28 octobre 2015

Charcuterie et Roundup

Quel point commun entre une belle assiette valaisanne et une bouteille d'herbicide au glyphosate? A priori, aucun, sauf depuis ces derniers jours où l'Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de décréter que la consommation de charcuterie était "cancérigène" et celle de la viande rouge était "probablement cancérigène".

cancer,oms
Tremblez, mortels...

Les réseaux sociaux ont rapidement réagi avec humour, ce qui était probablement la meilleure chose à faire. D'autres s'inquiètent: les professionnels du secteur se demandent à partir de quand il leur faudra apposer un avertissement "ATTENTION: LA CHARCUTERIE TUE" sur leurs saucissons, à moins bien sûr que les bureaucrates ne se contentent, comme d'habitude, d'introduire une nouvelle taxe.

La méthodologie est discutable. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l'OMS s'est basé sur "plus de 800 études" - le grand nombre est sensé forcer le respect - pour établir ses conclusions, essentiellement d'ordre statistique. Et c'est là que le bât blesse.

Diverses substances sont ainsi classées en quatre catégories:

  • Catégorie 1: lien prouvé entre cancer et l'objet en question. On y trouvera la cigarette, l'amiante, l'alcool, etc.
  • Catégorie 2: divisée en deux sous-catégories ; 2A tout d'abord, contenant tout ce qui a un effet "probablement cancérigène" pour l'homme, mais établi sur la base de tests et d'études sur des animaux alors que les résultats des tests sur l'homme sont limités. 2B regroupe ce qui est "peut-être cancérigène" pour l'homme ; les preuves sont limitées et même les résultats des études sur des animaux ne sont "pas suffisants" pour conclure.
  • Catégorie 3: les études ne permettent pas de pencher dans un sens ou dans l'autre.
  • Catégorie 4: étudié mais ne cause pas de cancer chez l'humain.A noter que la Catégorie 4 s'intitule "probablement pas cancérigène pour l'humain": même l'acquittement laisse planer un petit doute...

Forcément, avec un piano à quatre notes, la mélodie jouée par l'OMS ne fait pas dans la nuance. Hormis la première catégorie, le classement ne fait qu'établir divers degrés de suspicion. Il ne tient compte ni du degré d'exposition (faut-il côtoyer la substance quotidiennement ou suffit-il de la croiser une fois dans sa vie?), ni de l'accroissement de la probabilité d'un cancer (5% et 100% d'augmentation des risques de cancer sont-ils des dangers du même ordre?). Il expose seulement l'existence d'une corrélation prouvée.

Concernant la charcuterie, le Dr Kurt Straif du CIRC donne des clés de lecture de cette probabilité:

"Concrètement, chaque portion de 50 grammes de viande transformée consommée quotidiennement augmente le risque de cancer colorectal de 18%."


Si vous mangez, chaque jour, 50 grammes de viande transformée, vous avez 18% de chances de plus de développer un cancer colorectal que votre voisin accro au tofu. Autrement dit, si vous vous privez totalement de charcuterie tout au long de votre vie, vous n'aurez que 16% de chances de moins de développer un cancer colorectal. Présentée de cette façon, l'abstinence charcutière ne semble pas offrir des garanties terribles...

Ce n'est pas tout d'établir un risque, il faut aussi le mettre en perspective. Pour prendre l'exemple de la France, grande consommatrice de charcuterie devant l'éternel, le cancer du côlon frappe en moyenne 36,3 hommes sur 100'000 chaque année (statistiques  2011). Ces chiffres sont en augmentation régulière alors que vieillit une population qui a eu progressivement accès à une nourriture riche et abondante dans la seconde moitié du XXe siècle. Mais là encore, on est assez loin du fléau biblique.

Et que se passe-t-il enfin si vous vous écartez de la norme statistique? Si vous mangez le double de viande transformée, mais trois jours par semaine? Si vous n'en mangez pas fréquemment mais que vous vous lâchez une fois par an à la fête de la Saint-Martin? Si vous en mangiez 200 g par jour pendant des années mais que vous avez baissé votre consommation depuis dix ans?

On ne sait pas.

L'instrumentalisation

Tout au plus peut-on voir dans la classification de l'OMS un message de modération: non, il n'est probablement pas bon pour la santé de s'empiffrer quotidiennement de charcuterie et de saucisses - et ce, bien avant de souffrir d'un cancer du côlon. Mais on se doutait de ce genre de choses sans les publications du Centre international de recherche sur le cancer.

Bien que l'idée ravisse les végétariens et autres défenseurs de la cause animale, la qualification de la charcuterie en catégorie 1 n'en fait pas un produit dangereux. L'inscription de la viande rouge en catégorie 2 - qui n'implique pas de certitude - ne l'est pas davantage. Mais cette annonce est plus troublante sachant qu'elle ne nous apprend rien. Il aurait été plus prudent d'attendre plus de preuves et surtout plus de précision (taux de cuisson, fréquence de consommation, sous-types de viande...) plutôt que d'inscrire une catégorie aussi vaste.

En réalité, les nouvelles classifications semblent surtout servir à susciter un énorme retentissement médiatique au service des idéologies du moment.

Gonflés de leur propre sentiment d'importance, les membres de l'OMS, les lobbies écologistes et les médias s'imaginent peut-être que l'émargement de la viande rouge en catégorie 2 aura une influence sur sa consommation mondiale. A mon avis nous risquons plus de voir une perte de crédibilité de l'échelle elle-même. Les gens se diront qu'ils consomment quotidiennement une substance étiquetée "catégorie 2" (à supposer qu'ils se rappellent encore de cette information dans une semaine) et que, finalement, cela n'a guère d'importance.

L'approche simpliste des probabilités cancérigènes dessert non seulement la cause de la science et de l'OMS, mais jusqu'aux lobbies qui militent pour les instrumentaliser.

Rappelons-nous qu'en mai de cette année, le même CIRC classait en catégorie 2 le glyphosate, désherbant connu mondialement sous la marque Roundup, sur la base de seulement quatre études. Le Roundup est produit entre autres par Monsanto, ce qui en fait une cible de choix pour les activistes écologistes - et ce même si la molécule est tombée dans le domaine public il y a quinze ans. Sourds à toute modération, les activistes du Monde criaient au triomphe. En Suisse les deux grands distributeurs Coop et Migros retirèrent les produits à base de glyphosate de leur assortiment de jardinage.

Maintenant que la viande rouge est classée dans la même catégorie que le glyphosate, que vont faire Coop et Migros?!

Hypocrisie quand tu nous tiens!

En général, l'approche la plus raisonnable serait de cesser tout sectarisme et de laisser les consommateurs adultes décider ; rappelons d'ailleurs que les grands distributeurs vendent aussi des cigarettes, alors que le tabac est en catégorie 1... Tout comme la charcuterie désormais!

La catégorie 2 (2A et 2B) du CICR ressemble de plus en plus à une poubelle. Nous trouvons non seulement les produits potentiellement dangereux pour des professionnels mais aussi toutes les substances contre lesquelles luttent les activistes du moment sans que leur nocivité ne puisse être prouvée.

A côté de produits chimiques industriels se trouvent donc les poussières de menuiserie, les implants chirurgicaux, les contraceptifs, les anabolisants, l'huile de friture ou encore l'exposition au réseau téléphonique mobile!

Et, depuis quelques jours, la viande rouge.

Bien que lacunaire par de nombreux aspects, le classement de l'OMS a une certaine utilité pour inciter à la prudence les utilisateurs professionnels de nombreuses substances potentiellement cancérigènes. En revanche, lorsqu'elle concerne des produits de consommation courante dont l'exposition n'augmente que très faiblement le risque, l'échelle perd en pertinence. Son utilisation paraît alors motivée davantage par des objectifs politiques que par des préoccupations de santé publique.

23 mai 2014

Drogue et prostitution pour sauver le PIB

Rapportée par le Huffington Post, on pourrait croire la nouvelle directement sortie d'une rubrique insolite: l'institut officiel de statistique italien, l'ISTAT, se chargera dès la rentrée d'intégrer les données de "l'économie souterraine", drogue et prostitution, dans ses calculs de la performance économique italienne...

Les revenus estimés du trafic de substances illicites et du sexe tarifé devraient ainsi gonfler la croissance du Produit Intérieur Brut d'un pourcent de plus que prévu, à 2,4%. Un pourcent!

mensonge.jpgN'allez pas croire que ce léger changement statistique soit l'effet d'une magouille décidée en douce dans les couloirs de Rome. Au contraire, la péninsule italienne ne fait que suivre les instructions du Parlement Européen. En février, celui-ci a demandé aux Etats-membres de comptabiliser l'économie souterraine dans le PIB dès septembre 2014. Par souci d'équité, affirme-t-on.

Certains membres de l'UE - les Pays-Bas pour ne pas les nommer - disposent en effet des revenus officiels liés à la consommation du cannabis, légale dans leur pays. Ils comptabilisent donc cette activité économique dans les chiffres de leur PIB, à l'inversent de ceux qui interdisent cette pratique. Mais, on s'en doute, interdire la vente de drogue n'empêche certainement pas l'activité économique correspondante d'avoir lieu... Voilà qui "fausse" donc la mesure du PIB.

Lorsqu'on sait que le PIB gouverne la répartition des contributions au budget européen, on comprend mieux l'intérêt de ces discussions. C'est une histoire de gros sous. Mais cela va plus loin, car si un PIB plus élevé signifie une contribution plus haute au budget européen, il permet aussi d'embellir artificiellement la situation économique d'un pays. Les avantages semblent largement l'emporter sur les inconvénients dans l'esprit de nos gouvernants, et tant pis pour la morale juridique:

[Selon Eurostat,] les PIB finlandais et suédois pourraient augmenter de 4 à 5 points grâce à la prise en compte des nouveaux chiffres. Les Etats-Unis, qui ont appliqué ce calcul dès juillet 2013, avaient connu une hausse de 3% de leur produit intérieur brut, tandis que la Grèce avait vu le sien bondir de 25% en 2006, grâce à la prise en considération de la prostitution et du blanchiment d'argent.

En 2012, la banque nationale italienne estimait même que les revenus de la drogue et de la prostitution représentaient l'équivalent de 10,9% du PIB. Dans son calcul, l'Italie prend déjà en compte depuis 2008 les revenus des entreprises qui ne payent pas d'impôt pour un montant qui représente entre 16 et 17% du PIB annuel.


Prostitution, commerce de drogue, blanchiment d'argent, mafia: on a la croissance qu'on peut!

Malheureusement, comme son nom l'indique, l'économie souterraine est souterraine. Cette lapalissade reflète la gageure consistant à évaluer correctement des données essentiellement occultes. Difficile d'envoyer des réviseurs de compte examiner la trésorerie d'un gang de vendeurs de drogue. Pas de cabinet d'audit non plus pour les filières de trafic d'êtres humains, les travailleurs au noir, les receleurs de cambriolages, les fraudeurs à la TVA, les maisons de jeu clandestines ou les vendeurs à la sauvette sur les marchés...

On peut bien sûr extrapoler à partir des rapports de police, des sondages, ou l'examen des eaux usées qui révèle parfois quelques surprises, mais cela reste des approximations. L'ISTAT se plaint ainsi qu'il soit "très difficile" d'estimer la valeur d'activités illégales et donc non déclarées par définition, sans pour autant y renoncer. Si les statisticiens sont irrités, les politiciens voient une aubaine. L'économie occulte et son évolution invérifiable feront d'excellentes variables d'ajustement.

L'économie souterraine existe, c'est un fait, et sa prise en compte revient à donner une image plus réaliste de l'activité économique d'un pays, nonobstant les énormes problèmes d'exactitude soulevés plus haut. Mais comment tolérer que la "bonne santé" d'un pays soit mesurée à l'aide d'activités que l'Etat s'applique justement à combattre?

La schizophrénie guette, puisqu'il sera d'autant plus difficile de lutter contre une activité illicite qu'elle contribue au PIB national... On fait ressortir au grand jour - et sous un éclairage favorable - des activités que l'on s'évertue à juguler, une autre façon de retomber sur l'absurdité des taxes sur les activités illégales. Comme le résume le député conservateur britannique Mark Garnier à l'aide d'une formule limpide, "on demande aux gouvernements de quantifier l'ampleur de l'échec de leur politique."

In fine, le plus gros problème tient à l'évolution de cette économie souterraine. Même si de temps à autre il sera tentant de la faire décroître pour accentuer la mauvaise santé d'un pays - par exemple lorsqu'un gouvernement d'alternance se fait un plaisir de tailler un costume à l'équipe sortante, ou lorsqu'il s'agit de plaider une rallonge auprès de diverses institutions internationales - la plupart du temps les politiciens seront juste enclins à accentuer le poids de l'économie souterraine dans les chiffres finaux, juste pour rendre présentable un PIB où l'économie officielle est sans cesse mise à mal par leurs propres efforts.

Des libéraux pourraient penser que cette "reconnaissance" de l'économie souterraine poussera les politiciens à cesser de punir des vices qui ne sont pas des crimes ; je pense que tout au contraire ils seront enclin à rendre illégal encore plus d'activités économiques, de façon à les pousser dans le caveau obscur de l'économie souterraine d'où ils pourront tirer tous les chiffres qu'ils veulent au moment de faire le bilan. De plus, bien des activités illicites ne respectent pas non plus le droit de propriété.

Au delà de l'anecdote, l'intégration de l'économie souterraine dans le PIB - ou la recherche de nouveaux indicateurs exotiques pour mesurer l'état d'un pays - s'apparente moins à la recherche de la vérité, une vérité mesurable et comparable, qu'à une fuite en avant. Devant l'impossibilité d'arriver à des résultats positifs, il semble que la classe politique occidentale cherche de nouvelles façons de maquiller ses piètres performances.

La prochaine fois que vous entendrez des politiciens annoncer joyeusement que la croissance "repart à la hausse", demandez-vous combien de tonnes de drogue ont été écoulées.

Mise à jour (6 juin): dans un article du Figaro, Christopher Dembik, analyste chez Saxo Banque, livre le pot-aux-roses: "Une hausse du PIB permettrait mécaniquement aux États de repasser sous la barre des 3% de déficit public requis par l'UE". Voilà donc pourquoi il est tellement important de gonfler le PIB!