18 janvier 2014

Comme sur des rails

Si l'on en croit un sondage gfs.bern, l'approbation du texte "Financement et Aménagement de l'Infrastructure Ferroviaire" (FAIF) tiendrait de la formalité, avec 56% de Oui, 27% de Non et 17% d'indécis. Cela explique sans doute la mollesse de la campagne.

faif,votation du 9 février 2014,prise de position,train
...En direction de quoi?

L'engouement des électeurs n'a rien de surprenant: c'est le résultat d'un long travail d’endoctrinement par les médias et les autorités. Le Rail est Merveilleux. Les Trains sont une Bonne Chose. Le Transport Public de Masse est l'avenir d'une Humanité Épanouie, Heureuse et Égalitaire. Corollaire: la voiture individuelle - que dis-je, individualiste! - est l'incarnation du mal. Elle ne mérite que le mépris. Que nul ne s'inquiète, elle sera taxée jusqu'à sa disparition.

Un peu gros? Sans doute, mais le conditionnement fait partie intégrante de la formation de l'opinion. En Suisse, celui-ci a été soigneusement mis en place à travers l'éducation étatique et les canaux d'information. Par exemple, l'UDC est détestable. Ça ne se discute pas. Ainsi, les adversaires de l'initiative contre l'Immigration de Masse ne se donnent même plus la peine de la nommer: ils demandent simplement l'appui contre "l'initiative de l'UDC". Son origine suffit pour tout argument.

Il existe nombre d'esprits faibles pour lesquels le réflexe pavlovien tient lieu de réflexion politique et  selon le sujet on peut susciter automatiquement autant le rejet que l'adhésion.

Ainsi, le train bénéficie à plein d'un a-priori positif. Chacun a de bons souvenirs attachés aux trains, et ils sont partie intégrante de l'histoire de la Suisse, même si leur ponctualité tient désormais de la légende. Parmi tous ceux dont les pensées dérivent bienheureusement face à un tel sujet, combien prendront la peine de regarder les conséquences du FAIF dans le détail?

Une première mouture du projet était devisée à 3,5 milliards de francs mais ce n'était pas assez "ambitieux". L'enveloppe est désormais portée à 6,4 milliards, sachant que le moindre chantier géré par l'Etat coûte plus que prévu... A partir d'un certain stade, les chiffres ne semblent plus que des abstractions. Une grande partie des citoyens acceptera n'importe quel montant. Pas de raison de se gêner. On se demande presque pourquoi personne n'a tenté 28 ou 57 milliards, pour la forme.

S'il est toujours de bon ton de penser que les autres paieront, en réalité, tous devront passer à la caisse. Le projet prévoit de plafonner la déduction fiscale pour frais de transports à 3000.-, soit moins qu'un abonnement général de deuxième classe! De fait, tous les clients actuels du train verront leurs impôts augmenter (ainsi, bien entendu, que tous les malheureux dont la distance entre travail et logement implique une dépense de plus de trois mille francs annuels, tous modes de transport confondus.)

faif,votation du 9 février 2014,prise de position,trainDernière ironie, le peuple s'apprête à approuver massivement le FAIF alors qu'il y a à peine quelques semaines, il affirmait exactement le contraire en refusant la hausse à 100 francs de la vignette autoroutière défendue par Mme Leuthard, probablement au nom de la subvention inique des transports collectifs par l'automobile. Mais sait-on seulement que FAIF sera aussi financé par de nouvelles taxes sur l'essence? Pour atteindre les milliards escomptés, je vous laisse deviner leur montant... Il y a aussi une hausse de la TVA à la clef.

A en croire les autorités il semble impossible d'avoir des trains qui se financent eux-mêmes, comme il y a un siècle lorsque les compagnies ferroviaires étaient aussi privées que florissantes. Le service public semble condamné à perdre de l'argent. C'est d'autant plus vrai que FAIF mettra un terme à cette interrogation en inscrivant dans la Constitution, dans le marbre en quelque sorte, le financement du rail par la route. Dès lors, on peut être sûr que les CFF perdront de l'argent par wagons entiers, si j'ose dire. Pourquoi se battre lorsque le magot tombe quoi qu'il arrive? FAIF est l'aveu que le rail ne peut pas être rentable, et avec un postulat de départ comme celui-là vous pouvez être sûr qu'il ne le sera jamais!

Le FAIF est un projet inquiétant par son ampleur et ses ramifications. Rien que pour cela, il faudrait s'en méfier. L'expérience montre que les méga-projets monstrueux où on décide d'une enveloppe d'abord et de son affectation précise ensuite ont toute les chances de produire à l'arrivée quelque chose de très différent de ce qui était escompté. Comme d'habitude, le peuple est amené à faire un chèque en blanc aux autorités - d'un montant à dix chiffres - et à espérer que tout ira pour le mieux jusqu'en 2025, époque où beaucoup des politiciens actuels seront plaisamment à l'abri de rendre des comptes.

Mais peut-on vraiment lutter contre un conditionnement?

13 décembre 2012

Plus cher et moins bien

Depuis le dimanche 9 décembre, les Romands ont le plaisir d'apprécier les nouvelles cadences des trains de la Confédération. Tous les retards ne sont pas dûs à la météo ou au matériel roulant, mais bien au nouvel horaire.

La ville de Renens dans l'Ouest Lausannois, quatrième ville du canton, est désormais classée comme "gare tertiaire" - il ne s'agit pas bien sûr de la terminologie officielle, mais simplement de l'examen critique de sa desserte ferroviaire. Les centres urbains cantonaux bénéficient de liaisons directes, parfaites pour l'upper class urbaine richement logée, allant du magnifique appartement ancien au centre-ville de Lausanne de Monsieur jusqu'à Genève, au siège de la banque où il officie avec vue sur le jet d'eau. Sur le trajet, les villes de Morges et Nyon ont droit à une attention bienveillante, bien que secondaire.

Les autres villes "normales" de l'arc lémanique - Renens, Allaman, Rolle, Gland, Coppet, plus les malheureux de Morges et Nyon coincés par leurs horaires - ont droit à la voiture-balai du Regio Express (qui n'a d'Express que le nom), bondé dès le premier jour, régulièrement en retard, déversant des tombereaux de voyageurs en Gare de Genève où des milliers de passagers débarqués simultanément par deux trains sur le même quai tentent d'échapper à la nasse.

transports en commun,cff,train,privatisation
"les Romands plus proches de vous" - littéralement!

Pour l'instant, le trajet ne fait "que" 41 minutes, soit quelques-unes de plus qu'avant, sur le papier en tous cas. Le train ne s'arrête pas encore à Pont-Céar ou Chambésy, mais gageons que les Chemins de Fer Fédéraux y remédieront en 2014!

Alors que les horaires jusqu'à fin 2012 faisaient preuve d'une intelligence remarquable (certains trains s'arrêtaient dans certaines gares, d'autres dans d'autres gares le long du parcours, garantissant une répartition de la charge et un temps homogène pour tout le monde) la nouvelle cadence fait la part belle à la hiérarchie entre les centres.

Subissant pour la plupart une dégradation de leurs conditions de transport, les pendulaires vaudois des villes secondaires ont bien compris quelle est désormais leur place: la dernière.

Si les Renanais passent plus de temps dans les wagons, d'autres sont bien plus mal lotis. Grâce à la surprise de décembre des CFF, certaines personnes à l'est de Lausanne subissent des retards allant jusqu'à 40 minutes dans leur déplacement quotidien, ce qui remet en cause tout leur cadre de vie. Concerné, même le syndicaliste Jean Christophe Schwaab trouve "regrettable que cet horaire dégrade les régions semi-périphériques" et ajoute que le nouvel horaire "poussera les gens à préférer la voiture." Rien de mieux que de subir soi-même les conséquences d'une décision bureaucratique arbitraire venue d'en haut pour retrouver un peu de bon sens!

Ces désagréments pourraient encore être du domaine du supportable s'ils ne s'accompagnaient pas d'une hausse généralisée des tarifs des CFF, qui augmentent de 5,2%. Moins bien et plus cher, le rail suisse a trouvé son slogan pour 2013!

Bien que le prix du billet ne couvre que la moitié des coûts de la régie fédérale, que les prix montent sans cesse et que l'offre se détériore, il y aura toujours des gens pour soutenir le rail contre vents et marées. Mais défendent-ils le train, ou la gabegie dans laquelle les CFF ont réussi à le transformer?

Il y a quelque chose de fascinant à observer les quantités de personnes transportées chaque semaine, s'entassant dans des trains bondés plusieurs fois par jour, et se dire qu'avec un succès d'affluence colossal mesuré en milliards de voyageurs-kilomètres, les CFF parviennent à perdre de l'argent par centaines de millions. Un tel niveau d'incompétence économique tient quasiment du miracle. Où passe l'argent? Quitte à tenter une explication, rappelons celle de Monica Dusong, présidente de la Fédération romande des consommateurs (FRC) dans Le Matin Dimanche quelques années auparavant:

"Je constate que les anciennes régies fédérales - les CFF, Swisscom, La Poste - essaient de constituer des trésors de guerre avec des bénéfices remarquables, pour être aptes à résister à la concurrence. Dans le cas des CFF, les usagers des grandes lignes monopolistiques risquent de financer les domaines concurrentiels comme le trafic de marchandise. Cela fausse la concurrence."

 

Le risque s'est probablement concrétisé, mais avec l'opacité des comptes de la régie fédérale, il est difficile d'en avoir la preuve.

Le plus triste est que la médiocrité des CFF n'a rien d'inéluctable. Le train public n'est ici en concurrence qu'avec la voiture individuelle (accusée de tous les maux et violemment malmenée par les autorités) mais pourrait l'être, devrait l'être, avec d'autres compagnies de transport ferroviaire ou de bus qui montreraient enfin que l'alliance entre cadence, qualité et prix est parfaitement envisageable selon le type de trajet. Le tout est d'associer une volonté politique à un programme de libéralisation.

Bien sûr, suggérer une telle hérésie provoquera l'ire de tristes sires montant au front pour dénoncer, par exemple, la sécurité "inévitablement sacrifiée" sur l'autel de la rentabilité dans le secteur privé (comme le prouvent les innombrables crashs de Ryanair et Easyjet dans le domaine du transport aérien). Je les invite à se remémorer une petite comparaison entre le taux d'accident ferroviaire entre France et Royaume-Uni. La Suisse s'en sort bien jusqu'ici, malgré une mauvaise pente cette semaine. Touchons du bois.

Malgré tout, je ne doute pas qu'une privatisation du rail soit une idée par trop révolutionnaire pour le grand public helvétique aujourd'hui encore. Dont acte. Il veut un monopole, qu'il le subisse!