18 août 2017

Uber et l'argent d'Uber

Pour votre serviteur, la rentrée politique eut lieu hier soir à Lausanne avec les "Assises des Taxis" dans la salle du Conseil Communal de la ville, réservée pour l'occasion.

hotel_de_ville_Lausanne.jpgCette réunion, relayée auprès de la Commission Intercommunale du Service des Taxis à l'initiative du socialiste Benoît Gaillard, visait à rassembler dans un même lieu différents acteurs cantonaux de la mobilité et à entendre leurs commentaires et point de vue sur l'avant-projet de loi cantonale sur le sujet.

Les taxis de la région lausannoise sont en effervescence depuis plusieurs années ; la faute à l'arrivée d'Uber évidemment, qui bouleverse les codes, les usages et les prorogatives d'une profession autrefois protégée par des barrières à l'entrée. L'économie de pénurie volontaire d'autrefois est balayée par l'émergence de l'économie de partage et de la flexibilité des chauffeurs improvisés ; elle laisse sur le carreau tous les chauffeurs de taxis professionnels, qui patientaient souvent des années avant d'obtenir leur plaque officielle et se soumettaient à toutes les réglementations picrocholines et quasiment vexatoires liées au transport professionnel de personnes.

Un an après la mise en place de mesures controversées à Genève, le succès continu d'Uber montre que le changement est clairement au bénéfice du consommateur. La plateforme permet de mettre en rapport des chauffeurs occasionnels ou professionnels et fait respecter la qualité du service à travers un système de notation ; il est aussi possible de connaître le prix de la course avant de commander le véhicule. Mais tout n'est pas rose non plus car la maraude augmente la circulation générale et la pression sur les places de parc publiques - un intervenant mentionna le chiffre estimatif de 500 véhicules dans la région lausannoise. Les taxes liées à l'activité économique (comme les cotisations AVS) sont laissées à la responsabilité des chauffeurs ; des contrôles effectués dans la région lausannoise rapportèrent qu'un certain nombre d'entre eux étaient par ailleurs inscrits à l'aide sociale, cumulant l'assistance publique avec des revenus au noir.

Les taxis ne sont pas complètement désarmés, même s'ils oublient souvent de rappeler leurs propres avantages. Ils bénéficient d'une solide assise historique, de zones de stationnement réservées dans les meilleurs emplacements, voire de la possibilité d'emprunter certains couloirs de bus, ce qui vaut de l'or aux heures de pointe ; et enfin, ils ont la fameuse plaque de taxi permettant à n'importe quel passant de les héler en pleine rue s'ils sont disponibles - encore plus rapide qu'Uber!

Les Assises des Taxis furent donc l'occasion de rassembler tout ce petit monde et d'entendre le point de vue de chacun sur la loi à venir. Parmi eux:

  • Un représentant des Taxis indépendants se plaignant du flou (et donc de l'incertitude légale) quant au devenir des classifications A, B et C actuelles et futures, et regrettant la survivance annoncée du numerus clausus, violant d'après lui la neutralité de l'accès à la libre concurrence défini par l'article 94 de la Constitution helvétique. Il releva également que la restriction de la loi à des gens faisant commerce du transport de passager n'est pas correcte car de nouveaux modèles émergent sans cesse, qui ne sont pas forcément liés à des objectifs économiques (il ne cita pas d'exemple mais chacun pensera par exemple à Nez Rouge).

  •  Un représentant d'une SARL de Taxis, définissant ceux-ci comme un réel service public et demandant donc qu'ils soient protégés comme tel, et que chaque commune puisse décider si elle le souhaite de créer une société de taxi de service public.

  • La Fédération Romande des Consommateurs, expliquant que l'ouverture du marché profitait en premier lieu au consommateur et se félicitant de la clarification des responsabilités dans la nouvelle loi.

  • Un intervenant relevant l'absurdité d'une loi encadrant de façon stricte le transport de passagers alors que d'autres activités rigoureusement équivalentes, comme le covoiturage, ne s'accompagnent d'aucune de ces contraintes - et notant donc que la nouvelle loi se fait aux dépens de la simplicité.

  • Les Transports Publics Lausannois, assumant le pont entre les taxis comme service commercial et la mission de service public au travers de leur offre Taxibus, et de futurs projets de transport multimode au sein de l'agglomération.

  • Le président de la section locale de GastroSuisse (association faîtière de l'industrie hôtelière et gastronomique), qui, parlant au nom des 23 clubs et boîtes de nuit de Lausanne, plaida en faveur du pouvoir d'achat des étudiants qui sont des gros consommateurs d'Uber pour rentrer chez eux après une soirée. Il nota également que la flexibilité d'Uber permettait d'éviter les attroupements en ville alors que les gens - parfois éméchés - attendent longuement un taxi ou les premiers bus de la journée du lendemain

taxi_anonyme.jpgMais évidemment le point d'orgue de la soirée fut dans la venue au micro du responsable régional d'Uber, qui se félicita du projet de loi, uniformisant la pratique et la mettant en conformité avec les textes fédéraux. Disposant d'un bureau à Crissier, il estima que Uber respectait en l'espèce totalement l'obligation de la nouvelle loi de disposer de locaux sur place.

La soirée fut donc l'occasion d'une situation étrange et surréaliste où chaque acteur semblait plutôt satisfait de la nouvelle loi sur l’exercice des activités économiques (LEAE). Le seul reproche récurrent vint de la lenteur de la mise en œuvre, qui prendra probablement plusieurs années. L'animosité contre Uber semble retombée - moins parce que son modèle économique est accepté que parce que les gens sentent bien que pareil service est désormais inéluctable, sous une forme ou une autre.

Ai-je eu le privilège d'assister à un véritable miracle vaudois, voyant autant d'acteurs aux objectifs antagonistes se mettant d'accord sur un texte de compromis? Ou est-ce que chacun espère que les définitions floues contenues dans le texte - le "diffuseur de courses" par exemple - correspondront à une interprétation allant dans son sens? J'ai ma petite idée, et les grandes manœuvres commenceront lors des débats au Grand Conseil.

Le risque d'un texte de loi flou est qu'il soit interprété a posteriori par les juges, au cours de procès qui repousseront d'autant la stabilité législative que tous attendent. "Le diable est dans les détails", entendis-je à plusieurs reprises autour de moi. Beaucoup de diables semblent pour l'instant cachés dans le projet de loi vaudois.

Mise à jour (18 août): certains propos mal attribués à leur auteur ont été corrigés.