20 novembre 2014

Il y avait bien des ADM en Irak

"J'adore entendre des gens dire qu'il n'y avait pas d'armes de destruction massive en Irak. Il y en avait plein." -- Jarod Taylor, sergent vétéran US


L'histoire suit son cours, inéluctable. La désinformation du passé se mélange peu à peu aux faits réels pour former une brume de mémoire collective, un lot d'approximations et d'erreurs qui passera pourtant à la postérité. Mais Benny Huang ne peut pas se contenter de ces mensonges. Il décrit pourquoi sur son blog, dont voici une traduction.

 


 

[En octobre 2014] le New York Times révéla que les troupes US avaient bien trouvé des armes chimiques en Irak après tout. Cinq mille munitions chargées d'agents neurotoxiques furent découvertes entre 2004 et 2011. La révélation fit les titres pendant un jour ou deux avant de s'évanouir à nouveau.

irak,george w. bush,mensonges,médiasIl se trouve en fin de compte que l'Administration Bush était au courant de ces armes et choisit, de façon contre-intuitive, de garder leur existence secrète. On se perd en conjectures sur les raisons qui amenèrent l'équipe Bush à décider de s'abstenir de revendiquer ces preuves. Certains ont suggéré que personne ne voulait raviver des controverses du passé.

L'information n'était pourtant pas réellement révolutionnaire. En 2006, un rapport du Congrès fut publié sur la découverte d'à peine cinq cents de ces armes chimiques, un dixième du total actuel. Quelques élus républicains claironnèrent la nouvelle mais, de manière prévisible, les médias se contentèrent de l'ignorer complètement. Les munitions étaient vieilles, voyez-vous, et les vieilles munitions ne "comptaient pas" parce qu'elles étaient dégradées au point d'être devenues inutilisables et parce qu'elles n'étaient pas celles que nous recherchions. Après tout, elles avaient été fabriquées avant l'accord de cessez-le-feu signé avec Saddam en 1991. Nous n'avions pas envoyé nos fils et nos filles en danger pour dénicher de vieilles douilles poussiéreuses, dirent-ils.

Avec la découverte de dix fois plus d'engins que les cinq cents rapportés en 2006, les médias ont changé leur fusil d'épaule, mais d'un rien. Ils ne prétendent plus que les armes sont inoffensives parce qu'on sait qu'elles ont blessé au moins six soldats américains et un nombre indéterminé d'Irakiens, mais continuent à proclamer que les armes pré-1991 "ne comptent pas".

"La découverte de ces armes chimiques ne donne pas plus de poids au raisonnement gouvernemental pour une invasion", écrit CJ Chivers, lauréat du prix Pulitzer.

Chivers est-il un escroc ou un banal journaliste paresseux? Je ne parviens pas à trancher. En fait, ces armes sont exactement celles que nous étions venu chercher. En novembre 2002, le Président Bush demanda à l'ONU et obtint la résolution 1441, qui dénonçait la violation patente de la résolution 667 par l'Irak, c'est-à-dire l'accord de cessez-le-feu qui mit fin à la Guerre du Golfe. La Résolution 667 exigeait que Saddam détruise toutes ses armes chimiques et documente le processus en satisfaisant l'attention des inspecteurs en armement de l'ONU. Il n'en fit rien.

Si Chivers s'était donné la peine de lire la résolution il aurait su qu'elle disait:

"[Le Conseil de Sécurité décide] d’accorder à l’Iraq par la présente résolution une dernière possibilité de s’acquitter des obligations en matière de désarmement qui lui incombent en vertu des résolutions pertinentes du Conseil, et décide en conséquence d’instituer un régime d’inspection renforcé dans le but de parachever de façon complète et vérifiée le processus de désarmement établi par la résolution 687 (1991) et les résolutions ultérieures du Conseil."


L'offensive diplomatique de 2002 était le dernier avertissement du monde à un dictateur pour qu'il renonce à des armes connues pour être en sa possession en 1991. La résolution est limpide. Maintes et maintes fois elle fait référence à l'échec de Saddam à se débarrasser de son armement d'avant la guerre du Golfe. CJ Chivers ne se contente pas d'avoir un point de vue biaisé, il réécrit carrément l'histoire.

L'idée que Saddam ne dispose d'aucune arme de destruction massive était quelque peu farfelue, et pourtant ceux d'entre nous qui insistaient là-dessus étaient dépeints comme des types un peu dérangés, adeptes de la théorie du complot et accrochés au moindre soupçon. Il avait utilisé ces armes contre les Iraniens et les Kurdes. Nous savions qu'elles existaient en 1991. S'étaient-elles simplement volatilisées?

Nous savons maintenant qu'elles étaient toujours sur place. Dans l'histoire de Chivers fut cité Jarod Taylor, un ancien sergent de l'armée qui traita certaines de ces armes. Il fit remarquer, "J'adore entendre des gens dire qu'il n'y avait pas d'armes de destruction massive en Irak. Il y en avait plein."

J'ai pourtant accueilli le récit du New York Times avec une certaine indifférence. Pendant cinq années j'ai passé la plus grande partie de mon temps à discuter de l'impopulaire Guerre d'Irak, nageant à contre-courant la plupart du temps. Les débats avaient tendance à commencer et se terminer avec des slogans bas de gamme sur Bush-le-menteur et les soldats mourant pour ses mensonges. Cela m'usa au point de ne plus vouloir aborder le sujet.

La pagaille de l'Irak s'observe (en quelque sorte) dans le rétroviseur désormais et j'en suis content. Je ne m'attendais certainement pas à ce qu'il faille huit ans et le coût de 4'806 vies de braves soldats pour atteindre quelque chose qui ressemblerait à une victoire, fragile qui plus est. L'Amérique a déplacé son attention vers d'autres sujets de discorde et c'est aussi bien ainsi.

Aussi, lorsque le Times révéla que les armes de destruction massive de Saddam n'étaient en fait pas des fantasmes comme nous avions été amenés à le croire, je me suis demandé si cela valait la peine déterrer un vieux débat.

Je décidai que oui. Parce que la vérité a de l'importance.

Le grand public mérite de savoir ce qui s'est réellement passé, mais il pourrait ne jamais parvenir à l'entendre maintenant que le récit guerre en Irak a été tellement répété qu'il est devenu résistant à toute remise en question. Les livres d'histoire de demain raconteront probablement une histoire simpliste et fondamentalement inexacte sur un méchant pétrolier texan envoyant ses troupes dans une mission impossible à accomplir. Ce n'est pas le cas et il est important que le mensonge ne devienne pas la "vérité" simplement parce qu'on le répète continuellement.

Les effets du mensonge pernicieux "pas d'ADM en Irak" ont prélevé leur tribut sur nombre de vétérans. Je connais personnellement des gens avec qui j'ai servi sous les drapeaux et qui considèrent leur temps passé en service comme fondamentalement sans valeur parce que fondé sur le prétendu mensonge des armes de destruction massive irakiennes. Je me demande souvent quelle proportion de l'épidémie actuelle de suicides chez les anciens combattants est attribuable à des gens brisés dans leurs corps et leur esprit, mais incapables de citer une seule raison valable pour laquelle ils ont été envoyés à la guerre en premier lieu. Une petite dose de vérité pourrait les apaiser.

D'autres virent leur réputation professionnelle traînée dans la fange. Tony Blair, par exemple, était l'un des Premiers Ministres les plus populaires de Grande-Bretagne jusqu'à ce qu'il décide de prendre le parti de l'Amérique contre Saddam. Il est maintenant rejeté comme un criminel de guerre sans honneur. George Tenet, ancien directeur de la CIA, est aujourd'hui la risée de Washington parce qu'il avait dit au président Bush que les armes de destruction massive de l'Irak étaient un "slam dunk" [Une évidence frappante]. Tenet avait raison. Où peut-il aller pour qu'on lui rende sa réputation?

La piste menant à l'invasion de l'Irak peut sembler de l'histoire ancienne aujourd'hui. A vrai dire, la plupart des enfants maintenant à l'école secondaire ne peuvent même pas s'en rappeler. Il n'est pas trop tard cependant pour insister sur la vérité, parce que la vérité a une valeur propre.

-- Benny Huang


 

Notons sur le sujet que dès 2010, une nouvelle vague de révélation sur la découverte d'ADM en Irak survint à travers les révélations de Wikileaks - ce qui n'est guère surprenant au milieu du flot de documents classifiés accessible par ce biais. Là encore, les médias mainstream, pourtant très à l'écoute des croustillantes révélations du site d'information controversé, choisirent de taire complètement ces éléments. Cette unanimité dans l'Omertà ne pouvait être que le résultat d'une volonté délibérée. Il ne fallait pas nuire à la présentation biaisée de la Guerre d'Irak patiemment mise en place pendant des années.

Il est difficile de savoir exactement quand on été produites les armes chimiques découvertes, et rien ne prouve de façon certaines qu'elles sont toutes antérieures à la Guerre du Golfe de 1991. En fin de compte, quelle importance devrait avoir pareil détail? Dix ans se sont écoulés depuis le début de l'invasion américaine en Irak et la mission des troupes sur le terrain n'était certainement pas de dater ces produits chimiques terrifiants mais de les détruire. On se rend compte de l'absurdité de ce débat alors que les ADM irakiennes conservent leur létalité à travers le temps, aujourd'hui encore.

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Quelques épisodes évoqués dans l'article du NY Times:
1. Mai 2004 - Deux soldats exposés au gaz sarin d'un obus près de Yarmouk dans la banlieue de Baghdad.

2. Été 2006 - Plus de 2400 roquettes à agent neurotoxique trouvées dans cet ancien complexe de la Garde Républicaine de Saddam.
3. Juillet 2008 - Six Marines exposés à du gaz moutarde d'un obus d'artillerie dans un bunker abandonné.
4. Août 2008 - Cinq soldats américains exposés à du gaz moutarde alors qu'ils détruisaient une cache d'arme.
5. Fin 2010 ou début 2011 - Des centaines de munitions au gaz moutarde découvertes dans un container dans l'enceinte d'une base de la sécurité irakienne.

Pourquoi le sujet est-il enfin abordé avec un minimum d'honnêteté après tout ce temps? Peut-être que la vérité sur les ADM en Irak est devenue tellement spectaculaire qu'il n'est tout simplement plus possible de la cacher ; peut-être faut-il finalement lâcher le morceau pour préparer l'opinion à une intervention militaire contre l'EI maintenant que certaines caches d'armes sont tombées entre leurs mains ; mais peut-être aussi, et c'est encore plus inquiétant, que les médias estiment que leur matraquage continuel a tellement bien porté ses fruits qu'ils peuvent désormais même se permettre, grands princes, de lâcher finalement la vérité sans provoquer la moindre réaction.

C'est évidemment l'hypothèse pour laquelle je penche. Face au revirement à 180° d'une vérité officielle qui suscita des manifestations anti-Bush un peu partout dans le monde - y compris aux États-Unis! - l'apathie du grand public semble totale.

L'opération de formatage des esprits a réussi au-delà de toute espérance. Elle résiste même à la vérité.

Mais à travers la mémoire collective que représente Internet il est important de ne pas baisser les bras et de témoigner pour qu'à travers le temps des esprits plus libres que les nôtres puissent, peut-être, avoir accès aux différentes versions de la Guerre d'Irak et se faire leur propre idée des événements historiques de ce début de millénaire.

06 novembre 2014

Obama réduit à l'état de "lame duck"

Lame Duck. L'expression américaine de "canard boiteux" fait référence à un élu sans avenir - par exemple lorsqu'il est encore en poste alors que son successeur a été élu. Mais ce n'est pas son seul usage: on l'emploie aussi pour un président contraint à une forme de cohabitation avec ses adversaires politiques.

barack obama,usa,électionsLe terme s'applique donc pleinement à Barrack Obama après la gifle infligée au camp démocrate lors des élections de mi-mandat cette semaine. Le courant politique du président se retrouve en minorité dans les deux chambres parlementaires américaines, Chambre des Représentants et Sénat.

Certes, le président est toujours en exercice mais la fin de son mandat se limitera vraisemblablement à une sorte de figuration, à moins qu'il ne s'astreigne à une guérilla contre les forces politiques disposant désormais de la majorité au sein du pouvoir législatif.

Quelle fin sans gloire pour le messie du Hope and Change depuis 2008! Reconnaissons au moins qu'il n'est pas le premier président à subir cette infamie, mais le cinquième - sans compter les présidents qui n'ont jamais eu de majorité législative pour les soutenir pendant toute la durée de leur mandat.

Il n'en reste pas moins que Barack Obama porte une lourde charge dans la défaite des Démocrates aux élections de mid-term, qui ont emporté même de nombreux bastions historiques. Pourquoi l'image du président s'est-elle détériorée au point d'être qualifié de pire président des États-Unis de tous les temps? Au point que les propres candidats du Parti Démocrate prennent bien soin de se distancier de lui pour tenter de sauver leur siège?

obamacrush08.jpgPour des médias européens toujours bloqués à l'Obamamania de 2008, il est difficile d'expliquer le revirement du corps électoral - et le fait est qu'ils n'y parviennent pas. Certes, Obama a connu quelques revers, le prix Nobel de la Paix a lancé encore quelques guerres et sa stratégie pour la Syrie est quelque peu illisible mais peu importe, ils l'aimaient avant et l'aiment toujours maintenant!

Le peuple américain, lui, s'est lassé depuis longtemps des promesses vides du candidat messianique. Ainsi, en début d'année un sondage indiquait que 71% des électeurs regrettaient d'avoir contribué à la réélection de Barack Obama - dont 55% de Démocrates parmi ces électeurs. Mais ce n'est pas le genre de nouvelle qui parvient à franchir l'Atlantique.

Le public américain est pourtant prompt à laisser quelques indices aux observateurs ; par exemple, lorsqu'il quitte en masse un meeting politique - démocrate! - lorsque le président, venu à la tribune, se met à vanter les mérites de la "reprise" économique à laquelle le pays serait sujet.

L'économie, voilà donc le principal point faible d'Obama. Les journalistes sont prompts à relayer les nouvelles émises de la Maison Blanche: la croissance est là, le chômage se réduit, les cours de la bourse battent des records.

Tout cela n'est pourtant qu'illusion.

La hausse du NASDAQ, par exemple, n'est due qu'aux injections de dollars fraîchement imprimés par la FED, les fameux QE pour Quantitative Easing. Les cours de la bourse s'envolent, certes, mais cela ne profite qu'aux 10% des Américains les plus riches qui ont les moyens de jouer massivement en bourse ; pour le commun des mortels, c'est une (fausse) prospérité dont ils ne voient pas la couleur.

Le front de l'emploi n'est guère plus reluisant. Des emplois ont bien été créés certes mais il y a salaire et salaire... Et les Américains ont échangé des postes intéressant et bien payés pour des petits boulots à peine suffisants pour joindre les deux bouts:

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(cliquez pour agrandir)

Les statistiques du chômage ne sont pas meilleures ; à l'instar d'autres gouvernements plus proches de nous, l'administration Obama a tout simplement fait disparaître des millions de demandeurs d'emploi des listings, permettant ainsi de fanfaronner sur une baisse du taux de chômage. Un record de 92 millions d'Américains ne font ainsi plus partie de la population active!

Le dernier indicateur et non le moindre est celui de la pauvreté, mesurée par le biais des coupons alimentaires permettant aux familles les plus démunies de se procurer de quoi manger. Or les chiffres sont effarants: près de 50 millions d'Américains sont désormais "bénéficiaires" des fameux food stamps, soit quasiment 20% de la population civile.

Il est difficile de prétendre que les familles américaines moyennes ont retrouvé le chemin de la prospérité, ni même simplement leur niveau de vie d'avant la crise.

Et ne parlons ni de la dette publique américaine, ni du marché de l'immobilier toujours sinistré en de nombreuses régions.

Si Obama a été particulièrement confus et calamiteux sur le plan de la politique étrangère - quand elle ne se confine carrément pas au mensonge - c'est bien sur le plan de la politique intérieure américaine qu'il a perdu les élections et amené les affres de la désillusion sur le camp démocrate. L'Obamacare qu'il a poussé à bout de bras séduit de ce côté du monde, mais c'est une ignominie pour la plupart des Américains qui ne supportent pas cette immixtion du gouvernement dans la gestion de leur santé.

Par le biais du nouveau chef de leur majorité Mitch McConnell, les Républicains annoncent la couleur:

[Nous nous attaquerons] sans délai à plusieurs des défis les plus pressants auxquels fait face le pays, incluant:

  • Le système de taxation délirant qui pousse les emplois américains à être délocalisés ;
  • Les coûts de la santé dont la hausse continue sous l'égide d'une loi bancale au-delà de tout espoir et que les Américains n'ont jamais soutenue ;
  • Une menace terroriste globale et sauvage qui cherche à faire la guerre à tout Américain ;
  • Un système éducatif qui dénie tout choix aux parents et dénie une éducation correcte à bien trop d'enfants ;
  • Des réglementations excessives et des procès frivoles qui augmentent les coûts pour les familles et empêchent l'économie de croître ;
  • Une bureaucratie d'Etat obsolète et mal équipée pour servir les citoyens dans des défis du XXIe siècle, du contrôle des épidémies aux soins pour les vétérans ;
  • Une dette nationale qui a vu les Américains voler leurs propres enfants et petits-enfants, les privant de bénéfices qu'ils ne verront jamais et les laissant avec le poids d'une dette qu'il leur sera quasiment impossible de rembourser.

 

Simple et de bon sens - enfin!

Malheureusement, on se dirige surtout vers deux ans de blocage. Malgré les discours d'ouverture prononcés de part et d'autre Barack Obama a prouvé à de nombreuses reprises qu'il n'était absolument pas apte au moindre compromis. La Maison Blanche s'est toujours comportée de la façon la plus partisane qui soit tout en présentant aux médias ralliés à sa cause les blocages comme le fait exclusif de ses adversaires politiques.

Les Républicains ne disposent pas de la majorité des deux-tiers requise pour outrepasser un veto présidentiel, il paraît probable que la montagne de victoire électorale des Républicains accouche d'une souris législative. Il n'importe: les Républicains n'ont pas été élu pour travailler avec Barack Obama, mais pour le stopper.

Gageons qu'avec leur victoire cette semaine, le socialisme forcené dans lequel Barack Obama essaye sans relâche d'entraîner les États-Unis d'Amérique depuis six ans vient de subir un coup d'arrêt.

01 octobre 2013

Et qu'il ne redémarre jamais

Aujourd'hui est un beau jour pour les amoureux de la liberté: l'Etat fédéral américain est à l'arrêt.

C'est le "shutdown", comme nous explique Le Matin ; la fermeture des agences, la mise au chômage technique de centaines de milliers de fonctionnaires, l'arrêt de toutes les services "non indispensables". Pour les partisans de l'étatisme, nombreux de ce côté de l'Atlantique, c'est évidemment une catastrophe. Vous verrez peu de journalistes se réjouir.

usa,faillite,démocrates,républicainsLes reportages font la part belle aux malheureux soudainement victimes de la situation - les employés du Moloch, bien entendu, mais aussi les touristes s'apprêtant à visiter qui un musée, qui un parc national et trouvant porte close.

L'examen des responsabilités est vite fait. C'est la faute des Républicains, nous dit-on. Bien que minoritaires au Sénat ils disposent encore d'une majorité dans la Chambre des Représentants et peuvent donc, en refusant de voter le budget, forcer le gouvernement à se contenter du minimum. Les Républicains, poussés par quelques élus proches du Tea Party - Tea étant ici l'acronyme de Taxed Enough Already, déjà assez taxé, certains français se reconnaîtront - avaient demandé de repousser la réforme de la santé Obamacare comme condition à l'obtention de leur accord, mais leurs offres furent promptement rejetées. D'ailleurs pour le Nouvel Observateur par exemple, le verdict est sans appel: c'est un prétexte. Les Républicains sont de "mauvaise foi", se livrent à un "chantage", voire une "croisade idéologique" selon les mots d'un Président-prix-Nobel-de-la-Paix qui n'a jamais autant bombardé. Écoutez les paroles du spécialiste, il s'y connaît en croisades...

Évidemment, il faut être deux pour un accord. L'intransigeance des Démocrates vaut bien celle des Républicains. Chaque parti accuse l'autre des blocages et l'opinion publique est divisée sur cette responsabilité, mais la différence de traitement médiatique est savoureuse.

En attendant, l'Etat est à l'arrêt. Pas tout l'état américain - seulement le niveau fédéral. Les administrations des états de l'Alaska à la Floride continuent de fonctionner, de même que l'échelle locale. Et encore, les agents de Washington ne sont pas complètement à l'arrêt:

Plus de la moitié [des 1,8 million de fonctionnaires civils] sont mis au chômage technique.

Pour certains fonctionnaires, le travail doit continuer normalement. Il s'agit notamment du personnel pénitentiaire et des contrôleurs aériens. Idem pour les militaires, dont la solde pourrait toutefois être versée en retard. Pour d'autres (personnels des tribunaux fédéraux notamment), une période transitoire est prévue avec un travail normal jusqu'au 15 octobre avant un réexamen de la situation.

Au Pentagone, l'une des administrations fédérales les plus puissantes, la moitié des personnels civils pourraient être mis au chômage d'office. Tous les postes non cruciaux sont concernés.


La situation n'a rien d'inédit. Depuis 1977, le cas de figure s'est produit à 17 reprises. Le blocage aura évidemment des conséquences - non pas parce qu'elles seraient inévitables, mais parce que les fonctionnaires feront en sorte qu'il en ait. C'est le syndrome du Monument de Washington. Traduisant Wikipedia:

Le Syndrome du Monument de Washington, également connu sous le nom du Syndrome du Mont Rushmore ou du Premier Principe des Pompiers est une tactique politique employée aux Etats-Unis par les agences gouvernementales lorsqu'elles font face à des restrictions budgétaires. La tactique consiste à trancher dans les services les plus visibles ou les plus appréciés du gouvernement, depuis des services populaires comme les parcs nationaux ou les bibliothèques à des employés valeureux du service public comme les enseignants et les pompiers. Ceci influence le public pour qu'il soutienne des augmentations d'impôt qu'il refuserait sinon. Le nom vient de l'habitude attribuée au Service des Parcs Nationaux de dire que toute réduction de budget entraînerait la fermeture immédiate du très populaire [et probablement très rentable] Monument de Washington. Le National Review compare cette tactique à une prise d'otage ou du chantage.

 
Les touristes en quête de visa et les Américains ayant besoin de renouveler leur passeport vont passer un mauvais moment. Mais les autres? Nombre d'agences gouvernementales se retrouvent avec 5% de leurs effectifs, dont la puissante EPA, l'agence de protection de l'environnement. Les services de l'IRS (Internal Revenue Service) passent de 95'000 à 9'000 personnes. Pas forcément de quoi être triste! On se prend à rêver que la crise dure assez longtemps pour que les bureaucrates ainsi déposés soient forcés de se trouver un nouvel emploi dans le privé, histoire de découvrir le monde authentique de la création de valeur...

Alors que se profile bientôt un nouveau débat d'importance sur le relèvement du plafond de la dette, l'Etat américain se retrouve avec un avant-goût de la cessation de paiement qui lui pend au nez. On blâmera les Républicains pour leur responsabilité dans le blocage, mais l'Etat fédéral "minimal" mis en route ces dernières heures correspond très exactement à ce qui attend l'Amérique une fois qu'elle aura été mise en faillite dans les formes - avec de surcroît une ardoise en dizaine de milliers de milliards de dollars à éponger. Il faudra tout réinventer, comme à Detroit.

Est-il plus irresponsable de mettre le holà à cette folie ou de poursuivre plus loin sur le chemin du précipice?

31 août 2013

Syrie, une guerre pour la forme

Le vent guerrier soufflait tellement fort en début de semaine que certains pensaient que les bombardements alliés commenceraient dès le jeudi après-midi. Mais il n'en fut rien: il faut au moins un président américain pour lancer les hostilités, et à ce moment Barack Obama avait prévu de fêter le cinquantième anniversaire du discours de Martin Luther King.

Lors de l'attaque du consulat américain de Benghazi, l'Amérique n'avait pas pu réagir promptement non plus: le président, confondant l'opération terroriste avec une manifestation trop enthousiaste, était de toute façon accaparé par une soirée de levée de fonds à Las Vegas en vue de sa réélection. Pas de chance, vraiment.

Aujourd'hui, on prétend que les opérations militaires ne peuvent commencer avant le mardi 3 septembre, simplement parce que ce lundi est férié aux USA.

Ramener les conflits à de simples question d'agenda n'est pas si exagéré. Le buzz du moment tient ainsi en une seule image, la photo d'un dîner au restaurant Narenj dans le vieux Damas entre le sénateur Kerry et son épouse et le couple Assad.

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John Kerry et son épouse à la table des Assad. Qui paye l'addition?

Ce n'était jamais qu'en 2009. Bachar el-Assad était officiellement un type fréquentable, comme Muammar Kadhafi en son temps. La roue a tourné, mais il est toujours amusant de contempler John Kerry, désormais Secrétaire d'Etat, appeler à la chute d'un homme à qui il a demandé des conseils gastronomiques.

Les parallèles avec l'Irak de 2003 sont étonnants. Un tyran devenu gênant, des soupçons d'armes chimiques, une communauté internationale divisée, l'ONU aussi inutile que d'habitude... Mais où sont les drapeaux arc-en-ciel accrochés aux balcons et fenêtres? La marge de manœuvre est tout simplement incomparable entre un Républicain et un Démocrate, prix Nobel de la Paix de surcroît, quand il s'agit d'impliquer l'Amérique dans une guerre. L'un était dans le faux quoi qu'il fasse, l'autre est dans le vrai quoi qu'il fasse. Le Camp du Bien a définitivement la vie plus facile.

Vous ne verrez pas de manifestations spontanées clamer que la guerre n'est pas la solution - bien qu'aujourd'hui tout le monde en soit persuadé - ni qu'il faille laisser les inspecteurs internationaux "faire leur travail". Les oppositions à Barack Obama sont quasiment inexistantes. Pourtant, les gains géopolitiques dans la guerre civile syrienne promettent d'être dérisoires, quelle que soit l'issue du conflit.

Toute guerre a ses raisons que la raison ignore. Aujourd'hui, c'est une bête histoire de ligne rouge. Barack Obama employa ce terme pour la première fois en août 2012. Il réitéra ensuite sa menace le 9 décembre en précisant ce qu'il entendait par là:

"Je veux être absolument clair pour Assad et ceux qui sont sous son commandement : le monde vous regarde, l'utilisation d'armes chimiques est et sera considérée comme tout à fait inacceptable. Si vous faites l'erreur tragique d'utiliser ces armes chimiques, il y aura des conséquences et vous en répondrez."


Pourquoi un tabou sur les armes chimiques, demanderez-vous? Elles sont honnies en Occident parce qu'elles tuent femmes, enfants et civils aveuglément. L'absence de discernement est horrible pour toute personne civilisée, mais implique l'idée que les armes "conventionnelles" permettent, elles, d'épargner les non-combattants. De toute évidence, cette thèse ne tient pas en Syrie.

Dans une guerre civile avec plus de cent mille victimes au compteur, les deux camps s'abandonnent avec délice dans des attaques gratuites contre les innocents apparentés à l'adversaire. Les rebelles emploient des kamikazes et organisent des opérations de terreur contre les partisans du régime ; Damas riposte avec des bombardements de masse et le soutien du Hamas. Les deux camps fourbissent leurs islamistes et emploient les méthodes les plus sales auxquelles ils ont accès. Il est plausible que les rebelles aient eux aussi employé des armes chimiques de temps à autre ; leur utilisation n'a été limitée que par les stocks disponibles, non par les scrupules.

Il y a un an de cela, tracer une "ligne rouge" infranchissable mais suffisamment lointaine pour se mêler à l'horizon semblait relever de la rhétorique la plus habile. Tuez-vous les uns les autres autant que vous voulez, mais n'utilisez pas d'armes interdites pour cela, annonçait en quelque sorte Obama. L'avertissement offrait une moralité à peu de frais. Il fut rattrapé par l'actualité.

Les premières allégations d'utilisation d'arme chimique remontent au 13 avril, puis au 30, mais les puissances occidentales optèrent alors pour une confortable fin de non-recevoir. Dans ce chaos syrien, comment être sûr de quoi que ce soit? L'absence de réaction incita sans doute les protagonistes à passer à la vitesse supérieure. D'autres soupçons d'armes chimique survinrent encore le 27 mai (impliquant des journalistes français, donc plus difficiles à défausser) et enfin le 21 août dans la capitale, avec plus de mille morts supposés. Le franchissement de la ligne rouge aurait alors été plus une question d'échelle que de moyens.

L'intervention en Syrie est donc, désormais, inévitable. Mais elle ne peut déboucher sur rien.

Empêcher un régime de se servir d'armes chimiques revient à détruire ses stocks, ses moyens de production, ses agents de diffusion (c'est-à-dire son armée), contrôler ses importations, et finalement le renverser ; toute autre niveau d'intervention n'offre qu'une garantie très temporaire. Or, les Occidentaux, épuisés et ruinés, n'ont pas les moyens de s'impliquer sérieusement.

Les Russes ont misé beaucoup sur le régime de Bachar el-Assad et l'Iran ne supportera pas la chute d'un allié à ses frontières: le régime de Damas peut compter sur des soutiens. Le risque d'un embrasement régional n'est pas nul mais a peu de chances de survenir, l'intervention occidentale en Syrie étant probablement très limitée. Quelques bombardements ponctuels sur des stocks supposés d'armes chimiques, peut-être une estocade contre l'aviation de Bachar, ce sera à peu près tout.

Tout le monde aura gagné: le régime syrien pansera ses plaies - il en a vu d'autres - en clamant qu'il est toujours debout ; les brillants chefs de guerre des Etats-Unis et d'Europe s'offriront mutuellement l'accolade en proclamant la mission accomplie ; Barack Obama pourra dire qu'il a tenu sa promesse et la réitérer avec force: "Massacrez-vous autant que vous voulez, mais proprement."

On a les lignes rouges qu'on peut se permettre.

09 août 2013

Le grand malentendu démocratique

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Personne aujourd'hui n'oserait remettre en cause la notion de démocratie, perçue par le plus grand nombre comme la meilleure organisation politique possible. Peu de ces gens, pourtant, accepteraient de vivre dans un régime réellement démocratique.

L'essence de la démocratie est le pouvoir sans limite de la majorité. C'est la notion même d'absence de contraintes sur le gouvernement, tant que son comportement est validé par la majorité des votes. La démocratie incarne l'idée selon laquelle la fonction de l'Etat est de mettre en place "la volonté du peuple".

La majorité politique peut-elle tout se permettre? Spolier la minorité des fruits de son travail? De son patrimoine? De sa vie, même? "Absurde", répondriez-vous, vaguement inquiet tout de même, "aucune majorité ne serait assez folle pour réclamer de telles choses." Dans l'imaginaire collectif, le grand nombre ne saurait avoir que des positions modérées.

Nombreux sont les esprits sages à avoir déchanté lorsque le Hezbollah, en guerre permanente contre Israël et les Etats-Unis, a été tout à fait démocratiquement porté au pouvoir au Liban en 2006. L'accident de parcours s'est répété avec le Hamas en Palestine. Puis a suivi le printemps arabe amenant dans bien d'autres pays des islamistes prêts à tout rejeter en faveur d'un retour au moyen-âge de la Charia. Majorité modérée, disiez-vous?

Il est dramatique que la confusion autour du sens de la démocratie permette l'accès au pouvoir de mouvements totalitaires, leur offrant sur un plateau ce qu'ils n'auraient jamais pu s'offrir autrement - la légitimité populaire. Mais lorsqu'une majorité politique s'estime en mesure d'imposer sa vue à l'ensemble d'une population peu importe les conséquences, la guerre civile n'est plus très loin.

Pour la rendre vivable, la démocratie est tempérée par la notion d'Etat de droit. Le pouvoir politique doit se plier lui-même à ses propres règles, dont une Constitution définissant le périmètre de l'action publique. Mais ces garde-fous n'en sont pas. La Constitution est amendable ; en Suisse, par un simple passage devant le peuple. La France n'en a même pas besoin. Mieux, elle a inventé des notions telles que le "droit administratif" (les privilèges de l'administration) ou "l'abus de droit" (permettant de punir ceux qui respectent trop bien les lois en place) pour s'affranchir définitivement de toute contrainte et entrer résolument dans les limbes discrétionnaires.

La démocratie n'est pas le système d'organisation le plus élevé, seulement celui qui offre une forme de défense contre l'arbitraire - temporairement et de bien piètre façon en se reposant sur le nombre.

Les Etats-Unis ne sont pas une démocratie. De nombreux mécanismes de blocage permettent de couper ses ailes à une majorité. Le pouvoir de l'Etat est limité par des droits fondamentaux. Aux Etats-Unis, chacun peut critiquer ses voisins, la société, le gouvernement, peu importe combien de gens souhaitent censurer ces discours. On peut posséder une propriété, peu importe la taille de la foule souhaitant s'en emparer. Dans un régime proprement "démocratique", personne ne pourrait bénéficier de tels droits - seulement de privilèges temporaires accordés ou révoqués selon l'humeur du moment de la population. La tyrannie de la majorité est tout aussi maléfique que la tyrannie d'un monarque absolu.

Le vote n'est pas un signe de liberté. Même les dictatures tiennent des élections officielles. Mais seule la liberté acquise et entretenue à travers des droits inaliénables justifie et donne un sens au bulletin de vote. Malheureusement, dans la plupart de nos pays prétendument libres, la démocratie a été pervertie pour permettre de contrevenir aux droits de l'individu. Sous couvert de concepts vides de sens, on offre aux citoyens des tickets pour détruire leurs propres droits.

Il est facile de pointer du doigt et de dénoncer les errements des populations du Moyen-Orient ou du Maghreb, inexpérimentées dans l'art de la joute politique. Mais que penser alors de la Confédération Helvétique, une des plus anciennes démocraties du monde, lorsqu'elle approuve la spoliation de propriétaires valaisans au nom de fumeux principes de protection du paysage? Que penser d'elle lorsqu'elle tente de briser le modèle d'affaire du canton de Vaud en rejetant le principe du forfait fiscal au nom d'un égalitarisme déplacé?

Comme le rétorquait le communiste français George Marchais à un contradicteur avec un sens inégalé de la formule: "Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire". On ne saurait mieux résumer le fragile équilibre entre l'Etat de droit et la démocratie. Celui-ci chancelle partout dans le monde, y compris en Suisse.

Vivre et laisser vivre est une époque révolue. Grâce à une démocratie dévoyée, le vote est devenu l'arme de tous contre tous ; plus aucun abri n'existe qui ne puisse être balayé par une majorité. En Suisse, cette dégénérescence prend la forme d'un centralisme toujours plus poussé, brisant sous ses coups de boutoir l'autonomie cantonale, et en fin de compte la diversité et la liberté que permettait un fédéralisme limité.

Conférer les pleins pouvoirs à des tyrans démocratiquement élus est plus parlant qu'utiliser la démocratie pour miner les droits individuels, mais ces deux approches nuisent chacune à la cause de la liberté. Nous devons mettre un terme à la confusion entre démocratie et liberté. La politique doit cesser d'avoir pour  principe fondateur le pouvoir sans limite de la majorité, pour lui préférer les droits inaliénables de l'individu.

Article original publié sur Les Observateurs.

20 juillet 2013

Detroit n'est pas Too Big To Fail

La ville de Detroit, dans le Michigan, s'est mise en faillite jeudi.

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Skyline de Detroit (Crédits : Shawn Wilson, Creative Commons)

L'effet d'annonce est très fort, mais il n'y a pourtant rien de nouveau. Les difficultés de Detroit remontent à des décennies, même si elles se sont récemment aggravées, crise financière aidant. En mars, l'Etat fédéral du Michigan recruta Kevyn Orr pour tenter de redresser la situation financière de la ville à travers un processus de restructuration de la dette de gré à gré avec les créanciers. Face à leurs refus, la mise de la ville sous la protection du Chapitre 9 devint la seule option envisageable pour éviter qu'ils ne s'emparent des biens communaux.

Techniquement, Detroit n'est pas encore réellement en faillite: il faudra trois mois et l'accord d'un juge pour que la ville renégocie ses engagements auprès de ses créanciers dans un cadre légal formel. Mais avec une dette de plus de 18 milliards de dollars et qui se creuse de plusieurs centaines de millions chaque année, on voit mal comment la ville pourrait résorber sa dette. Detroit est depuis plusieurs années à la dérive: 40% de l'éclairage public est à l'arrêt, seulement un tiers des ambulances fonctionnent, 80'000 maisons sont abandonnées, et là où l'Américain attend en moyenne 10 minutes pour un appel d'urgence (police ou médical), à Detroit, il doit patienter une heure... Mais les citoyens s'organisent.

Médiatiquement, les analyses se suivent et se ressemblent: Detroit s'est appauvrie au cours des ans, entre crise économique, délocalisation de la production automobile et perte de population, et tout cela est bien malheureux. Et bien simpliste.

La population de Detroit comportait 1,8 millions d'habitants en 1950, contre 700'000 aujourd'hui. Rien n'empêche pourtant une "petite" ville de cette taille d'être convenablement gérée, par exemple en redimensionnant les services publics au nombre d'habitants. Mais justifier les déboires de Detroit par son dépeuplement ne suscite que davantage de questions alors que les Etats-Unis passaient de 150 à 316 millions d'habitants sur la même période.

Qui est parti? Les plus entreprenants, les plus talentueux, et ceux qui en avaient les moyens. L'examen des personnes restantes est politiquement incorrect. L'ancienne Motor Town est peuplée à 80% de noirs, la plupart du temps pauvres. Quant à savoir pourquoi ceux qui sont partis ont décidé de le faire, il y a probablement autant d'explications que d'individus, mais les journalistes prendront bien soin de ne pas rappeler dans leurs reportages que la ville est sous domination démocrate depuis 1962. Il faut bien couvrir les copains...

La mise en faillite est probablement vue avec malice par certains comme un joli tour joué aux banquiers et aux investisseurs. Il est de bon ton de les détester de ce côté de l'Atlantique. Les créanciers prélèvent 42% du budget annuel de la ville au titre des intérêts sur la dette ; pourtant, les deux principaux d'entre eux (qui sont par leur intransigeance directement responsables de la mise en faillite de la ville) se trouvent être des fonds de pension chargé des retraites... des employés municipaux de Detroit! C'est le serpent qui se mord la queue. La dispute pour les meilleurs morceaux du cadavre est la conséquence directe de promesses de prestations sociales tenues depuis des décennies, promesses toujours payées par le voisin, ce cochon de payeur. Mais le voisin n'est pas si bête, il a mis les voiles depuis longtemps.

Les autres grandes municipalités américaines dépensent en moyenne 20% de leur budget au service de la dette. Elles prennent donc le même chemin. Detroit les fera accélérer: la mise en faillite de la ville pourait provoquer une onde de choc sur l'ensemble du marché des obligations municipales et les 3'700 milliards de dollars qu'il représente. Kevyn Orr réfute les garanties contenues dans les General Obligations, des engagements qu'on estimait "protégés du risque" parce que l'emprunteur, pensait-on, serait toujours en mesure d'augmenter les impôts pour honorer ses échéances. Au vu de la richesse moyenne de la population de Detroit et de ses taxes déjà les plus élevées du Michigan, cette approche est absurde. La gestion de la faillite de Detroit fera donc jurisprudence et pourrait bien redéfinir les niveaux de risque communément admis, renchérissant le coût de financement de toutes les municipalités américaines.

Rappelons enfin qu'on ne connaîtra les tenants et aboutissants de la faillite que lorsqu'elle aura été formellement prononcée et la structure de la dette mise à plat. On parle déjà d'une ardoise de plus d'un milliard d'euros pour les banques européennes. Les Etats-Unis ne sont plus si loin, tout d'un coup...

Après Stockton, Mammoth Lakes, San Bernardino, Harrisburg et bien d'autres communes et comtés, la crise de la dette atteint désormais des villes de premier plan. On s'efforce de présenter l'effondrement financier de Detroit comme une sorte de cas particulier, mais l'ancienne capitale du Michigan ne sera pas la dernière commune de cette importance à faire faillite, et pas qu'aux Etats-Unis.