16 octobre 2018

Les maçons sur le pont

Une difficile épreuve attendait aujourd'hui les gens se déplaçant sur Genève: le pont du Mont-Blanc fut bloqué une bonne partie de la matinée par une manifestation des "ouvriers du gros-œuvre" - les maçons en langage commun - bloquant toute circulation motorisée sur cet axe essentiel.

Les voitures étaient canalisées bien avant leur entrée dans le centre-ville, provoquant d'énormes bouchons en périphérie, mais même les transports en commun furent bloqués par le cortège, délibérément. Il fallait être là pour assister aux cris victorieux des grévistes lorsqu'un malheureux bus, plein à craquer, dut faire marche arrière et renoncer, sous les vivats des manifestants.

Ceux-ci n'étaient d'ailleurs pas très nombreux et, loin d'occuper l'ensemble de la chaussée, s'étaient juste placés en un point pour faire blocage. Même les cyclistes ne passèrent qu'au compte-goutte. La police n'aurait eu aucun mal à les déloger du pont si la volonté politique avait existé.

20181016_081612.jpgPhoto prise à l'entrée du pont, rive droite, au "plus fort" de la manifestation...

Les médias reprirent des chiffres divers allant d'un peu plus de mille à trois mille selon l'enthousiasme militant du pigiste de service ; je serais pour ma part étonné qu'ils aient été plus de mille.

Le cortège s'était rassemblé à 6h30 à la place des 22-Cantons, vers la gare, et devait simplement se mettre en marche en direction du pont du Mont-Blanc avant de passer par Plainpalais, mais l'objectif réel et prémédité de la manifestation était de couper la ville en deux, comme en témoignent les t-shirts arborés par les grévistes.

20181016_081802.jpgLe cœur du cortège: quelques centaines de manifestants regroupés sur toutes les voies pour empêcher la circulation.

Les médias étaient nombreux à monter des caméras pour relater cette actualité ; leurs compte-rendus diffèrent sensiblement du mien, mais cette fois-ci, j'étais sur place. Mon récit est nécessaire pour contrer la propagande amie qui gonflera les effectifs, justifiera le blocage du pont par le "succès" de la manifestation, et enrobera le tout de quelques micro-trottoirs soigneusement sélectionnés pour soutenir les revendications syndicales.

On peut, et on doit, critiquer l'attitude irresponsable de manifestants qui bloquent une ville pour leurs objectifs corporatistes. Ce sont des méthodes de voyous. Que deviendraient les villes de n'importe quel pays si chaque corps de métier décidait de les paralyser à chaque fois qu'il souhaitait appuyer des revendications? Le droit de grève est celui de protester contre ses conditions de travail, pas celui d'empoisonner la vie des dizaines de milliers d'innocents qui ne souhaitent rien d'autre que d'aller paisiblement au leur ou d'emmener leurs enfants à la crèche.

Que veulent les maçons? Dans les discours, les intervenants insistent sur les "menaces, les pressions et les violentes attaques du patronat" contre les travailleurs du gros œuvre (retraites, travail temporaire ou encore précarisation rampante des employés du bâtiment), explique 20 Minutes.

Radiolac détaille:

La future convention collective de travail du secteur souhaite augmenter le temps de travail flexible : passer de 100 heures à 300 heures par an. Le but : pouvoir travailler davantage à la belle saison et rester chez soi l’hiver. Les travailleurs n’en veulent pas. (...)

Autre pierre d’achoppement, comme le dit ce chef de chantier, le refus d’indexer les salaires dans la construction, depuis quatre ans. Et un salaire maximal qui s’élève à 6’300 francs mais seulement pour un maçon qualifié et en fin de carrière. Genève compterait aussi davantage de travailleurs temporaires que dans les autres cantons, jusqu’à 50% des effectifs sur certains chantiers, d’après les syndicats.


Disons-le tout de suite, les maçons n'auront pas gain de cause. Leur salaire est déjà un des plus élevés de la branche à responsabilité égale (il faut être chef d'équipe ou contremaître pour espérer mieux). En outre, un salaire mensuel de près de 6'000 francs suisses est un pactole qui fera rêver la plupart des maçons du reste du continent européen - et même les cadres!

Résultat? Après avoir pris la place des maçons helvétiques, les maçons étrangers qui militent aujourd'hui s'apprêtent à se faire remplacer par de nouveaux étrangers moins regardants. Ceux-là n'hésiteront pas une seconde à faire dans la sous-enchère salariale simplement pour avoir du travail. Ils le feront d'autant plus facilement qu'aucune convention collective n'est signée ; en affichant des revendications irréalistes, les dirigeants syndicaux jouent donc à un jeu très dangereux. Elles ne correspondent tout simplement pas à la réalité du marché du travail dans un milieu de libre-circulation, qui est aussi celui de la libre concurrence et de la libre sous-enchère salariale.

Les maçons connaissent-ils Bossuet?

Les syndicats ont milité pour l'ouverture des frontières ; aujourd'hui, les branches professionnelles dont ils "s'occupent" en meurent, à petit feu. Les conventions peuvent même être signées, elles ne se traduiront en rien dans la réalité, les salariés étant licenciés ou précarisés bien avant d'atteindre l'âge de la retraite établi par celles-ci. Le processus ne s'arrêtera que lorsque les salaires réels seront retombés à la moyenne qui se pratique sur le reste du continent.

Nul journaliste n'aura relevé l'ironie d'une action syndicale visant comme "solution" d'empêcher la libre circulation des personnes - littéralement - sur le pont du Mont-Blanc.

La grève pourrait être reconduite.

28 mai 2016

France: le bras de fer fatal

Difficile semaine pour nos voisins français. Aux jours de manifestations et d'émeutes saccageant les centres-villes succédèrent les blocages stratégiques de l'approvisionnement et les queues à la pompe. Tout cela parce qu'il ne serait pas assez "républicain", n'est-ce-pas, de simplement demander un référendum au bas peuple...

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Au cœur du débat, la Loi El Khomri, une tentative tardive, maladroite et rapidement dévoyée de réformer le droit du travail français et sa complexité kafkaïenne. L'épopée de ce texte de loi aura eu le mérite de briser les dernières illusions quant à la viabilité du socialisme de gouvernement.

François Hollande décida de mener une ultime réforme pour finir son quinquennat raté sur une note positive. Il souhaitait passer pour un réformateur responsable non seulement auprès de ses supérieurs de l'Union Européenne, mais aussi aux yeux des électeurs centristes, gages de son accession au second tour des présidentielles de 2017. Dans son style inimitable, il se prit magistralement les pieds dans le tapis, réussissant le tour de force de force de se mettre un pays entier à dos à un an du vote pour sa réélection.

Les Français purent à l'occasion découvrir le dirigisme éhonté de leur exécutif: droit dans ses bottes de la Ve République, il lança un projet de loi que l'Assemblée nationale n'avait plus qu'à valider, musela sa propre majorité avec le fameux article 49-3 de la Constitution et tenta d'interdire les manifestations. Les frondeurs socialistes firent autant de bruit que possible mais, pas fous, échouèrent comme par hasard à deux voix près à lancer une motion de censure pour renverser le gouvernement.

Le texte poursuit donc son petit bonhomme de chemin. Les règles sont parfaitement respectées dans la forme, mais sur le fond, on est aussi éloigné que possible d'un processus démocratique sain: absence de concertation préalable des acteurs dans l'avant-projet, court-circuit des instances législatives établies, coups de menton et menaces alors que le pays vire à l'émeute puis au blocage complet - le tout alors que la France est sous état d'urgence depuis les attentats terroristes de fin 2015, ce qui en dit long sur l'état de délitement de l'autorité.

L'opposition syndicale s'arc-boute ; elle estime qu'il en va de son avenir. Malgré les divers affaiblissements du texte, l'article 2 subsiste, ouvrant le champ à des accords d'entreprise prioritaires vis-à-vis des accords de branche âprement négociés par les centrales. Même si la CFDT, FO et la CGT divergent sur la portée de cet article, il reste largement dans la gorge des organisations syndicales. La CGT est d'autant plus en fer de lance sur la Loi El Khomri qu'elle joue gros, craignant de perdre sa place de premier syndicat français lors des élections syndicales de 2017.

france,syndicats,françois hollande,droit du travail,réformeLes deux camps rivalisent de jusqu'au-boutisme. François Hollande et Manuel Valls, emportés par le Verbe, annoncent désormais que "tout retour en arrière est impossible". Ils ont pour eux la gendarmerie, les CRS, les médias, ce qu'il reste des leviers du pouvoir... Mais aussi des couacs en interne et la peur de la rue. L'union sacrée se lézarde. En face, la CGT, entraînée depuis ses origines communistes à saboter le pays pour le faire tomber comme un fruit mûr entre les mains de l'Armée Rouge, paralyse les centres névralgiques de la France comme elle sait si bien le faire: dépôts pétroliers, énergie, transports, tout y passe, au risque de perdre le soutien des Français opposés à la Loi travail. Quelle ironie de voir la CGT réduite à agiter le spectre du Grand Soir contre une réforme portée par un gouvernement socialiste!

En temps normal, le gouvernement aurait parié sur un vote rapide du texte et un pourrissement des mouvements d'opposition avec le retour des beaux jours et les vacances d'été - le seul calendrier permettant à François Hollande de se ménager un bref répit avant son unique objectif, la campagne des présidentielles de 2017. Malheureusement, le timing s'avère désastreux. Non seulement l'opposition est plus déterminée que prévu, mais l'Euro 2016 débute en juin et mettra encore davantage la France sous le feu des projecteurs internationaux. De quoi marquer durablement l'image du pays à l'étranger.

Le cauchemar risque d'être total: un Euro 2016 gâché par des grèves et des manifestations, des actions de guérilla de la CGT pour paralyser les transports en commun, les retransmissions ou l'approvisionnement en électricité des rencontres sportives... Le tout dans une France en plein état d'urgence et sous plan Vigipirate alors que la menace terroriste plane.

L'image de la France souffre et promet de souffrir encore. La gauche n'a pas l'habitude de négocier ; elle préfère manier l'anathème et la violence. Les approches binaires du ça passe ou ça casse ont malheureusement leurs limites. Lorsque le dialogue laisse sa place à la confrontation, lorsque chaque camp passe en revue ses troupes plutôt que ses arguments, lorsque tout se ramène à un simple bras de fer, à la fin de la journée, il reste un perdant sur le carreau.

François Hollande et Manuel Valls jouent leur destin politique ; la CGT joue sa survie. Avec ces enchères stratosphériques, la sanction devient insurmontable. Il n'est plus possible de reculer. On peut donc s'attendre à ce que les troubles débordent sur l'Euro, et à ce que l'arrivée des mois d'été ne suffise pas à éteindre l'incendie.

La lutte contre la Loi El Khomri sera un combat de longue haleine qui pourrait perdurer, comme une douleur lancinante qu'aucun remède ne parvient à calmer, jusqu'aux élections présidentielles de 2017, emportant pour de bon les dernières chances de M. Hollande d'accéder au second tour.

31 août 2010

Chômage: Eux et Nous

La campagne pour la votation du 26 septembre sur la révision de l'assurance-chômage (LACI) a commencé. On voit donc fleurir sur les murs les affiches des opposants à la révision, avec leur argumentation simplissime: à eux les bonus, à nous les malus. Eux et Nous. Eux, par définition, gavés de pognon et de primes, portant costume, prêts à écraser le monde entier sous leurs mocassins de luxe... Et nous, les pauvres, les petits, les innocents au coeur pur, soumis au diktat des puissants. Mais l'heure de la vengeance approche! Empoigne ton bulletin de vote, camarade!..

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J'imagine un instant le tollé provoqué par une campagne de l'UDC où on opposerait des "eux" et des "nous". Les réactions fuseraient aussi sec: populisme, bêtise, campagne de caniveau, stigmatisation de L'Autre, justement... Dans les éditoriaux, de sages rédacteurs fustigeraient la simplification du débat, avouant leur inquiétude quant aux profondeurs dans lesquelles l'UDC entraînerait la politique. Divers brillants esprits de notre temps réclameraient une restriction de la liberté d'expression dans l'intérêt commun... Mais je digresse.

Pourquoi la révision de la LACI provoque-t-elle cette crise d'urticaire à gauche?

Aujourd'hui, les salariés payent une cotisation chômage de 2% sur les premiers 126'000 francs de salaire annuel - c'est-à-dire, pour la plus grande partie de la population, sur l'entier de leur salaire. Cette cotisation sert à financer la LACI.

Pourquoi plafonner les cotisations sur 126'000 francs, me direz-vous? Excellente question. Question fondamentale, même. La réponse est simple: parce que les allocations de chômage sont plafonnées. Le chômage couvre jusqu'à un salaire annuel de 126'000 francs. Au-delà, on ne cotise pas davantage, mais en cas de casse on ne touche pas non plus le chômage correspondant. C'est un seuil arbitraire mais il est heureux qu'il existe: s'il n'y avait aucune limite ni en cotisation, ni en allocations, il suffirait qu'un seul des top-managers du coin perde son emploi pour toucher un chômage royal et vider d'un seul coup les caisses!

La révision de la LACI, résultat de "longue négociations entre les partis" dixit la communication officielle, change la donne en introduisant le concept de taxe de solidarité. Les revenus entre 126'000 et 315'000 franc payeraient 1% de taxe de solidarité, comme ça, cadeau, parce que ce sont des sales riches.

Je me demande qui a eu l'idée...

Paradoxalement, c'est ce point qui provoque l'ire des syndicats, des Verts et autres extrême-gauches.

L'idée qu'il existe en Suisse une poignée de salariés ne versant aucune cotisation sur la part de leur salaire au-delà de 315'000 francs annuels les met en rage. Notez bien que même s'ils touchent trois millions par an, comme d'habitude seuls les premiers 126'000 francs de leur salaire sont couverts par le chômage; la tranche de 126'000 à 315'000 est taxée sans aucune contrepartie (il s'agit donc d'une extorsion) ; quant à la dernière tranche, elle n'est pas affectée.

La révision introduit donc un système injuste et inéquitable, et un comité rose-vert fait désormais campagne contre la révision parce qu'elle n'est pas assez inéquitable! On croit rêver!

Cette vieille hargne aux relents de lutte des classes est totalement coupée de la réalité. Non pas que je me sente particulièrement proche d'un Oswald Grübel et de son salaire mensuel de plus d'un million, mais combien de gens tombent-ils dans cette situation en Suisse? Quelques dizaines peut-être. Une taxe de 1% étendue à l'ensemble de leurs salaires, pour injuste qu'elle soit, ramènerait quelques millions par an... Ce qui s'avèrerait dramatiquement insuffisant, comme le montre cette infographie du Temps sur la dette de l'assurance-chômage:

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Boucher un trou de 7 milliards, même à coup de millions, cela risque de prendre quelques siècles! Sans compter que le trou continue de se creuser entre-temps... L'approche préconisée par les opposants n'a donc pas la moindre chance de combler la dette; mais détourner les problèmes afin de servir leurs objectifs idéologiques sans résoudre quoi que ce soit fait partie de leur stratégie de base.

En réalité, l'assurance-chômage va mal pour une raison dramatiquement simple: les prestations excèdent les cotisations.

La baisse des cotisations à 2%, votée par le Parlement en 2002, était une décision imprudente prise en période de haute activité économique. Sans toucher aux prestations de l'assurance-chômage, elle traçait les fondations d'un désastre annoncé au moindre retournement de  conjoncture. Nous sommes en plein dedans. Il faut réduire les prestations, augmenter les cotisation, ou les deux.

Face à un déficit de 7 milliards, une réforme s'impose, et avec elle son lot de sacrifices. Les syndicats auraient eu leur rôle à jouer dans l'arbitrage des priorités: quitte à élaguer les prestations, fallait-il favoriser les nouveaux employés ou ceux proches de la retraite? Fallait-il continuer, spécificité helvétique, à verser des allocations chômage à des jeunes sortant de leurs études et n'ayant jamais cotisé de leur vie? Fallait-il diminuer le pouvoir d'achat des salariés en poste en faveur des chômeurs? Continuer à proposer 520 jours d'allocations à n'importe qui? Sachant qu'un jeune de 20 ans a plus de resources qu'un ouvrier de 50, fallait-il peut-être moduler la durée des indemnités en fonction de l'âge? Mais les objectifs réels qu'ils servent n'ont rien à voir avec l'assurance chômage. Ils sont encore enfermés dans la lutte des classes.

Au lieu d'un débat responsable, la gauche vociférante a choisi l'invective stérile. Eux contre nous, le manichéisme a l'état pur.