28 septembre 2014

Un röstigraben bien commode

Ce week-end la Suisse a voté, et comme souvent, les initiatives proposées ont été sèchement refusées.

Pour une caisse publique d'assurance-maladie (évoquée ici): l'initiative était clairement l'objet-phare du week-end. L'offensive de la gauche pour étatiser encore davantage le système de santé public connut un échec cinglant avec 61,9% de Non.

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La carte des résultats montre à quel point nous sommes loin d'une double majorité du peuple et des cantons. Certains journalistes s'empressèrent d'évoquer l'éternel röstigraben, c'est-à-dire une sensibilité différente entre les Romands et les Alémaniques, en oubliant fort commodément le Valais et son refus massif du texte.

Les Alémaniques, ultra-libéraux légèrement bornés, empêchèrent donc encore une fois les Romands progressistes et généreux d'accéder au nirvana socialiste du tout-Etat. Je simplife à peine.

Entendons-nous bien: si ces nuances existent elles sont plus subtiles qu'on pourrait le croire. D'ailleurs l'analyse plus fine d'Alain Rebetez à l'antenne de la RTS révèla autre chose: l'effet du porte-monnaie! Parmi les dix cantons où les primes d'assurance-maladie sont les plus élevées on trouve les quatre cantons romands à avoir voté Oui, mais aussi les cantons alémaniques où le rejet a été le plus faible. Et sa conclusion:

On peut dire qu'il y a dans les explications d'abord un phénomène culturel, les Romands quand ils ont un problème se tournent volontiers vers l'Etat alors que les Alémaniques s'en méfient, et puis il y a un facteur un peu plus pragmatique au fond, ceux qui payent les primes les plus élevées, qui en souffrent le plus, eh bien c'est ceux-là qui sont les plus enclins à remettre en cause le système.


Si cette analyse est juste, elle est aussi inquiétante: elle montre qu'à partir d'un certain niveau d'inconfort financier lié aux coûts de la santé, certains électeurs sont prêts à gober n'importe quelle promesse pour faire baisser les primes - l'idée étant ici de faire payer d'abord les autres cantons, puis ensuite les "riches"... Mais toujours de faire payer un d'autre à sa place. Triste mentalité!

Les socialistes dont Pierre-Yves Maillard furent nombreux à relever la progression de leurs idées par rapport à la dernière tentative socialiste d'une nationalisation de la santé - "pour une caisse maladie unique et sociale", refusée en 2007 avec 71,9% de Non. Si le camp du Oui a progressé de dix points, il faut relever que le projet soumis au vote ce week-end était différent, puisque dans un premier temps tout au moins, il ne prévoyait pas de faire de la prime d'assurance un impôt en liant son montant aux revenus.

Malgré tout, il paraît relativement clair que médiatiquement et politiquement la gauche a marqué quelques points. L'idée de permettre des caisse publiques cantonales fait aussi son chemin ; cocasse de voir des adeptes de la centralisation caresser l'espoir d'un socialisme cantonal lorsque sa version fédérale paraît hors d'atteinte...

Les questions de fond de la santé ne sont évidemment toujours pas résolues. Le nombre d'individus qui ne paient plus leurs primes ne cesse d'augmenter, les coûts de la santé sont en roue libre, les primes étranglent petit à petit la classe moyenne. La droite suisse a gagné un peu de temps mais si elle ne s'attelle pas au problème avec un minimum de rigueur et de compétence, une majorité d'électeurs pourrait à terme finir par céder au chant des sirènes de la gauche.

Stop à la TVA discriminatoire pour la restauration: la première initiative lancée par GastroSuisse, l'organisation faîtière de la branche, a fait chou blanc avec 71,5% de Non. Les initiants visaient à ce que le taux de TVA soit unifié entre les commerces à l'emporter (où il est à 2,5%) et les restaurants traditionnels (où il est à 8%).

La campagne fut de peu d'ampleur mais les adversaires du texte n'eurent aucun mal à marteler un certain nombre de contre-vérités ; par exemple l'idée que l'Etat perdrait de l'argent en forçant une TVA à 2,5% sur toutes les activités de restauration (alors que l'initiative n'évoquait qu'une TVA unifiée pour éviter les distorsions de concurrence, sans articuler de chiffre) ou que le nouveaux taux s'appliquerait à la moindre nourriture vendue en supermarché, juste un fieffé mensonge.

Gageons que GastroSuisse, qui ne compte pas s'arrêter là, aura acquis avec cette votation une sérieuse expérience sur ce qu'il faut faire et ne pas faire en se lançant dans l'arène politique.

Ce week-end fut également l'occasion de quelques votes cantonaux. Les Genevois dirent donc Non à un tunnel sous-marin lancé par l'UDC et le MCG pour désengorger le centre-ville de Genève, présageant de magnifiques embouteillages sur le pont du Mont-Blanc pendant encore plusieurs décennies ; les Tessinois suivirent la Lega et refusèrent un crédit de 3,5 millions de dépenses de prestige pour une participation cantonale à l'Exposition Universelle 2015 de Milan ; Bâle-Campagne refusa de fusionner avec Bâle-Ville pour rester deux demi-cantons distincts ; les Schwyzois se prononcèrent pour une augmentation des impôts ; enfin, à Neuchâtel, le PLR allié de circonstance à la gauche n'eut aucun mal à souffler à l'UDC le siège du démissionnaire Yvan Perrin.

La Suisse démocratique continue son petit bonhomme de chemin lorsque les questions ne sont pas trop gênantes pour les élites internationales. Mais tout de même, on peut s'étonner d'un taux de participation de moins de 47%, alors que, par exemple, absolument tout le monde est soumis aux lourdes primes de son assurance-maladie. N'aurait-on pas pu espérer davantage de mobilisation?

Lorsque moins d'un citoyen sur deux prend la peine de se déplacer pour une question qui pèse en moyenne 420 francs mensuels par personne sur le budget de son ménage, on est légitimement en droit de s'inquiéter.

22 août 2014

Caisse unique, caisse inique

Le 28 septembre les Suisses seront amenés, à travers l'Initiative pour une Caisse Unique, à se prononcer sur une étatisation encore plus poussée du système de santé helvétique.

Les initiatives sur le sujet sont récurrentes, et l'augmentation continue des primes renforce les interrogations. Forcée par la loi à contracter une assurance-maladie et progressivement écrasée par le coût de celle-ci, la classe moyenne paraît prête à s'abandonner à n'importe quelle solution qui lui semble diminuer la facture.

Hélas, l'initiative n'arrangera rien sur ce point. Ramener les 61 différentes caisses qui existent en une seule entité sous l'égide de fonctionnaires d'Etat ne baissera pas d'un centime les coûts de la santé, ni ne diminuera les primes payées par la population. Cette réforme - marquante car décidée par scrutin populaire - ne fera que s'ajouter aux autres sans changer les mécanismes d'un système fondamentalement vicié.

En réussissant à imposer la LAMal [loi fédérale sur l'assurance-maladie] en 1996, la gauche eut l'intelligence de poser les jalons d'un système prétendument libre - plusieurs caisses maladie, "concurrence" entre elles - mais qui en était de fait aux antipodes: lesdites caisses ne doivent pas faire de bénéfices, sont limitées au territoire suisse, chacun a l'obligation de s'assurer et ne peut changer qu'à certains moments du calendrier, etc.

La LAMal est donc un système communiste vêtu d'oripeaux de libre marché.

L'astuce fonctionne au-delà de toute espérance: chaque année, lorsque les coûts augmentent sans aucun contrôle, les assurés ne voient que la prime demandée par leurs interlocuteurs, les caisses "privées" d'assurance-maladie. Ils ne font aucun lien avec les gabegies hospitalières, et ne comptez pas sur les médias pour s'attarder sur cet aspect du problème. Alors, ils crient (et on les fait crier) : "La concurrence entre les caisses ne marche pas! C'est la faute au libéralisme! La santé privée est un échec!"

Mais y-a-t-il réellement de concurrence entre les caisses? Le système est-il libéral? La santé est-elle privée? Non, trois fois non!

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A la concurrence près, le phénomène n'est pas sans rappeler l'aversion générale contre Billag, la société chargée de la collecte de la redevance. Ce n'est pas un hasard puisque les deux relèvent du même mécanisme. L'Etat facture très cher l'organisation d'un service et charge ensuite des sociétés privées du recoupement des factures. Celles-ci cristallisent ensuite sur elles l'animosité populaire.

Comme pour se justifier, nombre de citoyens pointent du doigt les dépenses des caisses en publicité ou en magazines internes. Pour beaucoup de gens c'est probablement du gâchis, mais les montants impliqués restent dérisoires.

Les frais de gestion des caisses-maladies ne représentent que 5% des coûts de la santé (ce qui donne un petit aperçu du gâchis dans les autres secteurs du système de santé).

Bien sûr, on peut proclamer - et les initiants ne s'en privent pas - que 5% n'est pas rien, surtout au vu des montants impliqués. Et puis, toute économie est bonne à prendre.

Admettons l'hypothèse, et supposons que par magie toutes les société d'assurance-maladie disparaissent. Pour les besoins de l'exercice, ne lésinons pas, admettons aussi que le service désormais assuré par l'Etat soit rendu gratuitement. Qu'obtiendrions-nous alors? Une baisse nette de 5% des primes d'assurance-maladie.

Une baisse qui serait donc annulée à cause de la hausse régulière des coûts de la santé après seulement deux ans...

Le problème n'est pas et n'a jamais été la collecte des factures, mais bien les coûts de la santé eux-mêmes. Les primes n'en sont que le reflet.

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Les primes (ligne noire) reflètent les coûts (ligne rouge), rien d'autre. Les variations ne sont dues qu'aux réserves obligatoires des caisses et à des ajustements réclamés lors de périodes politiquement sensibles comme des années électorales - dans les deux cas, des contraintes artificielles directement issues du monde politique.

Il y a de nombreuses façons de ruiner un pays, avec par exemple le salaire minimum, l'endettement illimité, la retraite par répartition... L'étatisation complète de la santé figure en bonne place dans cette liste. Pourtant, si l'initiative pour une caisse unique venait à être approuvée, ce ne serait même pas une catastrophe ; l'excuse des sociétés privées disparaîtrait pour de bon et montrerait enfin à tous la réalité des coûts en roue libre et le prélèvement des primes directement par la main rude de l'Etat.

Le seul défaut de ce scénario serait de déplacer le curseur vers plus de collectivisme, en accordant de surcroît encore une fois confiance et pouvoir à ceux qui sont à l'origine de ce système impossible. Les socialistes n'en font pas mystère, la caisse unique n'est qu'un préalable à l'indexation des primes sur le revenu, c'est-à-dire la transformation de l'assurance en impôt - un impôt qui comme en France aura tôt fait de ruiner la classe moyenne et le reste. Avec la Sécu française, même un employé au salaire minimum du SMIC doit encore payer 37.5% de son salaire réel. Sécu qui traîne une dette en milliards d'euros...

Nous n'en sommes pas encore là heureusement, mais l'acceptation d'une caisse unique serait assurément un mauvais signal. L'initiative principale de la gauche sur ce sujet remonte à 2007 et visait à instaurer à la fois la caisse unique et l'impôt sur la santé ; elle fut rejetée sèchement avec plus de 70% de non. Les socialistes et leurs alliés n'ont absolument pas changé d'avis mais tentent simplement aujourd'hui une tactique en deux temps. Nous verrons si le peuple suisse marche dans la combine.

De quoi le système de santé suisse a-t-il besoin? D'une meilleure gestion, de plus de concurrence, de plus d'ouverture, de plus de flexibilité - en un mot, de plus de liberté. Liberté laissée à chacun de contracter une assurance selon les modalités qui lui conviennent, de se constituer un capital-santé pour ses vieux jours, de se faire soigner à l'étranger, d'accepter ou non un réseau de soin, de mettre la franchise aussi haut ou bas qu'il ou elle le souhaite et non selon des paliers rigides, etc. Tant de modèles sont envisageables!

L'Etat aurait naturellement un rôle à jouer dans un marché ouvert: non seulement la surveillance du sérieux de tous les acteurs à travers diverses accréditations, mais aussi la gestion des cas les plus lourds et les plus particuliers (maladies orphelines par exemple) dont la rareté et le coût mettent à mal les modèles mutualistes classiques.

Sur des sujets sensibles comme la santé les Suisses ont souvent peur de la liberté et de la responsabilité qu'elle implique, tant pour eux que pour leurs voisins. Ils rejetteront sans doute l'initiative pour une caisse unique mais continueront à se rassurer dans un système à peine supérieur qui étrangle petit à petit la classe moyenne.

Entre un système collectiviste, étatisé et ruineux, et un système ouvert, léger et flexible faisant appel à la responsabilité individuelle, il faudra pourtant bien trancher un jour.