28 mars 2019

L'heure de ne plus changer d'heure?

Le marronnier de saison est là: le passage à l'heure d'été. "Réglez vos montres et vos réveils, mesdames et messieurs, dimanche, à 2:00 heures, l'heure passera à 3:00 heures." Une heure disparaît, absorbée dans les limbes du temps. Elle réapparaîtra à l'automne... Peut-être pour une dernière fois.

L'Heure d'Été tue

L'heure d'été a été inventée en France, cocorico! Et elle ne date pas d'hier: elle remonte à 1916, il y a plus d'un siècle. Déjà, l'argument était celui de l'économie d'énergie: grâce à une heure supplémentaire d'ensoleillement acquise le soir, les Français étaient censés moins s'éclairer. Déjà à cette époque, la brillante idée trouve ses limites et le système est abandonné en 1942, en pleine guerre mondiale. Les Français sous l'Occupation ont d'autres préoccupations que de régler leurs horloges...

heure_été_plein_de_montres.jpg

...Mais nous sommes en France, où les mauvaises idées ne meurent jamais complètement. En 1973-1974, le choc pétrolier survient. Le gouvernement doit montrer qu'il agit, la Chasse aux Gaspis n'est plus suffisante, il faut dépasser la simple opération de communication. Et si on remettait l'heure d'été sur la table? Sitôt dit, sitôt fait! Et sitôt suivi d'une bonne partie de l'Europe, bien sûr. À cette époque, le rayonnement de la France n'est pas qu'une phrase creuse. Et puis, en agissant ainsi, les autres gouvernements montrent qu'eux aussi ils font quelque chose face à la politique punitive de l'OPEP et son pétrole devenu hors de prix.

Et en Suisse? L'heure d'été fut rejetée nettement en votation le 28 mai 1978 - à 83,8%, excusez du peu. Cela n'empêche pas le Conseil Fédéral de fouler au pied la volonté populaire trois ans plus tard en appliquant l'heure d'été quand même, au nom de la solidarité européenne. Ce n'était que la première d'une longue série d'entorses à la démocratie directe qui se perpétue encore aujourd'hui.

Bien entendu, c'est stupide. Que ce soit en France ou ailleurs, l'heure d'été ne sert à rien. Aucune étude - malgré le mal que se donnent les chercheurs de l'État pour valider la politique de leur gouvernement - ne vint jamais confirmer les vertus du changement d'heure sur le papier. Certes, il y a bien quelques gains de consommation électrique à peine mesurables, mais qu'en faire? Aux heures où elles se produisent, les plus grands consommateurs d'électricité de chaque pays, les entreprises, sont à l'arrêt. Et dans des contrées où on assure un approvisionnement stable et continu toute l'année, économiser de l'énergie lors des beaux jours, où la production électrique est déjà en surplus, n'a strictement aucun sens.

C'est en hiver qu'il faudrait économiser de l'électricité!

L'heure d'été n'est pas seulement inutile, elle est mortelle. Lors du passage à l'heure d'hiver, il faut se coucher une heure plus tard et se lever une heure plus tard: rares sont ceux qui se plaignent, et surtout pas les enfants. À l'heure d'été, c'est une autre affaire. Se coucher une heure plus tôt, passe encore, quoique l'organisme ait un peu de mal à changer ses habitudes, on tourne et se retourne dans le lit, mais se lever plus tôt quoi qu'il arrive, c'est la catastrophe. Le lundi survient, tout le monde est fatigué... Et certains s'endorment au volant. Plusieurs études ont montré un pic d'accidents de la route les quelques jours qui suivent le passage à l'heure d'été. On compte aussi plus d'infarctus et une hausse de la mortalité générale.

Alors, vous me direz, il faut bien mourir de quelque chose, mais dans une époque où les gouvernements lancent crânement que "tout mort sur la route est un mort de trop" ou votent des réglementations aussi liberticides que Via Sicura, rajouter des morts, et en particulier sur la route, pour quelque chose d'aussi inutile que l'heure d'été, n'est-ce pas un peu idiot?

Alors, Heure d'Été ou Heure d'Hiver?

Signe de l'abêtissement généralisé d'une population déboussolée, et parce que nous vivons la plus grande partie de l'année sous le régime de l'heure d'été, les gens ne savent même plus quelle est la "vraie" heure. Le plus consternant est sans doute de les voir se tourner vers leurs politiciens pour avoir la réponse.

La vraie heure est celle du soleil. Midi est l'heure du zénith, minuit celle du nadir, depuis aussi longtemps que l'humanité compte le temps. Mais à cause de la rotondité de la Terre, midi n'arrive pas au même moment à Chancy et à Piz Chavalatsch. Pendant des siècles ce n'était pas un problème, mais ensuite les moyens de communication moderne firent leur apparition et les gouvernements passèrent par là, "harmonisant" le temps au sein de chaque pays en introduisant un léger décalage avec le midi solaire.

Puis les pays s'accordèrent entre eux et décidèrent de se décaler encore vis-à-vis de l'heure correspondant à leur fuseau horaire naturel, entraînant un décalage de plus en plus grand avec l'heure solaire:

fuseaux_horaires_europe.jpg
Fuseaux horaires d'Europe et des pays limitrophes.

Plus les ajustements sont grands plus les aberrations deviennent importantes. Ainsi, on prend deux heures de différence en franchissant la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, et des pays sur la même longitude (comme l'Italie et la Libye) ne sont pas dans le même fuseau horaire...

Rajouter par-dessus toutes ces altérations et ces décalages avec le midi solaire une variation d'une heure selon la période de l'année, ce n'est même plus de la perversité bureaucratique, c'est de l'art.

La politique s'en mêle

Alors que les peuples d'Europe grognent et gémissent deux fois par an pour des ajustements horaires inutiles, la réponse des politiques est toujours la même: c'est trop compliqué, et puis cela nous mettrait en porte-à-faux avec nos voisins.

Dans ce qui restera sans doute la seule bonne idée de son passage à la tête de la toute-puissante Commission Européenne, Jean-Claude Juncker (peut-être à jeun) lance en 2018 l'idée qu'il faille abolir les changements d'heure dès l'année suivante. La suggestion vient de trop haut pour être ignorée, la bureaucratie est rétive. Il va falloir travailler, c'est compliqué, répondent les pays membres. Une seule année pour se préparer c'est trop peu. Alors on vise plutôt 2021.

Même là, les pays devront choisir s'ils abandonnent ou non le changement d'heure, et s'ils l'abandonnent, s'ils restent finalement dans l'ajustement de l'heure d'été ou dans l'heure "habituelle" de l'hiver. Les citoyens s'inquiètent, effrayés par ce vide bureaucratique: il va falloir que les pays discutent entre eux, parviennent à se coordonner, à décider quelque chose ensemble... Est-ce seulement possible?

Le gant est jeté. La Suisse, comme à son habitude, se contente d'observer et de réagir. Il sera intéressant de voir quelle sera sa décision si tous ses voisins n'accordent pas leurs violons! Une chose seulement est acquise: les autorités ignoreront royalement un éventuel vote populaire.

La peur du vide... Législatif?

Peut-être Jean-Claude Juncker a-t-il eu une idée géniale en mettant les pays face à leur liberté et leurs responsabilités, afin qu'ils échouent et concèdent que le cadre de l'Union Européenne est le seul qui vaille pour se mettre d'accord sur quoi que ce soit. Possible, mais peu probable, et surtout risqué. Si les pays européens parviennent effectivement à s'accorder sur un nouveau modus operandi de la gestion du temps, l'UE aura une fois de plus prouvé qu'elle ne sert à rien.

Évidemment, l'idée qu'il faille une unification des heures à l'échelle européenne est déjà grotesque. Elle fera rire n'importe quel Américain avec ses quatre fuseaux horaires, ou n'importe quel Russe avec le double. Il s'agit là de fuseaux horaires à l'intérieur d'un même pays. Et au XXIe siècle des pays riches, développés et sur-administrés s'écrouleraient simplement de l'abandon du changement d'heure? Ne nous referait-on pas le coup du Bug de l'an 2000?

Selon les pays, les sondages d'opinion donnent parfois une préférence pour l'heure d'hiver (parce que c'est la vraie) ou pour l'heure d'été (parce qu'elle serait plus "agréable"), mais tout ceci est parfaitement illusoire. On pourrait tout aussi bien décider que le zénith est à 4 heures de l'après-midi et, après avoir passé la matinée dans le noir, profiter d'un soleil couchant jusqu'à "minuit" en été.

L'heure est une donnée astronomique, devenue convention légale. En Europe aujourd'hui, "midi" ne veut plus rien dire. Il a suffi que quelques générations de politiciens passent par là ; et le plus effrayant est sans doute de réaliser que leur pouvoir est tel qu'ils sont désormais en mesure de décréter l'heure qu'il est, à l'échelle d'un continent.

22:52 Publié dans Europe, Politique | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : temps, ue |  Facebook