enfoncé certains paliers! Mais peu importe. A gauche, on estime que l'initiative est bénéfique parce qu'elle affecte les riches, ces bourgeois, ces ennemis de classe qu'il faut punir, tondre, humilier et chasser, en habillant la manoeuvre de bons sentiments. Au sein d'une certaine droite, une vision utilitariste l'emporte: ce n'est qu'il serait légitime ou non de taxer davantage les contribuables aisés, c'est juste qu'en fin de compte, si on examine l'ensemble des facteurs, le peuple y perdrait financièrement.

Arguments recevables, mais incomplets.

Pour ma part, je pense que l'initiative est scandaleuse car la taxation d'une minorité n'est réclamée pour aucune autre raison que la convoitise du patrimoine dont elle dispose, le fameux adage "il faut prendre l'argent là où il est" propre aux socialistes. Tous ne fuiront pas, taxons-les, taxons-les encore!

Ce raisonnement de voleur justifie à lui seul, pour des raisons éthiques, mon rejet viscéral de cette initiative.

Mise à jour (10/11/2010): sute à une erreur de ma part, relevée par un lecteur, le paragraphe "Il est impensable d'avoir un "saut" du pourcentage..." a été remanié. Avec mes excuses.

17 octobre 2010

Les vilains chiffres de la retraite française

On le sait, un des prétextes majeurs à l'obstruction de la réforme des retraites en France tient à des critères de passe-droit: qui aura le travail le plus pénible, et qui aura donc "droit" à un repos bien mérité plus tôt que le voisin? Dès qu'on évoque le droit (en fait le privilège) d'accéder à une retraite en avance par rapport au régime général, les masques tombent. Devant pareil Graal, les mêmes qui vous chantaient deux secondes plus tôt les mérites d'un système "solidaire" se retrouvent à réclamer des avantages correspondant à leur cas particulier.

098123z_retraite.jpgJe veux bien l'admettre, évaluer la pénibilité du travail tient de la gageure. On objectera néanmoins deux choses:

  1. De la même façon que les publicités pour les fonds de placement insistent bien, en montrant leurs belles courbes, que "les performances passées ne constituent en aucun cas une garantie pour les performances futures", qui peut savoir si un métier pénible aujourd'hui sera toujours un métier pénible demain? Ou, au moins, aussi pénible? La mécanisation, l'évolution des techniques de protection, le contrôle des processus sont autant de façons de réduire la pénibilité d'un travail. D'où un paradoxe assez tordu: faudrait-il refuser les améliorations qualitatives d'un emploi pour conserver des privilèges d'accès à la retraite?
  2. Pourquoi ces gens effectuant des travaux pénibles au point de peser sur leur santé ne changent-ils pas de carrière? Pourquoi un carreleur débutant s'écorchant les genoux devrait-il rester encore carreleur à 65 ans? Certes, il y a des malheureux qui n'ont guère le choix, mais je ne peux pas croire que tous ceux qui effectuent un travail pénible ou dangereux n'aient aucune alternative, et ce durant toute leur vie professionnelle. Il y a un temps pour des travaux physiques et un temps pour une évolution en chef de chantier, en formateur ou carrément autre chose. Les périodes de chômage, pour douloureuses qu'elles soient, sont pourtant propices à ce genre de réorientation. On en arrive ainsi à un deuxième défi: comment calculer des droits de retraite préférentiels à un type qui a été mineur pendant six ans, gérant de magasin pendant 12, et surveillant sur un site pétrochimique pendant le reste de sa carrière? A vos calculatrices!

Si les syndicats crient volontiers contre l'approche individuelle choisie par le gouvernement français pour répondre à la question de la pénibilité, ils se gardent bien de formuler une alternative qui tienne la route.

Mais pour les besoins de mon propos, considérons la vie professionnelle telle qu'elle est vécue (ou rêvée?) en France: le même job de l'entrée dans le monde du travail jusqu'à la retraite, sans aucune évolution ni réorientation de carrière, ni période de chômage. Une situation "idéale", donc.

C'est en général à ce stade de la conversation que votre interlocuteur, quel qu'il soit, se lancera dans une diatribe expliquant pourquoi son travail à lui est si pénible. Horaires irréguliers, déplacements professionnels, périodes de piquet, manipulation de produits douteux, risque de se prendre une balle dans l'exercice de ses fonctions, vapeurs de benzène cancérigène respirées pendant qu'on fait le plein d'essence... Autant de témoignages souvent livrés avec beaucoup d'emphase, mais pas forcément mesurables.

Or, il y a une façon nettement plus originale d'aborder le problème: c'est de le regarder dans l'autre sens, depuis la retraite.

Plutôt que de s'empoigner sans fin sur les maux qu'on ramène du travail, posons la question autrement: combien d'années de retraite paisible le système actuel accorde-t-il à chacun?

Les statistiques existent. Espérance de vie moyenne selon l'activité professionnelle passée, âge de départ en retraite, durée de cotisation, tout y est.

Mais aborder la retraite sous cet angle revient à formuler l'indiscible, comme le fait Philippe Douroux:

À l’heure de la retraite, mieux vaut être cheminot, un gazier, un électricien, un ancien de la RATP, cadre, journaliste, professeur certifié ou agrégé. Les intellectuels supérieurs au sens de l’Insee [entre autres, professeurs, scientifiques, journalistes, ingénieurs et cadres techniques d’entreprise...], qui prennent aujourd’hui leur retraite à 60 ans, peuvent espérer la toucher durant 21 ans. Mais les champions de la retraite de longue durée sont les anciens agents d’EDF (24 ans), de GDF (26 ans), de la RATP ou de la SNCF (25 ans). À l’inverse, un ouvrier n’aura, en moyenne, que 13 années de retraite. Mais attention, il s’agit là de moyenne, car un cheminot ou un professeur de fac, né en 1950, et qui va prendre sa retraite cette année, peut toucher sa pension pendant 40 années !

 

Le journaliste indépendant (tout de même hébergé sur la plate-forme blog du Monde) enfonce le clou avec des statistiques encore plus détaillées:

À 35 ans, un ouvrier peut espérer vivre jusqu’à 73 ans, une ouvrière jusqu’à 78 ans [« en bonne santé » ou sans incapacité, c’est-à-dire sans limitation d’activité, ou sans incapacité majeure liée à des maladies chroniques, aux séquelles d’affections aiguës ou de traumatismes.]. Au même âge un cadre peut espérer vivre jusqu’à 80 ans et une cadre jusqu’à 82 ans. Avec un âge de départ à la retraite identique, l’ouvrier aura 6 années de retraite en moins.

A 35 ans, un inactif non-retraité peut espérer vivre jusqu’à 64 ans, un ouvrier jusqu’à 73 ans, un employé jusqu’à 75 ans, un artisan, un commerçant, un chef d’entreprise ou un agriculteur jusqu’à 78 ans et un cadre ou un « intellectuel supérieur » jusqu’à 81 ans. En touchant une retraite au même âge, l’intellectuel en bénéficiera durant 17 années supplémentaires.

A la SNCF, l’âge moyen d’ouverture des droits à la retraite est de 55 ans, la retraite dure en moyenne 27 ans et l’âge moyen du décès est de 82 ans.

A la RATP, l’âge moyen du départ à la retraite est de 55 ans, la retraite dure en moyenne 24 ans et l’âge moyen du décès est de 79 ans.

A EDF et GDF, l’âge moyen du départ à la retraite est de 56 ans, elle sera servie pendant 23 ans et l’âge moyen du décès des électriciens et gaziers est de 79 ans.

 

Conclusion peu surprenante: il fait bon être employé d'une régie publique française.

On comprend dès lors la volonté d'une minorité agissante de s'opposer à toute réfome des retraites, car ouvrir le dossier ne peut à terme que remettre en question les privilèges indus dont disposent certains agents de la fonction publique depuis si longtemps. Et encore, n'a-t-on même pas effleuré les pensions que touchent ces retraités décidément terriblement solidaires - avant tout, d'un système qui leur profite bien.