01 juin 2012

Nuits brutales à Lausanne

"J'ai failli y rester". C'est par ces mots qu'un policier décrit les scènes de guérilla urbaine qui émaillent les nuits lausannoises:

«Ça courait dans tous les sens. Mais à deux contre plusieurs dizaines nous ne pouvions interpeller personne.» Les bagarres reprennent de plus belle, et sur plusieurs fronts. «Des groupes de 5 à 10, de-ci, de-là. Un à notre droite, rue des Terreaux, l’autre à notre gauche, terrasse Jean-Monnet. Lequel choisir?»

 

876380P_escalier.jpgTrente-six policiers face à des émeutiers par dizaines. Des jets de bouteilles et des armes d'autodéfense chez les agitateurs. Des balles en caoutchouc tirées par les forces de l'ordre. "Je ne comprends pas pourquoi ces jeunes nous en veulent" admet le policier. Cela n'a pas d'importance. Les agresseurs, eux, le savent, et ça leur suffit. Les affrontements ne donnent lieu à aucune arrestation, ce qui renforce encore le sentiment d'impunité des agresseurs. "On voit une bouteille qui part de la foule mais on ne voit pas le bras qui la lance. Et encore moins l’individu qui est dessous" ajoute-t-il.

Jean-Philippe Pittet, porte-parole de la police, confirme: "C'est le triple effet du groupe, de l'alcool et de l'anonymat."

L'altercation n'a rien d'exceptionnel. D'autres affrontements similaires ont fait les titres de la presse ces dernières semaines, avec le retour des beaux jours.

Depuis l'abolition de la clause du besoin, un grand nombre de boîtes de nuits a vu le jour à Lausanne, au point de faire de la capitale vaudoise un centre d'activités nocturnes. La ville comporte 40 établissements susceptibles de rester ouverts jusqu’à 5h. Mais la sale ambiance régnant dans les rues à la fin de la nuit refroidit même les fêtards. Comme l'expliquent deux jeunes interviewés par Lausanne Cités:

Lausanne, on adore y venir pour faire la fête, aller de bar en bar et finir en boîte de nuit entre amis. Mais, avec toutes ces bagarres et ces débordements, on réfléchit avant de venir. Quand on n'opte pas pour une soirée à Vevey ou Fribourg, on sort en groupe et on évite de discuter avec d'autres car, l'alcool aidant, cela débouche souvent sur des malentendus, des provocations voire des injures.

 

Les autorités ont bien essayé de réagir en instaurant "l'heure blanche", une période entre 5h et 6h30 du matin où les commerces ont interdiction de vendre de l'alcool. D'autres essayent d'étendre cette interdiction à tous les commerces après 22h - hormis les boîtes de nuit, où le prix des cocktails est déjà un puissant dissuasif.

Ces mesures pourraient-elles fonctionner? Ce n'est pas sûr. Une récente étude du psychologue Emmanuel Kuntsch et son équipe d'Addiction Suisse, à Lausanne, montre que les jeunes adultes boivent plus que ce que l'on pensait - et que ce qu'ils affirment - à cause de "l'apéro avant de sortir". Le concept revient à boire chez soi, en privé, avant de se rendre dans des établissements à l'extérieur. Mais le résultat n'est de loin pas au rendez-vous.

Les jeunes adultes sont nombreux à pratiquer l'"apéro avant de sortir": ils achètent au supermarché de l'alcool, qu'ils boivent ensuite en privé ou dans les lieux publics, avant de se rendre dans un club où l'alcool est nettement plus cher. Mais cette pratique n'entraîne pas chez les jeunes une réduction de leur consommation d'alcool pendant le reste de la soirée, au contraire: la consommation d'alcool était deux fois plus importante que d'habitude lors des soirées où les participants avaient commencé par un tel "apéro".

 

Voilà qui jette un froid sur les pistes de travail visant à restreindre le commerce d'alcool à certaines heures, préconisée par la gauche locale. Nombre des individus visés par la mesure se contenteront de boire chez eux, partiront en ville déjà éméchés, et ne réduiront en rien leur consommation - ni leur violence.

Ces émeutes régulières et l'incapacité des autorités lausannoises à y faire face est peut-être simplement la marque de l'échec d'une vie nocturne planifiée d'en haut?

Les règlementations de Lausanne ont évoluées à de nombreuses reprises. L'heure de fermeture des clubs a été progressivement repoussée, jusqu'à cinq heures du matin aujourd'hui. Résultat, des dizaines d'établissements ferment plus ou moins au même moment, jetant dehors des centaines de clients éméchés et coupés de la réalité. Incapables de renter chez eux par leurs propres moyens, ils errent en ville en attendant les trains et transports en commun du petit matin.

Tout est donc prêt pour une explosion à la moindre étincelle. La foule, l'alcool, l'attente. Et ce n'est pas le retour d'un un article du règlement de police qui permettrait d'intervenir contre les fêtards en état d'ivresse sur la voie publique qui contribuera à calmer les aubes lausannoises.

Serait-il possible de faire mieux en s'inspirant de ce qui a été fait ailleurs?

nightlife4-zurich.jpgZurich n'est pas réputée pour ses affrontements nocturnes. La ville a pourtant la plus forte densité de boîtes de nuit en Suisse. Et quand les publicités pour la "métropole européenne de la fête" affirment que la ville sur les rives de la Limmat ne dort jamais, ce n'est pas qu'une vue de l'esprit: la réglementation zurichoise est infiniment plus libérale que celle qui étrangle Lausanne. Les gens peuvent faire la fête jusqu'à point d'heure. La latitude laissée aux établissements nocturnes fait tout simplement disparaître un grand nombre de problèmes.

Pour commencer, tous les clubs ne ferment pas au même moment: l'effet "heure de pointe" est évité. La continuité entre les clubs et les afters garantit que les fêtards auront toujours un endroit où s'abriter en attendant le bus ou le taxi qui les ramènera chez eux. De plus, l'extension des horaires rend caduque tout comportement visant à s'accrocher exagérément à la piste de danse jusqu'à la fermeture: si on peut comprendre les gens souhaitant rester jusqu'à la fin si celle-ci a lieu à trois, quatre ou cinq heures du matin, le défi perd toute signification si la fête se poursuit théoriquement jusqu'à midi, ou si on peut lsa continuer dans un autre établissement. Même le plus acharné des fêtards devra simplement regagner son domicile à un moment donné. C'est d'autant mieux s'ils prennent chacun cette décision à des moments différents.

Suivant l'exemple de Zurich, la libéralisation des horaires et la légalisation des afters permettrait d'éviter bien des débordements liés à l'arrivée simultanée de centaines de noctambules désoeuvrés, éméchés et excités à cinq heures du matin sur les pavés lausannois. Mais reproduire cette approche dans la capitale vaudoise impliquerait l'abandon de l'attitude dirigiste des autorités locales sur la question, ce qui est sans doute trop leur demander.

Dommage pour les innocents pris dans les émeutes et les jets de bouteilles vides au petit matin.

20 décembre 2010

L'arnaque selon Sommaruga

Le jour même de la votation du 28 novembre consacrant le Renvoi des Criminels étrangers, Berne a pris acte de la décision populaire. La Conseillère Fédérale en charge du département de Justice et Police, Simonetta Sommaruga, annonça alors:

"Je respecte la volonté du peuple et vais exécuter le mandat qui m'a été confié."

 

Cette façon très fair-play d'accepter la défaite me semblait trop belle pour être honnête. Mais peut-être la cheffe socialiste du DFJP avait-elle vraiment à coeur de respecter la décision souveraine? Peut-être mettrait-elle en place une procédure respectant le résultat des urnes? Après tout, je ne connaissais guère la conseillère fédérale fraîchement promue et celle-ci se distinguait des autres candidats par son ouverture d'esprit, paraît-il... Oui, chacun était en droit d'espérer.

Il n'aura fallu que trois semaines pour que l'on découvre le pot-aux-roses.

610x.pngNous savons désormais de quelle façon Simonetta Sommaruga a l'intention de torpiller, en toute décontraction, l'initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers: en noyautant le groupe de travail chargé d'élaborer le projet de loi consécutif à la modification de la constitution.

Lorsque la constitution est modifée suite à une initiative, il faut traduire la nouvelle orientation en loi. Pour cela, on élabore un projet, celui-ci est discuté par les Chambres, éventuellement combattu par référendum, et entre enfin en vigueur.

L'élaboration d'un projet de loi par un groupe de travail est donc essentielle, car ce dernier est la base de tout le processus législatif.

Certes, le projet sera ensuite discuté par le Conseil National et le Conseil des Etats; il sera amendé, négocié, retravaillé. Mais le projet de loi représente le point de départ de la démarche. Compte tenu de l'orientation anti-renvoi du Parlement, il y a fort peu de chance que le projet gagne en sévérité au fil du processus.

Imaginons que, par un pur hasard, le groupe de travail initial soit biaisé et compose un projet de loi trahissant l'esprit de l'initiative - par exemple, en ne produisant qu'une pâle copie du contre-projet rejeté par le souverain. Les initiants étant politiquement minoritaires dans les chambres, ils n'auront aucune chance de corriger le tir. La loi finale sera très éloignée de l'esprit de l'initiative approuvée par les citoyens.

Et ce scénario correspond exactement à la façon dont Mme Sommaruga prévoit de manoeuvrer.

Il suffit de se remémorer le nombre d'éditoriaux rejetant l'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers pour comprendre le peu d'empressement des médias à dénoncer quoi que ce soit. Seul Le Matin sort du lot en rendant compte de l'affaire à travers un "débat" et un article. Qu'on se rassure, le ton est résolument anti-UDC, mais une partie de l'arnaque transparaît tout de même, comme en témoignent ces extraits:

[Première critique], le comité d’experts sera présidé par Heinrich Koller, ancien directeur de l’Office fédéral de la justice. «Il s’était prononcé contre notre initiative», rappelle Livio Zanolari. La seconde critique vise le fonctionnement du groupe de travail, qui devra trouver des solutions de manière consensuelle. «Cette façon de faire laisse une marge de manœuvre très limitée. A quoi sert-il de rejoindre le groupe s’il n’est pas possible d’y agir?» poursuit le porte-parole.

Il est prévu que les discussions au sein du groupe soient confidentielles, et les divergences ne feront pas l’objet de votes. Une discrétion absolue est imposée et le Département fédéral de justice et police (DFJP) conserve le monopole de l’information, a déploré l’UDC vendredi.

L’UDC doute de l’intention réelle d’exécuter la volonté du peuple. Le groupe de travail est en effet composé, hormis les deux représentants des initiateurs, exclusivement d’organisations et de personnes qui, déjà avant la votation populaire, avaient affirmé que le mandat constitutionnel ne pourrait pas être appliqué, note-t-elle.

 

Voilà, un groupe de travail où les initiants sont minorisés, où les débats sont menés de façon "consensuelle" - ce qui évite d'avoir recours au vote et, surtout, à un rapport de minorité. Le tout assaisonné de délibérations secrètes, tant qu'à faire!

En réalité, ce serait la moindre des choses que le groupe soit constitué d'une majorité d'experts favorables au Renvoi des Criminels Etrangers. En l'état, le groupe de travail ne s'appliquera qu'à rechercher les moyens de rendre inopérante la mise en application de l'initiative. Rejoindre un groupe de travail aux mains des adversaires de l'initiative, et ensuite faire porter le chapeau d'un projet de loi misérable à l'UDC? Ou renoncer à se rendre complice de cette arnaque? Pour les Démocrates du Centre, c'est perdant-perdant. Soit ils avalent des couleuvres en silence, soit ils se laissent dépeindre comme des irresponsables.

La ficelle est grosse, très grosse.

L'arnaque mise en place par Mme Sommaruga ne pourrait pas fonctionner sans l'assentiment des autres partis du Parlement. Les commentaires de leurs chefs respectifs sont évocateurs: ils se montrent très satisfaits de ces manoeuvres politiciennes. C'est un jeu dangereux, car ils s'en rendent complices. En se réjouissant de rappeler à l'UDC qu'elle est minoritaire dans les Chambres, ils affichent surtout leur mépris du résultat de l'initiative populaire, c'est-à-dire de l'opinion du peuple.

20 novembre 2010

Sous-Marins, Dictateurs et tutti quanti

Un "sous-marin", c'est ainsi que Géraldine Savary évoque l'arrivée de Christoph Blocher au sein de la Basler Zeitung, engagé comme "expert" pour redresser la situation désastreuse du journal bâlois. Et de se lancer dans une tirade sur les dangers d'un journalisme acquis à une cause politique portant menace à notre démocratie, Blocher-Dassaut-Sarkozy-Berlusconi même combat. Rien que ça.

Je n'ai rien contre ce genre de posture, on sait très bien que le journalisme professionnel ne saurait qu'être orienté à gauche. Le journaliste de droite est un Dahu médiatique. Mais tout de même, lire ce genre de "craintes" de la main de Géraldine Savary, Conseillère aux Etats socialiste et disposant de sa tribune libre dans les colonnes du Matin, cela prête à sourire. A sous-marin, sous-marin et demi... Oh, et un autre sujet sur le même thème. Peut-être pour le prochain billet de Mme Savary?

kada.pngCachez ce Dictateur que je ne saurais voir, pourrait dire le Conseil Fédéral. Encore plus prude que la FCC américaine face à un sein de Janet Jackson, le Ministère Public de la Confédération a décidé d'assigner Eric Stauffer en justice. Sa faute? Avoir placé sur des affiches du MCG une photo de Muammar Kadhafi avec le texte suivant: "Il veut détruire la Suisse". La photo n'était pas trafiquée, le texte se référait à une déclaration en ce sens du leader de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste devant l'ONU (on a vu mieux question discrétion) et le peuple genevois, fort sensible, a été heureusement privé du spectacle: l'affiche a été caviardée (découpée) avant son affichage. Il n'y a donc pas grand-chose dans le dossier, à part une publicité gratuite et une tribune pour le MCG, comme d'habitude. Mais M. Stauffer est tout de même menacé de trois ans de prison!

Et Yves Nidegger, conseiller national UDC de Genève de résumer ce qui va se passer: "En faisant du foin autour de cette affiche, le gouvernement genevois n’a fait que donner des arguments supplémentaires aux Libyens qui sont déjà assez créatifs. La procédure va probablement échouer. Je ne vois pas en quoi l’affiche est outrageante. Stauffer ne sera pas condamné. Et cela fournira des arguments à la Libye pour dire que la justice suisse méprise la Libye. Tout ceci est tellement prévisible." L'analyse me paraît juste.

Eh oui, quand on joue les censeurs, on se retrouve souvent ridiculisé. Mais le Conseil Fédéral n'avait peut-être pas encore subit assez d'outrages de la Libye? Pas sûr qu'il comprenne cette fois encore.

L'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers pourrait franchir la barre et cela crée la panique. Un dernier sondage la crédite le Oui de 54% des suffrages: à un jet de pierre de la votation, rien n'est joué ni dans un sens ni dans l'autre. Les médias font donc feu de tout bois et grillent leurs dernières cartouches. Le Temps livre une analyse sociologique qui essaye, sans réussir, de faire passer les partisans du renvoi pour des gros abrutis incultes; mais, hélas, il ne trouve pas de corrélation significative entre le soutien à l'initiative et la présence (ou plutôt l'absence) de livres à la maison. Pourtant, on sait bien que les membres de l'UDC savent à peine lire et écrire, n'est-ce pas! Sans doute les 39% de Verts et 38% de socialistes d'accord avec l'idée d'expulser les étrangers qui commettent des crimes graves font-ils monter la moyenne...

Pendant ce temps, en Europe, l'Irlande continue à crier que tout va bien mais commence à souffrir d'une extinction de voix. Et l'Europe d'une extinction de fonds, en même temps. En cas de "contagion" dans le reste de la zone euro - un scénario très vraisemblable - "les 750 milliards du fonds de stabilisation européen et du FMI ne suffiront plus", souligne Bruno Jacquier, économiste à la Banque Privée Edmond de Rothschild. Pour la zone euro, l'hiver sera chaud.

19 novembre 2010

Le Cas Rappaz

Après la décision prise hier par le Parlement du Valais de rejeter le recours en grâce de Bernard Rappaz, le chanvrier valaisan condamné à cinq ans et huit mois de prison a déclaré, par l'entremise de son avocat, qu'il continuerait sa grève de la faim. Ce recours n'aura donc été qu'un épisode de plus dans la saga; le bras de fer entre le prisonnier et les autorités ressemble chaque jour un peu plus à une impasse.

Ecartons au préalable les faux prétextes donnés par les processionnels de l'empathie et les partisans d'une libération du commerce des drogues; ces gens détournent la sympathie que peut encore inspirer Rappaz pour s'offrir une tribune politique à peu de frais. Non, Bernard Rappaz n'est pas victime d'une erreur judiciaire, d'un procès inique ou de lois injustes; le droit helvétique a été totalement respecté d'un bout à l'autre dans la condamnation du chanvrier. S'il en est pour penser que le code pénal actuel ne convient pas, il existe des voies respectueuses du droit pour le changer. Le chantage à la grève de la faim n'en fait pas partie.

886842_rappaz.pngReste donc l'affrontement symbolique entre Bernard Rappaz et les autorités. L'histoire passionne les foules - ou tout au moins, les médias - parce qu'elle se ramène à un conflit entre deux écoles de pensées, nous dit-on; on y opposerait l'éthique au droit. C'est encore sous cet intitulé que la TSR y consacrait un reportage hier soir.

Est-on vraiment face à un cas impérieux de conflt éthique, ou à quelque chose de nettement plus politique?

La vie de M. Rappaz est menacée, par son obstination personnelle dans la grève de la faim d'une part, et par le refus des médecins des Hôpitaux Universitaires de Genève de l'alimenter d'autre part. Ceux-ci motivent leur refus par le "libre arbitre" dont disposerait l'individu, hébergé pour cause de faiblesse aux HUG. Les médecins genevois invoqueraient le caractère sacré et absolu de leur éthique, qui leur interdirait de nourrir un patient "capable de discernement et de libre-arbitre" contre son gré.

La posture, défendue notamment par Jacques de Haller sur le plateau du journal télévisé, ne résiste pas à l'analyse. Selon le président de la FMH, Bernard Rappaz est un prisonnier, certes, mais resterait "maître de son corps" et donc de sa propre vie.

Les contre-exemples venant du milieu médical même sautent aux yeux. Des patients sont nourris de force quotidiennement en milieu hospitalier, des gens dépressifs ou anorexiques par exemple. Quelle différence avec le cas Rappaz? Selon M. de Haller, eux ne seraient pas "dans leur état normal" ni "capables de discernement". En gros, ils ne seraient pas sains d'esprit, eux. Un point de vue étonnant comparé au cas de M. Rappaz, au comportement suicidaire, mais qui serait, lui, et en dépit de ses agissements, un parangon de rationalité et de santé mentale!

En réalité, le problème n'est même pas là, car M. Rappaz n'est pas un patient lambda. C'est un prisonnier en détention, et un prisonnier ne dispose pas de sa propre vie. Il est privé de cette liberté par sa condition même, pendant le temps de son incarcération.

C'est cette disposition qui fait que l'on retire leur ceintures, lacets, soutiens-gorges le cas échéant, aux gens placés en garde-à-vue, de peur qu'ils ne s'improvisent une corde pour se pendre sans procès.

C'est cette disposition qui fait qu'un détenu condamné à la peine capitale dans un Etat de Droit qui inflige cette peine, comme les Etats-Unis, sera soigné et empêché de se suicider, même s'il est dans le couloir de la mort en attente de son exécution.

563432_justice.jpegC'est cette disposition, ou plutôt son échec à la faire respecter, qui explique le tollé lorsqu'un détenu comme Skander Vogt choisit de mettre le feu à un matelas de sa cellule et en meurt.

Certes, la frontière est floue entre la volonté de mourir et celle de mettre sa vie en jeu dans une revendication, mais dans le doute, l'administration pénitentiaire ne peut laisser des détenus se livrer à l'un ou l'autre, car c'est elle qui a charge de veiller à la survie des détenus, à leur place, pendant le temps que dure leur privation de liberté. L'arrêt du Tribunal Fédéral forçant les médecins des HUG à nourrir M. Rappaz de force si nécessaire est frappé du coin du bon sens: faire autrement reviendrait à autoriser n'importe quel détenu à se suicider. La grève de la faim n'est qu'une façon très lente et très médiatique d'y parvenir. M. Rappaz pourra mettre fin à ses jours tant qu'il voudra lorsqu'il aura purgé sa peine.

Il est regrettable que les délires de M. Rappaz soient exploités par une clique médicale décidée à montrer au monde entier que sa conception très particulière de l'éthique l'emporte sur les jugements du Tribunal Fédéral.

Le discernement dont on crédite Bernard Rappaz a trouvé ses limites; il est désormais instrumentalisé par ses médecins. Ils ont eux aussi un message à faire passer.

Pas de chance pour le chanvrier valaisan, eux ne risquent pas leur vie.

02 novembre 2010

L'Utopie à pleins tubes

800 délégué-E-s du Parti Socialiste Suisse ne se déplacent pas pour rien. Ils-Elles étaient attendus ce week-end à Lausanne pour un congrès marathon sensé définir le nouveau programme socialiste pour les vingt ans à venir - des lignes directrices devant servir de guide à toute une génération, comme le décrit avec une légère emphase une dépêche de l'ATS. Et ces lignes ont été tracées.

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Camarades, la Planification est en marche!

Au menu socialiste nouvelle formule:

  • Le Revenu Minimum garanti.
  • Le Droit de vote et d'éligibilité à seize ans.
  • Le Dépassement du Capitalisme.
  • La Suppression de l'Armée (quelques réactions amusées ici)
  • Une Adhésion rapide à l'Union Européenne.

Autant pour les journalistes pour qui le PSS avait fait son aggionamento vers la social-démocratie... Et encore, on est passé à côté de quelques perles, comme la semaine de 4 jours, écartée d'un cheveu - 196 voix contre 188. Dommage.

On le voit, les socialistes suisses vivent dans un monde étrange et merveilleux où les positions du parti suffisent à définir une nouvelle réalité, d'où les contraintes (économiques, politiques, démocratiques) sont absentes. C'est du Demain On Rase Gratis puissance mille, un cocktail enivrant de bonheur, de bisous, d'amitié solidaire et de paix entre les peuples...

Je pourrais passer du temps à expliquer, comme tant d'autres l'ont fait avant moi, que le Revenu Minimum conduit au chômage des jeunes et au travail au noir; je pourrais dénoncer le cynisme de ceux cherchant à bâtir un succès électoral éphémère en exploitant la rébellion adolescente; je pourrais réclamer avec curiosité le plan détaillé permettant aux socialistes de dépasser (par la gauche) le capitalisme et comment on créerait de la richesse dans leur système. Mais ce ne serait pas très utile: autant attendre que les points du programme soient développés, enrichis, puis soumis au peuple.

Rien ne presse, nous avons une génération devant nous.

Les socialistes sont des écrivains de science-fiction qui s'ignorent. Hormis leur style ampoulé, le manque d'ambition est leur seul défaut. Quitte à pousser dans l'Utopie, pourquoi se restreindre? Pourquoi pas le droit de vote à douze ans? Pourquoi ne pas réclamer l'abolition de la Guerre, tant qu'à faire? Exiger le Salaire Unique? La Semaine de Un Jour? Le Bonheur Universel et la Félicité Sans Limite?

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Si la Volonté, c'est-à-dire le Verbe, modèle la réalité (et c'est un des fondements de la pensée de gauche) alors, paradoxalement, certains délégués se distinguent par l'étroitesse de leur imagination. C'est vrai, pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Abolir l'armée juste en Suisse, alors qu'il aurait été si simple de décréter la Paix Mondiale! Et quid de la Police? Déclarons que les crimes et délits sont interdits, et hop! Plus besoin de police! Logique, non? Moi, des programmes socialistes, je peux vous en écrire une douzaine, sans forcer, tous plus ambitieux que la copie rendue par les délégués réunis à Lausanne ce week-end.

Mais derrière les envolées lyriques de leur programme, les socialistes doutent.

Présente samedi, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey a encouragé l’assemblée en glissant ses vieilles lunes de théories du complot: "Ne baissons pas les bras. Economiesuisse a ses représentants au Conseil fédéral. Nous avons besoin d’un parti socialiste fort et soudé." Pierre angulaire de ce socialisme solidaire avec lui-même: deux sièges au Conseil Fédéral. Il n'a jamais été question de les abandonner, bien au contraire. Les instances du parti ont beau évoquer la remise en jeu de la participation du PS au Conseil fédéral en thème d'un congrès extraordinaire en novembre 2011, entre les élections fédérales et l’élection du gouvernement, les conclusions sont prévisibles. Allez, je vous dévoile la surprise: le PS serre les dents, mais reste.

L'utopie érigée en programme est pourtant inquiétante. La posture ressemble à un baroud d'honneur. Le PS coupe définitivement les ponts avec le réel.

Electoralement, les socialistes se font grignoter de part et d'autre. Sur leur gauche, par les Verts, Communistes et autres extrémistes; sur leur droite par la pléthore de partis flottant dans le marais centriste: Démocrates-Chrétiens, Bourgeois-Démocrates, Verts Libéraux, Evangéliques, Chrétiens-Sociaux, Radicaux-Libéraux parfois... Le chemin du Socialisme authentique est étroit.

Mais ce n'est pas le plus grave. Le PSS souffre d'une sérieuse crise interne. Les militants se divisent entre les utopistes/révolutionnaires/extrémistes et les réalistes/progressistes/modérés, un clivage repéré par de nombreux politologues, comme Fabio Wasserfallen de Zurich qui expliquait en avril dans les colonnes du Temps:

[La gauche] n’a pas de profil clair. On y défend de la même manière l’adhésion à l’UE, une politique d’immigration libérale, la protection de l’environnement, mais aussi le maintien des acquis sociaux, la protection des défavorisés, etc. C’est problématique. Il y a une grande différence et une divergence d’intérêts entre un électorat de gauche urbain, de pensée libérale, formé plutôt de personnes très qualifiées, des gens qui se reconnaissent dans la conseillère nationale Simonetta Sommaruga, et l’aile syndicale traditionnelle, des salariés modestes, attachés à l’Etat social, à la protection de l’emploi, avec le conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard. Cela frustre les uns et les autres.

[Le PS] n’a jamais voulu choisir entre les deux ailes. Il prétend rassembler les contraires. La base populaire n’est pas chaude pour l’adhésion à l’UE à cause des emplois, ni pour la libéralisation du cannabis. Les problèmes de sécurité ou l’immigration la touchent en premier. Et l’aile urbaine préfère donner sa voix aux Verts libéraux parce qu’elle trouve le PS trop dogmatique en matière sociale ou économique.

 

Entre un électorat urbain bobo et une base syndicaliste conservatrice, le PS tente de concilier les contraires - et déçoit.

Ces courants ne sont pas de force égale. Au sein des instances dirigeantes comme les délégués réunis à Lausanne, on compte grosso modo un tiers de réalistes contre deux tiers d'utopistes. La prise de position du Parti sur l'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers illustre ce clivage à merveille: 144 voix pour soutenir le contre-projet, 288 pour le double non et la pureté idéologique (et les larmes d'Ada Marra.)

Le programme du PS étant l'oeuvre des délégués, l'utopie l'emporte. Mais l'électorat socialiste pourrait ne pas se reconnaître dans ce portrait. Il y a un gros problème à vouloir regrouper des populations aux objectifs aussi antagonistes sous un même toit, et je ne suis pas le seul à souligner cette difficulté. Or, dans un couple, les engueulades sont d'autant plus violentes que les affaires vont mal...

Mieux que n'importe quel discours, les prochaines échéances électorales montreront si la mouture 2010 du programme du Parti Socialiste Suisse séduit l'électorat. J'ai ma petite idée. En attendant, le double Non prôné par les délégués le 28 novembre promet au contre-projet de l'Initiative sur le Renvoi des Criminels Etrangers un enterrement de première classe.

Les socialistes sont repartis de leur fête lausannoise avec en tête des lendemains qui chantent. Ils s'exposent à une sacrée gueule de bois.

28 octobre 2010

Renvoyons les criminels étrangers!

Le 28 novembre, les Suisses seront amenés à voter sur l'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers. Depuis quelques jours, la bataille politique et médiatique est engagée: à un mois de la votation, nous entrons dans la dernière ligne droite de la campagne.

Le succès prévisible de l'initiative a plongé ses adversaires dans le désarroi. Mais la perspective du 28 novembre ne doit pas faire oublier trop vite les innombrables épisodes de la saga, entre le dépôt de l'initiative et sa mise en votation...

udc-pour-plus-de-secu.jpgDès le dépôt de l'initiative, la classe politique helvétique n'eut qu'une seule réaction, le déni, suivi plus tard d'une campagne d'indignation très artificielle contre l'affiche aux "moutons noirs". Mais les gens ne les suivirent pas: les chiffres de la criminalité étrangère et l'expérience vécue par la population ne permettaient pas de balayer la question sous le tapis. Le divorce entre la population et les partis du centre et de la gauche était total.

Deux secousses majeures vinrent remettre en question le statu-quo côté politique: d'une part, le large soutien populaire à l'initiative, qui récolta plus de 210'000 signatures là où 100'000 auraient suffi; et d'autre part, le succès surprise de l'Initiative Contre les Minarets, prouvant que le plébiscite du peuple pouvait franchir les obstacles de la double majorité de la population et des cantons, de l'obstruction de la classe politique, et du traitement partisan de l'information par les médias.

Le Parlement décida alors de réagir, ficelant à la va-vite une alternative douteuse sur laquelle j'aurai l'occasion de revenir.

Notons tout de même l'évolution de la situation, passée par trois stades assez typiques de confrontation avec le réel:

1. Il n'y a pas de problème. Sans problème, rien à résoudre: les étrangers sont tous bien intégrés en Suisse, les étrangers ne sont pas plus criminels que les autochtones, etc. Malheureusement, les chiffres de l'Office Fédéral de la Statistique vinrent vite démolir ce tableau idyllique et parfaitement illusoire: en 2009, 70.2% des détenus étaient de nationalité étrangère - à comparer avec la proportion de 21.7% d'étrangers dans la population. Les étrangers sont donc sur-représentés dans les prisons helvétiques et, je vous rassure, ce n'est pas dû à une excessive sévérité des juges à leur encontre. Pire, les étrangers sont particulièrement représentés dans les catégories de crimes graves: 62% d'étrangers pour les condamnations pour viols, 54% pour les lésions corporelles graves, 59% pour les homicides...

2. C'est impossible / C'est illégal. Les accords internationaux signés par la suisse rendent impossible l'expulsion de délinquants étrangers, c'est contre la Constitution, la Suisse fait partie de l'espace Schengen, c'est de la "double-peine", et un type vivant depuis trente ans en Suisse avec femmes et enfant y pensez-vous seulement? Balayons d'office ces tentatives d'obstruction: malgré de nombreuses manoeuvres pour empêcher de la soumettre au peuple, l'initiative est parfaitement légale, au grand dam des opposants. Si elle ne l'était pas, elle ne serait pas présentée en votation.

3. C'est possible et légal, et en fait, on le fait déjà. On le fait même tellement bien que l'initiative pour le renvoi des criminels étrangers est inutile! Je vous assure, chers lecteurs, c'est désormais le point de vue officiel de la Commission fédérale pour les questions de migration! Evidemment, pas un journaliste pour relever cette petite contradiction avec les postures précédentes...

Si 58% de la population approuve l'initiative selon le dernier sondage en date, c'est bien parce que la législation actuelle et son application laissent à désirer. Chacun y va de son estimation sur le nombre de criminels étrangers plus ou moins renvoyés du pays: 750 personnes renvoyées en 2009 selon une enquête réalisée par la Commission fédérale pour les questions de migration auprès des cantons; 400 expulsions en moyenne chaque année selon les chiffres de la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf.

Des chiffres qui ont pris un sacré coup de fouet depuis que l'initiative sur le renvoi est sur les rails, comme par hasard.

Le système actuel est-il satisfaisant? Bien sûr que non - la population carcérale et l'explosion de la criminalité le prouvent. En fait, les statistiques plus ou moins précises évoquant le nombre de délinquants renvoyés de Suisse, à supposer qu'ils le soient effectivement, manquent leur cible. Il n'est pas très important de savoir qu'on renvoie avec la législation existante cinq, cent ou mille criminels étrangers aujourd'hui. Ce qui compte, c'est le nombre de criminels étrangers qu'on ne renvoie pas, et on comprend sans effort pourquoi sur ce point les autorités sont si discrètes. Chaque récidiviste étranger resté en Suisse à l'issue de sa peine est un argument de poids en faveur de l'initiative.

Comme sur n'importe quel sujet amené sur le tapis par l'UDC, les invectives fusent assez vite (voyons ce que donneront les commentaires de ce billet!) mais les raisons de renvoyer les criminels étrangers sont évidentes:

  • L'initiative ne vise que les criminels étrangers, contrevenant gravement à l'ordre et à la sécurité publiques. Trop facile de mettre dans le même sac les étrangers criminels et les étrangers honnêtes, comme les mélangent les adversaires du texte en parlant d'une initiative "xénophobe"!
  • L'initiative améliorera la sécurité et réduira l'engorgement des prisons et le taux de récidive, puisque les criminels étrangers ne seront plus en Suisse s'ils décident, un jour, de récidiver. On évitera donc d'avoir les mêmes individus qui passent et repassent dans les mêmes cellules helvétiques au confort reconnu jusqu'au Nigeria.
  • L'initiative unifiera des pratiques cantonales de renvoi totalement disparates (et donc inefficaces, voire injustes) ayant court aujourd'hui.
  • L'initiative enverra un signal fort à tous ceux qui souhaiteraient se rendre en Suisse pour s'y livrer à des trafics, des cambriolages ou d'autres délits.

Certes, l'Initiative pour le Renvoi ne résoud pas tous les problèmes possibles et imaginables, mais elle s'attaque à la criminalité de la bonne façon. Et, plus que tout, en tant qu'étranger naturalisé, je soutiens cette initiative parce qu'elle permet de trier le bon grain de l'ivraie.

Pour les socialistes et le centre-gauche, un criminel étranger est tout aussi digne de respect, d'accueil et d'intégration qu'un étranger honnête; cette confusion désastreuse, entretenue au nom du tiers-mondisme et d'une approche soixante-huitarde de la criminalité, se fait au détriment de tous les immigrés résidant en Suisse, dont l'écrasante majorité est travailleuse et bien intégrée.

Expulser les étrangers facilitera l'acceptation des immigrés honnêtes au sein de la population suisse. On ne pourra enfin plus faire le lien entre "criminel" et "étranger".

Le soutien au renvoi des criminels étrangers dépasse largement les clivages politiques: selon un sondage SSR, 55% des électeurs du PLR l'approuvent, ainsi que 45% des PDC et même... 38% des socialistes. Que ceux qui prétendent incarner le point de vue de la gauche se le rappellent bien!