14 juillet 2015

Le calice de l'euro, jusqu'à la lie

Nouveau week-end, nouveau sommet de la dernière chance ; après dix-sept heures de négociations marathon, lundi au petit matin, au cours d'une n-ième concertation, Alexis Tsipras et Angela Merkel se retrouvent avec François Hollande et Donald Tusk dans le bureau du président du Conseil européen. Donald Tusk intervient: "personne ne quitte cette pièce". Les bourses européennes vont bientôt ouvrir. Un départ signifierait un Grexit. Après avoir échangé des regards lourds de sens, les acteurs du drame - Angela Merkel, François Hollande, Alexis Tsipras, Donald Tusk puis Christine Lagarde - s'attellent une fois de plus alors à dresser les contours de quelque chose qui puisse être présenté au monde comme un succès.

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Alexis Tsipras cède. Ainsi naît le troisième "plan d'aide" de la zone euro à la Grèce, qui ressemble à s'y méprendre à un collier d'esclave.

Daladier contre la Troïka

Les Grecs sont atterrés de la trahison d'Alexis Tsipras. L'homme avait invoqué un référendum contre la rigueur de la Troïka. Il se retrouve moins de deux semaines plus tard à accepter des conditions faisant passer le plan précédent pour une aimable plaisanterie.

En répondant à l'appel de la démocratie et en soutenant à 61% le Non prôné par un premier ministre apparemment combatif et prêt à les défendre, les Grecs furent victime d'une terrible méprise. Aujourd'hui il paraît clair qu'Alexis Tsipras n'avait pas l'intention de mener le référendum à son terme et encore moins d'en respecter la conclusion. L'appel au peuple n'était rien d'autre qu'une démonstration de force destinée à impressionner les créanciers de la Grèce, certainement pas une arme dans une guerre que le premier ministre n'avait nullement l'intention de déclencher.

Toute la stratégie du gouvernement grec tenait en trois points: effrayer l'Europe et la planète financière face aux perspectives d'un Grexit ; montrer son intransigeance en affirmant que tous les efforts possibles avaient déjà été faits ; et combiner les deux phénomènes pour contraindre les créanciers du pays à renoncer à une bonne partie de leurs espérances sans faire plus de concessions.

Les négociateurs du reste de l'Europe se retrouvèrent en position de force par hasard, simplement pour avoir pris leur adversaire au sérieux. Interloqués par l'intransigeance mêlée de bravade de Tsipras et de son ministre Varoufakis, ils se résignèrent finalement à entrer en terre inconnue en évoquant la mise en quarantaine de la Grèce en zone euro. Cette bouffée de realpolitik eut pour effet de mettre le gouvernement grec au pied du mur, face à ses contradictions. Alexis Tsipras ne voulant pas passer à la postérité pour celui qui aurait fait sortir la Grèce de la zone euro, son bluff s'effondra alors totalement.

Le résultat est désormais connu: le premier ministre grec - dont la carrière politique vient de se pulvériser en vol - a cédé sur absolument toute la ligne.

La Grèce face à ses nouveaux maîtres

Qu'a obtenu la Grèce en échange de sa capitulation sans condition? Pas grand-chose, malheureusement. Au niveau des concessions, on compte:

  • une hausse de la TVA de 10 points, de 13 à 23 %, sur la nourriture ou l'énergie, et l'abandon progressif d'une TVA avantageuse pour les îles ;
  • une nouvelle réforme supprimant les retraites anticipées et portant en quelques années l'âge de la retraite à 67 ans ;
  • des coupes "automatiques" dans les dépenses publiques en cas de déviation de la nouvelle trajectoire budgétaire, et une indépendance accrue des instituts de statistique pour s'assurer de disposer de chiffres authentiques ;
  • la constitution d'un fonds de 50 milliards d'euros de biens de l’État grec, fournis comme garantie à la Troïka et dont les revenus de privatisation serviront essentiellement à renflouer les banques et payer le service de la dette.

En échange de quoi la Grèce reçoit les bénéfices suivants:

  • un maintien dans la zone euro ;
  • un troisième plan d'aide de 82 à 86 milliards de financement, livré à Athènes d'ici fin 2018 ;
  • l'évocation d'une possible réforme, indéfinie à cette heure, de la dette du pays.

Écrivons-le noir sur blanc: hormis un soutien à court terme de ses banques acquis au prix fort, la Grèce n'a rien obtenu. Le troisième plan d'aide généreusement accordé aggravera encore l'endettement du pays, l'amenant au-delà des 200% du PIB. Aucune mesure concrète n'est annoncée pour la renégociation des 320 milliards d'euros de dette actuelle ; des sources du FMI (toujours partie de l'équation malgré la volonté grecque de l'évincer) font état d'un possible allègement des taux d'intérêt ou d'un allongement de la durée... Mais pas question de toucher au principal.

Cerise sur le gâteau, ce chapitre pourtant fondamental pour Syriza ne sera abordé que lorsque la Grèce aura atteint l'ensemble des autres objectifs. L'expression "calendes grecques" prend tout son sens.

Le point le plus crucial tient évidemment au nouveau fonds de privatisation doté de 50 milliards d'actifs de l'État grec. Histoire de bien faire comprendre qui serait aux commandes il était d'abord question de l'établir au Luxembourg avant que la Troïka ne fasse la modeste concession de le laisser siéger à Athènes - "mais sous la supervision des institutions européennes", précise Angela Merkel.

Que contiendra ce fonds? Tout ce qui est vendable, sur le modèle de ce qui se fit pour la RDA à l'époque de la réunification. Et il faudra faire preuve d'imagination: ports, aéroports, îles, immeubles, casernes, sociétés publiques, mais aussi marchés publics et droits d'exploitation comme des péages... Il faudra liquider encore et encore jusqu'à parvenir à amasser 50 milliards d'euros. La somme est colossale, elle représente un quart du PIB du pays. Au prix où sont valorisés les actifs grecs en ce moment, l’État deviendra probablement locataire de ses propres murs.

La Grèce restera dans l'euro en lui sacrifiant à peu près tout. Face à une misère à venir encore pire que celle qu'ils endurent depuis des années, bien des Grecs se demanderont si le jeu en valait la chandelle.

Les prochaines étapes

Cette semaine verra l'adoption du train de mesure par tous les pays d'Europe, à marche forcée.

L'adhésion du parlement grec est acquise. Le parti Syriza est promis à l'éclatement entre les "pragmatiques" qui suivront leur leader et les "idéalistes" pour qui le diktat ramené de Bruxelles incarne à peu près tout ce contre quoi le parti s'est battu depuis qu'il existe. Mais l'effondrement de Syriza ne fera pas tomber tout de suite le gouvernement ; il y a probablement encore trop d'europhiles dans l'assemblée grecque (même si leur enthousiasme s'est passablement refroidi) pour que le texte échoue à passer la rampe. Et aucun homme politique grec n'a vraiment envie de remplacer Alexis Tsipras en ces heures!

Ailleurs en Europe, malgré des protestations pour la forme, le deal sera lui aussi accepté. Mme Merkel a donné ses instructions au Bundestag. On imagine mal la classe politique de petits pays comme l'Autriche ou la Finlande oser contrevenir aux décisions prises ce week-end par la grande Allemagne, même si certains élus doivent en avaler leur programme électoral.

Les bourses monteront, l'argent sera débloqué, le FMI remboursé et les échéances de la dette grecque respectée: comme d'habitude, la Troïka aura trouvé des fonds pour se rembourser elle-même.

A court terme, cependant, le destin du gouvernement Tsipras semble scellé. Les cicatrices sont trop vives pour que l'assise parlementaire dont il dispose tienne jusqu'à la fin de son mandat. La coalition volera en éclats lorsque les élus grecs devront s'attaquer aux détails du plan. Qui obtiendra le pouvoir alors? Aube Dorée? Un nouveau parti anti-euro qui reste à inventer? Des militaires par un coup d'état?

En Grèce, l'histoire reste à écrire. Ailleurs en Europe, les partisans du Brexit se sentent pousser des ailes...

Destin d'esclave

La social-démocratie à la sauce grecque est morte cette semaine. Les "coupes automatiques" dans les budgets garantiront l'éviction de quasiment tous les fonctionnaires et la fin de la plupart des mécanismes redistributifs. La vente de tous les actifs grecs forcera le recentrage de l’État sur ses seules fonctions régaliennes (qu'il aura le plus grand mal à assumer) et la Drachme pourrait être réintroduite de toute façon. La crise humanitaire sera massive. Les comptes bancaires du pays seront probablement tronqués "façon Chypre".

Tout ceci aurait pu arriver à travers une cessation de paiement qui aurait au moins mis le pays au clair face au fardeau de sa dette ; mais ici, au contraire, l'Europe en remet une couche. L’État grec est quasiment démantelé mais la Grèce n'obtient aucun allègement. Elle continuera à perpétuité de traîner son insoutenable dette, comme le boulet du condamné. Les Grecs qui le peuvent cherchent à quitter le pays ; les autres subiront les prochaines vagues d'austérité de plein fouet.

Pour ceux qui y ont jamais cru, l'idéal d'un continent rebâti sur un modèle d'équité et de démocratie semble très loin. L'endettement croisé et l'idéologie de la monnaie unique auront dissipé les dernières illusions. La démocratie est un mot vide de sens. Les référendums sont ignorés. Les traités sont bafoués. Les institutions indépendantes ne le sont pas. Les décisions se prennent sur un coup de dé au petit matin. L'euro justifie tous les moyens. Les parlements nationaux ne servent qu'à ratifier les instructions venues du sommet. L'Allemagne décide.

Et l'Europe vient de réduire officiellement un de ses peuples en esclavage.

29 mai 2012

La Grèce dans le brouillard électoral

Pas plus tard qu'en février, l'Union Européenne - jamais à court d'absurdités - pondait, après d'âpres négociations, un plan merveilleux sensé ramener la Grèce dans les clous à l'horizon 2020, en cherchant à ramener la Grèce à un endettement soutenable de 120,5% du PIB.

Le plan infaillible et millimétré sur huit ans aura tenu un peu moins de trois mois.

A qui la faute? Sans doute à cette vilaine démocratie dont la Grèce s'embarrasse encore, et qui fait tant horreur aux planificateurs de tous bords.

Greece.jpgIl faut dire que la constitution grecque n'aide guère à prédire l'avenir. Sur les 300 députés que compte le parlement, seuls 250 sont élus au scrutin proportionnel. 50 sièges sont attribués d'office au vainqueur de l'élection pour l'aider à constituer une majorité. Si on comprend la logique du mécanisme dans une optique de bipartisme, ses faiblesses sont évidentes quand l'écart entre les prétendants est faible, comme aujourd'hui.

Alexis Tsipras, chef du parti d'extrême-gauche Syriza, a su jouer habilement de ces règles. Arrivé deuxième lors des élections du mois de mai, il suivait le vainqueur Nouvelle Démocratie dans un mouchoir de poche. L'élan étant en sa faveur, il a eu beau jeu de refuser toute participation au gouvernement pour forcer de nouvelles élections: il suffirait à Syriza de progresser de quelques pourcents pour faire main basse sur plus d'un tiers du parlement. Rien ne dit pourtant que la nouvelle assemblée sera plus stable que l'ancienne.

Les nouvelles élections législatives du 17 juin laissent donc planer une bonne dose d'incertitude. Pendant plusieurs semaines, le plan de M. Tsipras semblait se dérouler à merveille ; mais tout à fait récemment, un sondage à contre-courant a redonné la "droite traditionnelle" en tête. Les bourses du monde, jamais à court de plans sur la comète, se sont empressées de rebondir. Quelle légèreté! Même à supposer que Nouvelle Démocratie l'emporte, ce ne sera jamais qu'une nouvelle mouture du parlement sorti des urnes en mai, donnant une assemblée ingouvernable.

L'incertitude ne s'arrête pas aux élections grecques. La zone euro toute entière ne semble plus savoir sur quel pied danser. Un jour, un haut responsable explique que la zone euro peut supporter une sortie de la Grèce, un autre, que la même sortie serait une catastrophe. Un jour, on explique que les banques supporteraient sans trop de mal le retour de la Drachme - voire qu'elles s'y préparent déjà - et un autre, que le système financier n'y résisterait pas.

C'est le chaos (du grec ancien Χαος / Khaos).

Gageons que nous en saurons un peu plus le soir du 17 juin. Il faut se dépêcher de solder le problème grec d'une façon ou d'une autre, l'Espagne est sur les rangs pour reprendre le flambeau de la crise.

lagarde.jpgMais Mme Christine Lagarde vient peut-être de tuer le suspense.

La brillante directrice du Fonds Monétaire International a ainsi expliqué dans les colonnes du Guardian que les problèmes de la Grèce seraient résolus "s'ils s'entraidaient collectivement, en payant tous leurs impôts" et, grosso-modo, que le sort des Grecs ne l'émouvait guère. Eh oui, c'est tout simple, un petit bulletin de versement de 30'000 € par personne hop, la Grèce règle ses créanciers rubis sur l'ongle! Qui n'a pas cette somme en poche, franchement?

De la part d'une fonctionnaire internationale touchant plus de 380'000 € annuels, nets d'impôt comme il se doit, on arrive presque à comprendre son point de vue...

Si Christine Lagarde avait voulu donner un petit coup de fouet au parti d'extrême-gauche Syriza, elle ne s'y serait pas pris autrement. Une petite vexation bien sentie à l'égard des Grecs, juste avant des élections cruciales, c'était habile pour obtenir une rupture bien nette entre la Grèce et le reste de la zone euro.

Si c'était fait exprès, c'est un coup de maître.

Mais était-ce volontaire?

Quelques soupçons subsistent, à cause de longue tradition de déclarations judicieuses de la présidente. Mme Lagarde était convaincue en 2010 que la France allait conserver sa note AAA. En janvier 2011, elle déclarait : "L'euro a franchi le cap, et la zone euro a désormais le pire de la crise de la dette derrière elle." Et bien sûr chacun gardera à l'esprit sa brillante expression "tous les clignotants sont au vert", ou son cri du coeur "utilisons les bicyclettes!" en réaction à la hausse du prix de l'essence...

C'est tout le problème des questions qui touchent à la monnaie unique: il n'est pas possible d'exclure entièrement l'hypothèse de l'incompétence.