06 avril 2020

Coronavirus: stop ou encore?

L'humanité se bat contre le Coronavirus, et l'emportera. Mais combien de victimes périront dans cette guerre?

Les mesures de confinement concernent désormais la moitié de l'humanité environ. En diminuant les interactions, la progression du virus est ralentie d'autant. L'objectif, très simple, se heurte pourtant très vite à des divergences d'interprétation. Des divergences fondamentales.

La première est le but du confinement. S'agit-il d'arrêter le Covid-19 ou de ralentir sa progression?

La stratégie de l'arrêt

Arrêter est difficile, mais a pour objectif de stopper net la pandémie. Après plusieurs semaines sans nouveau cas, le virus est effectivement éradiqué. Il n'a pas pu se transmettre à de nouveaux humains. Les gens encore malades qui ne périssent pas finissent par guérir. En revanche, la plus grande vigilance est de mise pour que de nouveaux cas - importés - ne réintroduisent la maladie ; auquel cas toute la procédure devrait recommencer.

C'est la stratégie suivie par la Chine et les autres pays d'Asie, mais pas seulement. Au milieu de l'océan des analyses "d'experts" et autre invités de marque consultés par les médias, un reportage de Valérie Dupont permet de voir que cette stratégie a été appliquée avec succès, sur le terrain, en Italie.

Dès les premiers jours de la pandémie, Vò, un petit village italien proche de Padoue, a choisi de suivre les recommandations des scientifiques [on aimerait bien les avoir, ceux-là!..]. Deux jours après la mort d'Adriano, âgé de 78 ans, le premier cas mortel en Italie, le village entier est mis en quarantaine et toute la population est testée.

Ces premiers tests ont permis de découvrir plus de cent personnes positives dans la population, dont 75% ne présentaient aucun symptôme.

Après 15 jours de quarantaine stricte, les quelque 3300 habitants deviennent des cobayes pour la recherche. Ils sont testés une seconde fois et cette seconde volée de tests ne révèle alors que 6 personnes positives.

Aujourd'hui, après 40 jours de confinement, le virus a totalement disparu du village.


Contrairement à ce qu'affirment les politiciens et leurs conseils, la stratégie de l'arrêt est tout à fait possible et à n'importe quelle échelle. Il faut que plusieurs conditions soient réunies:

  • une volonté sans faille des responsables politiques et administratifs ;
  • un dépistage aussi exhaustif que possible ;
  • une population assez unie, préparée et consciente des enjeux pour accepter une quarantaine réelle, mais courte.

Il est à craindre que plus aucun pays d'Europe ne rassemble ces conditions.

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Le village de Vò en Italie (Image Wikipédia)

La stratégie du freinage

Ralentir est plus facile, puisque le ralentissement, pour commencer, est une notion relative. Ralentir par rapport à quoi? Quels sont les objectifs? Il n'y a pas deux personnes pour tenir le même discours quant à la mesure du "succès" d'un ralentissement, et pas un journaliste pour poser la question. Quelle hausse des cas est acceptable? Tentons de formuler un postulat: le ralentissement serait un "succès" à partir du moment où les capacités de traitement du système de santé ne sont pas submergées, selon un graphique désormais célèbre.

Appliquons ce calcul à la Suisse. Admettons que le pays dispose de 2'000 lits en soins intensifs, un objectif de court terme, et qu'ils soient tous disponibles. Il faut que le nombre de nouveaux cas graves n'excède pas 1'000 par semaine, puisque les cas graves sont hospitalisés pour deux semaines environ (on imaginera pour les besoins de l'exercice que la répartition des malades est parfaite, qu'ils sont transportés là où il y a de la place, etc.). Comme environ 20% des cas de Coronavirus développent une forme sévère ou grave, cela signifie qu'il ne doit pas y avoir plus de 5'000 nouveaux infectés Covid-19 par semaine.

Pour prendre les chiffres de la RTS, le nombre de nouveaux cas est de 5'868, 7'153 et 6'252 lors des trois dernières semaines (semaines 12, 13 et 14 du calendrier). Nous sommes donc au-dessus, mais à quelques approximations près, ça se tient.

Mais combien de temps tout cela doit-il tenir? Alors que les pressions se font progressivement plus fortes pour un retour à la normale (qui a déjà quasiment lieu dans les faits, il suffit encore une fois de constater les comportements à Lausanne...) la probabilité est grande que la courbe reparte franchement à la hausse. Dans ce cas-là, la stratégie du ralentissement vole en éclat.

Même si elle ne repart pas à la hausse, il y a un autre problème. Combien de temps doit durer ce régime? Prenons les hypothèses les plus favorables. Admettons qu'une immunité globale est atteinte dès que 60% de la population a eu le virus, qu'on tient la barre avec 7'000 cas par semaine sans jamais les dépasser, etc. Admettons encore que les tests en Suisse ne concernent que les malades symptomatiques et que 75% des gens infectés n'en soient même pas conscients, comme à Vò en Italie. Le nombre de cas réels par semaine serait alors de 28'000 (21'000 asymptomatiques, 6'000 symptomatiques mais bénins, et toujours 1'000 nouvelles hospitalisations seulement).

Un rapide calcul sur la base des 8,57 millions d'habitants que compte le pays nous indique que nous atteindrons ce résultat au bout de... 183 semaines, c'est-à-dire un peu plus de trois ans et demi.

Quelque chose me dit que les freins lâcheront avant!

La magie de la vague

Les politiciens maintiennent leur emprise sur la population qu'ils dirigent en donnant toujours l'impression que tout est sous contrôle. Ils ne sont jamais surpris. S'ils peuvent admettre dans un moment de faiblesse que certains aspects du problème leur ont échappé, ils préfèreront invoquer le manque de moyens, la faiblesse des pouvoirs dont ils disposent, ou l'odieuse opposition.

La crise du Coronavirus a atteint des pays occidentaux dont les administrations sont garnies de suffisamment de statisticiens et d'épidémiologistes pour que l'impraticabilité des deux stratégies précédentes ait pu être discutée. Mais comment vendre à une population administrée qu'un problème n'a pas de solution?

La stratégie efficace de la quarantaine ne pouvant être adoptée pour des raisons idéologiques, la stratégie inefficace du ralentissement est restée seule en lice. Elle sera poursuivie autant que faire se peut ; elle a l'avantage de s'étaler dans la durée.

Pour faire accepter à l'opinion publique l'accroissement continu du nombre de malades tout en lui faisant croire que tout va bien, on évoquera ainsi la vague - une augmentation exponentielle du nombre de cas qui finira par se tasser, puis décroître. C'est inévitable, quasiment magique. Après la pluie le beau temps.

Et c'est évidemment un mensonge.

En admettant que les Chinois aient vaincu le virus, leur stratégie de l'arrêt, mise en place avec une violence extrême, leur a pris six mois. En Europe, on ralentit juste la marche des affaires et on pense s'en sortir en un mois et demi seulement...

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La progression des cas en Suisse (cliquez pour agrandir)

On espère deviner un tassement sur la courbe ci-dessus, mais en fait pas vraiment, car si la Suisse a quitté la trajectoire du doublement tous les trois jours, elle est encore au-dessus de celle du doublement tous les cinq jours, et ne parlons même pas du doublement tous les dix jours. Autrement dit, on est très loin du sommet de la courbe, qui correspond à un accroissement linéaire compatible avec les capacités de traitement du système de santé.

Les pressions sont grandes, naturellement, pour oublier toute prudence dès que l'aspect des courbes s'améliore. Le piège est d'autant plus sournois que, toute prudence oubliée, il faudra attendre encore deux semaines d'incubation avant de mesurer l'ampleur du nouveau stade de la catastrophe.

Je ne dis pas que chacun doive vivre cloîtré chez lui en chômage technique pour des années ; au contraire, je pense qu'une reprise économique est possible, à condition qu'elle soit faite de façon intelligente et disciplinée: détection de la température aux points névralgiques, port des gants et du masque obligatoire, désinfection fréquente des lieux de passage, bref, tout ce que les pays asiatiques font depuis des semaines avec un certain succès. Certaines grandes enseignes commerciales suisses travaillent déjà à mettre en place ce mode de fonctionnement en prévision de la fin du "confinement".

Nous n'affrontons rien d'autre qu'un virus, après tout, pas un fléau divin. Ce serait dommage que le génie humain soit battu en brèche par quelques simples brins d'ARN. Mais nous triompherons, soyez-en sûr, et peut-être triomphons-nous déjà. Ce sera l'objet d'un prochain billet.