02 novembre 2012

Refroidir les nuits lausannoises

Après des années de dégradation de la vie nocturne, virant par moment aux émeutes urbaines, la Municipalité de Lausanne ne peut plus se retrancher derrière les prétextes habituels de "sentiment d'insécurité" et autres "actes isolés".

Tour_Bel'Air_la_nuit_Lausanne.jpgIl y a trois jours, Grégoire Junod et Marc Vuilleumier, les municipaux en charge de la sécurité (le premier étant le remplaçant du second, démissionnaire) ont donc présenté un train de mesure pour essayer de reprendre la main sur une scène nocturne de plus en plus hors de contrôle.

Si la volonté nouvelle de la Municipalité lausannoise de reconnaître le problème mérite d'être saluée - c'est déjà une révolution - les résultats ne seront pas au rendez-vous. Ce verdict sévère ne vient pas d'un pur esprit partisan, mais simplement de l'examen critique des mesures proposées et de leurs conséquences, voulues et inattendues.

Faisons un petit tour d'horizon de la vie nocturne lausannoise version 2.0.

Moins d'établissements. Comme l'explique Marc Vuilleumier dans 24Heures, "[un certain nombre d'établissements] ne devraient ne pas obtenir de prolongation de leurs horaires d'ouverture, et à terme se voir refuser leur autorisation d'exploiter en raison de leur manque de professionnalisme." Le manque de professionnalisme se définit ici soit comme l'incapacité de gérer l'ivresse des clients une fois qu'ils ont quitté l'établissement (c'est-à-dire lorsqu'ils ne relèvent plus de ces derniers), soit comme l'incapacité de résister aux nouvelles taxes que la Ville entend déployer pour façonner le nouveau paysage nocturne. On reste pantois devant une telle inversion des responsabilités... Évidemment, les gérants de clubs et de bars sont contre.

  • Conséquences: victimes de la "qualité sur la quantité", les fêtards seront plus nombreux à faire la queue et à provoquer des échauffourées devant les établissements restants. Les clubs survivants pourront monter encore leurs prix, entraînant plus de clients potentiels à consommer de l'alcool chez eux ou sur la voie publique avant de s'y rendre.
  • Résultat prévisible: aggravation des troubles.

Restreindre les heures d'ouverture. L'idée est de forcer la fermeture des clubs à 3h plutôt que 4h, dans l'espoir de forcer les clients à rentrer chez eux plutôt qu'à errer dans les rues, avinés et excités. Ce n'est pas une mesure absurde à la base, mais elle le devient dès lors qu'on examine le détail de son application: certains clubs pourront toujours fermer à 4h, voire 5h, pourvu qu'ils s'acquittent de taxes supplémentaires.

  • Conséquences: la restriction, appliquée sans passe-droit, aurait éventuellement un sens si elle survenait suffisamment tôt dans la nuit pour vraiment forcer les clients à rentrer chez eux - genre, 1h ou 2h du matin au maximum (je ne dis pas que c'est ce que je préconise, je me contente juste d'analyser). Ici, au lieu d'attendre le petit matin pendant une heure, les excités nocturnes attendront deux heures, ou chercheront à pénétrer dans les établissements à durée d'ouverture plus longue, desquels ils se feront probablement refouler, ce qui contribuera certainement à les calmer pendant qu'ils attendent le premier bus du matin...
  • Résultat prévisible: aggravation des troubles (et quelques recettes pour la Ville).

Limiter la consommation d'alcool par des restrictions de vente et de consommation dans la rue. Si les gens ne peuvent plus acheter d'alcool, ils n'en boiront plus, n'est-ce pas? D'ailleurs, des boissons alcoolisées à la drogue ou aux cigarettes pour les mineurs, nous avons constamment des exemples du bien-fondé de cette stratégie et de ses résultats.

On sera aussi très étonné d'apprendre que les clubs, où les breuvages se négocient à vil prix comme chacun sait, soutiennent totalement cette mesure!

  • Conséquences: les interdictions ne pouvant être prononcées sur le territoire fédéral, comme aux abords de la gare, l'effet sera quasi-nul. Mais à supposer que l'application ne soit pas théorique, nous verrions alors encore plus de fêtards se lancer dans des before avant d'aller à la fête, ce qui empirera le problème. Quant à la consommation dans les rues, elle se fera comme lors du Botellón quasi-permanent au Champ de Mars à Paris, où les noceurs remplacent avantageusement le contenu des briques de jus de fruits ou de bouteilles de soda par des cocktails de leur invention. Idéal pour consommer sans aucune modération en public tout en donnant le change.

    En haut lieu, croit-on vraiment qu'une interdiction administrative peut empêcher un jeune adulte de se saoûler un vendredi soir?
  • Résultat prévisible: très faible.

Mesures d'éloignement pour les dealers, interdiction des jeux de bonneteau et lutte contre le littering de l'espace public: ces trois règlements relèvent tellement du "n'importe quoi législatif" qu'ils ne méritent pas un paragraphe chacun. Ils symbolisent parfaitement l'interventionnisme débridé de la classe politique, incapable de se concentrer sur le moindre problème sans y adjoindre les vieilles lunes qui lui tiennent à coeur. Je m'étonne presque de ne voir aucune mention du développement durable...

Les dealers (à l'inverse de leurs clients sous influence) ne cherchent normalement pas l'affrontement avec la police, ils veulent juste se livrer à leurs trafics. Malgré une opération médiatique spectaculaire pour flatter les électeurs naïfs il faut admettre la vérité: la Municipalité actuelle de Lausanne est incapable d'identifier, d'arrêter et d'enfermer le moindre dealer - et ce, en plein jour. Comment croire que les mêmes seraient tout d'un coup en mesure de faire respecter de simples interdictions de périmètre en pleine nuit?!

Quant aux autres missions prioritaires comme l'interdiction des jeux de bonneteau (si nombreux à la Palud entre 3h et 5h du matin...) ou la lutte contre les papiers gras, on imagine que la police s'en acquittera sans peine. Elle n'a jamais fait que 17'000 interventions nocturnes en 2011, n'est-ce pas. Les policiers municipaux de piquet la nuit, à la limite du désoeuvrement, pourront de toute évidence rajouter quelques contraventions à l'encontre de malpolis jetant leurs mégots par terre...

Je ne dis pas que les arnaques au bonneteau ou les déchets dans les rues ne sont pas un problème, mais de grâce, ces mesures n'ont rien à voir avec un règlement visant à pacifier la vie nocturne.

  • Conséquences: probablement aucune, ou, au pire, une réduction de l'utilité des service de police la nuit alors qu'ils s'attellent, sans aucune efficacité, à ces missions secondaires.
  • Résultat prévisible: aucun.

Voilà, nous avons fait le tour des "mesures-choc". Aussi vain soit-il, saluons l'effort, c'est une nouveauté. Saluons également l'humilité de MM. Junod et Vuilleumier qui entendent attendre l'été 2013 pour vérifier les effets (faibles, à n'en pas douter) de leur stratégie. D'autres, moins scrupuleux, n'auraient pas hésiter à exploiter le faible taux de troubles en hiver pour proclamer la réussite de leur démarche.

Evidemment, il existe d'autres pistes. La solution pourrait être libérale. Une ouverture nocturne sans restriction d'heure permettrait au flux de client de se répartir au cours du temps. L'augmentation de l'offre réduirait les prix, donnant aux clients l'occasion de boire dans des clubs fermés plutôt que de se saoûler dans la rue, de faire la queue et d'infliger diverses nuisances au voisinage. Davantage de mesures d'accompagnement (taxi, navettes et autres minibus de nuit) permettraient aux fêtards alcoolisés de rentrer chez eux rapidement et en sécurité au lieu d'attendre le petit matin. Mais foin de tout cela. La Municipalité du chef-lieu du canton a décidé de faire à peu près tout dans le mauvais sens. C'est un tour de force.

Normal, nous sommes à Lausanne, capitale vaudoise du dogmatisme. Comment demander de l'ouverture d'esprit à des élus persuadés de détenir une vérité supérieure?

Gageons que les nuits lausannoises ne se refroidiront pas de sitôt.

01 juin 2012

Nuits brutales à Lausanne

"J'ai failli y rester". C'est par ces mots qu'un policier décrit les scènes de guérilla urbaine qui émaillent les nuits lausannoises:

«Ça courait dans tous les sens. Mais à deux contre plusieurs dizaines nous ne pouvions interpeller personne.» Les bagarres reprennent de plus belle, et sur plusieurs fronts. «Des groupes de 5 à 10, de-ci, de-là. Un à notre droite, rue des Terreaux, l’autre à notre gauche, terrasse Jean-Monnet. Lequel choisir?»

 

876380P_escalier.jpgTrente-six policiers face à des émeutiers par dizaines. Des jets de bouteilles et des armes d'autodéfense chez les agitateurs. Des balles en caoutchouc tirées par les forces de l'ordre. "Je ne comprends pas pourquoi ces jeunes nous en veulent" admet le policier. Cela n'a pas d'importance. Les agresseurs, eux, le savent, et ça leur suffit. Les affrontements ne donnent lieu à aucune arrestation, ce qui renforce encore le sentiment d'impunité des agresseurs. "On voit une bouteille qui part de la foule mais on ne voit pas le bras qui la lance. Et encore moins l’individu qui est dessous" ajoute-t-il.

Jean-Philippe Pittet, porte-parole de la police, confirme: "C'est le triple effet du groupe, de l'alcool et de l'anonymat."

L'altercation n'a rien d'exceptionnel. D'autres affrontements similaires ont fait les titres de la presse ces dernières semaines, avec le retour des beaux jours.

Depuis l'abolition de la clause du besoin, un grand nombre de boîtes de nuits a vu le jour à Lausanne, au point de faire de la capitale vaudoise un centre d'activités nocturnes. La ville comporte 40 établissements susceptibles de rester ouverts jusqu’à 5h. Mais la sale ambiance régnant dans les rues à la fin de la nuit refroidit même les fêtards. Comme l'expliquent deux jeunes interviewés par Lausanne Cités:

Lausanne, on adore y venir pour faire la fête, aller de bar en bar et finir en boîte de nuit entre amis. Mais, avec toutes ces bagarres et ces débordements, on réfléchit avant de venir. Quand on n'opte pas pour une soirée à Vevey ou Fribourg, on sort en groupe et on évite de discuter avec d'autres car, l'alcool aidant, cela débouche souvent sur des malentendus, des provocations voire des injures.

 

Les autorités ont bien essayé de réagir en instaurant "l'heure blanche", une période entre 5h et 6h30 du matin où les commerces ont interdiction de vendre de l'alcool. D'autres essayent d'étendre cette interdiction à tous les commerces après 22h - hormis les boîtes de nuit, où le prix des cocktails est déjà un puissant dissuasif.

Ces mesures pourraient-elles fonctionner? Ce n'est pas sûr. Une récente étude du psychologue Emmanuel Kuntsch et son équipe d'Addiction Suisse, à Lausanne, montre que les jeunes adultes boivent plus que ce que l'on pensait - et que ce qu'ils affirment - à cause de "l'apéro avant de sortir". Le concept revient à boire chez soi, en privé, avant de se rendre dans des établissements à l'extérieur. Mais le résultat n'est de loin pas au rendez-vous.

Les jeunes adultes sont nombreux à pratiquer l'"apéro avant de sortir": ils achètent au supermarché de l'alcool, qu'ils boivent ensuite en privé ou dans les lieux publics, avant de se rendre dans un club où l'alcool est nettement plus cher. Mais cette pratique n'entraîne pas chez les jeunes une réduction de leur consommation d'alcool pendant le reste de la soirée, au contraire: la consommation d'alcool était deux fois plus importante que d'habitude lors des soirées où les participants avaient commencé par un tel "apéro".

 

Voilà qui jette un froid sur les pistes de travail visant à restreindre le commerce d'alcool à certaines heures, préconisée par la gauche locale. Nombre des individus visés par la mesure se contenteront de boire chez eux, partiront en ville déjà éméchés, et ne réduiront en rien leur consommation - ni leur violence.

Ces émeutes régulières et l'incapacité des autorités lausannoises à y faire face est peut-être simplement la marque de l'échec d'une vie nocturne planifiée d'en haut?

Les règlementations de Lausanne ont évoluées à de nombreuses reprises. L'heure de fermeture des clubs a été progressivement repoussée, jusqu'à cinq heures du matin aujourd'hui. Résultat, des dizaines d'établissements ferment plus ou moins au même moment, jetant dehors des centaines de clients éméchés et coupés de la réalité. Incapables de renter chez eux par leurs propres moyens, ils errent en ville en attendant les trains et transports en commun du petit matin.

Tout est donc prêt pour une explosion à la moindre étincelle. La foule, l'alcool, l'attente. Et ce n'est pas le retour d'un un article du règlement de police qui permettrait d'intervenir contre les fêtards en état d'ivresse sur la voie publique qui contribuera à calmer les aubes lausannoises.

Serait-il possible de faire mieux en s'inspirant de ce qui a été fait ailleurs?

nightlife4-zurich.jpgZurich n'est pas réputée pour ses affrontements nocturnes. La ville a pourtant la plus forte densité de boîtes de nuit en Suisse. Et quand les publicités pour la "métropole européenne de la fête" affirment que la ville sur les rives de la Limmat ne dort jamais, ce n'est pas qu'une vue de l'esprit: la réglementation zurichoise est infiniment plus libérale que celle qui étrangle Lausanne. Les gens peuvent faire la fête jusqu'à point d'heure. La latitude laissée aux établissements nocturnes fait tout simplement disparaître un grand nombre de problèmes.

Pour commencer, tous les clubs ne ferment pas au même moment: l'effet "heure de pointe" est évité. La continuité entre les clubs et les afters garantit que les fêtards auront toujours un endroit où s'abriter en attendant le bus ou le taxi qui les ramènera chez eux. De plus, l'extension des horaires rend caduque tout comportement visant à s'accrocher exagérément à la piste de danse jusqu'à la fermeture: si on peut comprendre les gens souhaitant rester jusqu'à la fin si celle-ci a lieu à trois, quatre ou cinq heures du matin, le défi perd toute signification si la fête se poursuit théoriquement jusqu'à midi, ou si on peut lsa continuer dans un autre établissement. Même le plus acharné des fêtards devra simplement regagner son domicile à un moment donné. C'est d'autant mieux s'ils prennent chacun cette décision à des moments différents.

Suivant l'exemple de Zurich, la libéralisation des horaires et la légalisation des afters permettrait d'éviter bien des débordements liés à l'arrivée simultanée de centaines de noctambules désoeuvrés, éméchés et excités à cinq heures du matin sur les pavés lausannois. Mais reproduire cette approche dans la capitale vaudoise impliquerait l'abandon de l'attitude dirigiste des autorités locales sur la question, ce qui est sans doute trop leur demander.

Dommage pour les innocents pris dans les émeutes et les jets de bouteilles vides au petit matin.

21 septembre 2010

Lausanne inaugure sa première zone de non-droit

Cela commence juste comme un accident sordide:

Un jeune homme a fait une chute de 12 mètres hier à 5 h du matin à Lausanne. Le jeune homme de 21 ans se trouvait sur la terrasse extérieure du Loft, place Bel-Air. Pour une raison encore inconnue, il est monté sur un meuble séparant cet espace réservé aux fumeurs de l’entrée principale. Il a alors perdu l’équilibre et a chuté au pied des escaliers de Bel-Air, sur la rue de Genève, 12 mètres en contrebas.

 

876380P_escalier.jpgSelon Fredo, un autre fêtard présent ce soir-là, le malheureux avait passé sa soirée au bar puis, pressé, a grimpé sur un meuble pour quitter la terrasse de la boîte par un raccourci. "C'est là qu'il a glissé", explique Fredo. La sécurité de l'établissement appelle immédiatement les services d'urgences, lesquels interviennent immédiatement. Mais la zone de Bel-Air à Lausanne est un quartier chaud du centre-ville, plus encore la nuit:

Pour les besoins de l’enquête et pour protéger les intervenants, un important dispositif policier a été requis. Une foule hostile a dû être maintenue à distance pour protéger les secouristes victimes de jets d’objets. La police a dû faire usage de spray au poivre. Il s’agit visiblement d’opposition à l’autorité, a expliqué Tony Croisier, de la police lausannoise. Celle-ci n’a procédé à aucune interpellation, mais s’est contentée de disperser les 200 personnes présentes à la fermeture de la discothèque.

 

Voilà. Un type éméché s'ouvre la tête sur un trottoir, les secours arrivent et ils sont pris à partie par les "clubbers" qui les insultent et leurs jettent des canettes de bière et tout ce qui leur passe sous la main. La police intervient et n'arrête personne. A votre avis, le comportement anti-flic, anti-secouristes (et pour ainsi dire anti-tout) de la faune nocturne du quartier va-t-il être affaibli ou renforcé après cette nuit?

Certes, agir avec fermeté aurait impliqué une toute autre attitude et d'autres moyens: déployer des policiers en nombre et convenablement équipés (pas une simple patrouille de deux gars en costume de toile dans leur Opel de service, armés de sprays au poivre!), avoir un panier à salade pour coffrer les meneurs, et derrière une justice qui suive, donnant à des gens qui agressent des secouristes et des policiers des peines concrètes et dissuasives à hauteur du préjudice subi. Mais malheureusement, Lausanne a une police de beau temps totalement incapable de faire face à ces émeutes nocturnes. Et je ne parle même pas de la justice vaudoise, dont la pusillanimité est bien connue des milieux concernés. Mais il est vrai que la municipalité de Lausanne préfère concentrer son attention sur des problèmes autrement plus urgents.

C'est ainsi que peu à peu les zones de non-droit s'installent en Suisse - des quartiers où les dealers et les petites frappes peuvent se livrer à leur traffic en toute tranquillité.

Bravo Lausanne, toujours à la pointe du canton!