17 mars 2020

Coronavirus: le pari fou de l'immunité

En Europe continentale, les dés sont jetés.

En Italie, premier pays touché pour des raisons que les médias traditionnels n'expliqueront jamais, des millions d'habitants, puis toute l'Italie le 9 mars, se sont retrouvés sous un régime de quarantaine de plus en plus renforcé. Les mêmes mesures sont appliquées progressivement en France, en Allemagne, et même désormais en Suisse, dans une tentative désespérée de ralentir la progression de la pandémie de Covid-19.

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Les temps changent.

On entend moins les antivaccins et les anti-sociétés pharmaceutiques. L'odieux capitalisme a soudainement du bon lorsqu'il permet à des chercheurs de travailler sur des remèdes.

On entend moins Greta Thunberg et sa névrose climatique, depuis que la jeune fille est retournée dans sa chambre d'adolescente.

On entend moins les brèves de comptoir de ceux qui comparent la maladie à une simple grippe.

On entend moins, mais on les entend encore, ceux qui disent que la maladie n'est qu'une affaire de personnes âgées de 65 ans et plus. En France et aux Pays-Bas, on en est loin. Au Canada, les patients de 60 ans et plus ne constituent que 31% des cas d'hospitalisation. Les médias continuent d'éviter le sujet, des fois que les jeunes comprennent qu'ils sont en danger aussi...

On entend moins les partisans forcenés de la libre-circulation, qui expliquaient du matin au soir que fermer les frontières ne résoudrait rien, alors que maintenant toutes les frontières sont en voie d'être fermées. Grâce à Internet, nous n'oublierons pas tous ces gens.

Pas de triomphalisme. Avoir raison lorsqu'on annonce une catastrophe comme je le fais depuis plus d'un mois ne laisse dans la bouche qu'un goût amer. Qu'aurait donc coûté alors la fermeture totale des frontières aux personnes, par rapport à ce que nous vivons aujourd'hui? J'aurais aimé avoir tort. J'aurais aimé que nous vivions dans la fiction heureuse dépeinte par les médias et le monde politique avant ce réveil. Le réveil est brutal et tardif, et il est brutal parce qu'il est tardif.

Et il reste toujours des trous dans la raquette. En France, on a voté ce week-end. En Suisse, on garde les crèches ouvertes, comme si la perspective d'aller au bout du geste effrayait les autorités. On ne suggère qu'à demi-mot des restrictions de mobilité, d'association, d'utilisation des transports en commun. Les bus, les trains et les avions sont pourtant des lieux de premier plan pour s'infecter. Des termes comme "confinement", "couvre-feu", "isolation" ou "quarantaine" font peur, alors qu'ils sont la clé de la survie des plus vulnérables d'entre nous.

Pour ce qui est de notre dépendance auprès des travailleurs frontaliers pour nos services de santé, la Conseillère nationale Magdalena Martullo-Blocher avait proposé il y a quelques jours de les héberger en Suisse (les lits ne manquent pas en hôtellerie) afin qu'ils puissent continuer à travailler ici, au lieu d'attendre le moment prévisible où leur pays d'origine les réquisitionnera pour son propre système de santé. La proposition est restée lettre morte. Le Conseil fédéral préfère que les infirmières et aides-soignants retournent chaque jour dans leur zone à risque en France ou en Italie, en attendant de ne plus venir du tout.

Une course contre la montre quasiment perdue

Nous ne vivons pas dans le monde parfait de la publicité, pas plus que dans le monde idéalisé des reportages télévisés, où notre art de vivre ferait magiquement obstacle à la maladie. Braver les interdits en sirotant une bière en terrasse n'est pas un geste de courage et de défi, mais une prise de risque d'une incommensurable stupidité. On ne lutte pas contre une idéologie mais contre un virus.

Continuer à vivre "comme avant" est un aller-simple pour l'épidémie généralisée.

Ce lundi matin, à Lausanne, tout était calme, mais normal. Terriblement normal. Aucune distance de sécurité nulle part, aux arrêts de bus par exemple. Des gens en groupe, aucun masque visible à la ronde, hormis le mien et celui de quelques fonctionnaires de police forcément obligés de suivre les directives édictées par leur hiérarchie. Place Bel-Air, des personnes âgées déambulaient sans la moindre protection au milieu des piétons pour faire quelques emplettes de bon matin, comme si de rien n'était. Les transports en commun continuaient à circuler, charriant leur lot de passagers et de germes infectieux pour la journée.

Il est terrible d'embrasser une foule du regard et de se dire que si le virus y circule, une personne sur vingt sera morte dans un mois.

Selon le Centre de Contrôle et de Prévention des Maladies américain (Centers for Disease Control and Prevention, CDC) le temps d'incubation du Coronavirus varie entre 2 et 14 jours après l'exposition. Selon un rapport récent, plus de 97% des individus qui contractent le "SARS-CoV-2" montrent des symptômes onze jours et demi après leur exposition. La période moyenne d'incubation est de 5 jours.

Tout cela signifie qu'il faudra attendre deux semaines pour voir si les mesures "fortes" prises par les pays occidentaux sont efficaces. En attendant, le nombre de cas avérés double tous les trois jours - pour les pays qui se donnent encore la peine de dépister la maladie, évidemment.

"Tous n'en mourraient pas mais tous étaient frappés"

La pandémie de Coronavirus est globale, mais chaque pays apporte sa propre réponse. En ce sens, si vous pensez que les mesures prises par l'Allemagne, la France ou la Suisse sont minables et trop tardives, rassurez-vous, il est toujours possible de faire pire.

Parmi les innombrables graphiques qui circulent, celui-ci a retenu mon attention: l'évolution de la maladie à partir du centième cas, jour après jour selon chaque pays. Il permet une comparaison instructive entre des pays frappés à différents stades chronologiques.

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Progression du nombre de cas confirmés à partir du 100e cas, jour après jour.
(Graphique Financial Times ; cliquez pour agrandir.)

Il est difficile de contenir la progression des 33% de nouveaux cas chaque jour. Comme on peut le voir, la Corée du Sud, le Japon, Singapour, Hong-Kong et la Malaisie semble réussir leur pari - si leurs données ne sont pas trafiquées. L'inflexion sud-coréenne est la plus remarquable. Leurs sociétés sont différentes des nôtres en termes ethniques, culturels, disciplinaires, et leurs élus sont tout aussi différents des nôtres sur ces mêmes points. Les reportages réalisés là-bas montrent une approche infiniment plus sérieuse de l'épidémie que dans nos sociétés européennes.

Soyons fous en attendant la fin

La pire réponse vient probablement du Royaume-Uni et des Pays-Bas, où les autorités ont décidé de... Laisser le virus se répandre.

Il ne s'agit pas de ne rien faire ; ces pays ont l'intention de préserver les personnes âgées en les isolant. Mais ensuite, les autorités font le pari de laisser le virus se propager dans le reste de la population. Leur objectif est d'augmenter la proportion de personne guéries afin d'immuniser l'ensemble. C'est le schéma adopté pour d'autres maladies comme la rougeole ; encore faut-il parvenir à un taux d'immunité 95% à 2 ans pour interrompre la circulation du virus...

En l'espèce, et je n'ai pas peur de l'écrire, cette stratégie s'apparente à mes yeux à un crime contre l'Humanité. The Guardian prédit que 80% des Britanniques seront infectés et près de 8 millions seront hospitalisés dans les 12 prochains mois (c'est-à-dire, devraient être hospitalisés, étant entendu que jamais le NHS anglais à la dérive n'arrivera à s'en occuper). Le gouvernement a relativisé en assurant que c’était le pire des scénarios possibles... Nous verrons ce qu'il en est.

Comme je l'ai mentionné en début d'article, nous en apprenons chaque jour sur le virus - notamment que la proportion de jeunes gravement infectés est bien plus grande que ce que les études initiales suggéraient. Laisser le virus se répandre, c'est laisser un "tsunami" d'infections aiguës qui submergera les capacités du système de santé. C'est laisser les médecins choisir qui ils vont laisser vivre ou mourir. C'est laisser les malades périr dans les couloirs, ou les abandonner chez eux.

En outre, ces sacrifices pourraient l'être en vain, car l'immunité consécutive à une guérison semble bien modeste. Il y a plusieurs cas de personnes réinfectées par la maladie, en Asie uniquement pour l'instant - le nombre de personnes guéries en Europe est encore trop faible pour que cet aspect soit étudié sur notre continent.

Sans parvenir à juguler l'épidémie, il arrivera un moment où l'immunité de groupe, si elle existe, sera notre dernière planche de salut. Mais certains gouvernement ne s'embarrassent pas de prudence et osent de terribles paris avec leur population. Il sera essentiel qu'à la fin de la crise ils rendent des comptes à leurs citoyens. La responsabilité n'est pas qu'un mot.