08 septembre 2012

Bienvenue en Stagflation

Mario Draghi a parlé. La BCE imprimerdraghi.jpga ce qu'il faudra pour sauver l'illusoire monnaie unique européenne.

Pour une première analyse assez vraisemblable des conséquences, il faut évidemment lire Contrepoints.

Les marchés financiers ont reçu la nouvelle avec champagne et cotillons; outre-Rhin, la nouvelle est passée, disons, un peu plus difficilement. Cela a même conduit le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, véritable père-la-rigueur de l'orthodoxie financière, à se fendre d'une protestation, clamant que les médias exagéraient et que le plan de la BCE ne financerait pas la dette des Etats:

"Ce n'est pas le début d'un financement monétaire de la dette publique. Ce ne serait pas acceptable, mais ce n'est pas cela."

 

Le fameux humour allemand, sans doute.

Examinons le nouveau mécanisme de la BCE, Outright monetary transactions (OMT):

Ce programme sera soumis à la stricte condition que les Etats qui souhaitent en bénéficier aient auparavant fait appel à l'aide des fonds de secours européens, le FESF, provisoire, et le MES, son futur successeur. Ce qui implique des efforts accrus d'assainissement des finances publiques de la part des pays demandeurs.

M. Draghi a indiqué que ce nouveau programme (...) allait se concentrer sur les obligations de maturité courte et moyenne. Entre un et trois ans, a-t-il déclaré, précisant que trois ans était la maturité la plus efficace pour atteindre les objectifs.

Contrairement au scénario qui avait circulé dans la presse, la BCE ne va pas viser de niveaux spécifiques sur les écarts de taux d'emprunt (spreads) entre les Etats de la zone euro au-delà desquels elle interviendrait en achetant des titres de dette.

Nous n'avons pas d'objectif d'écart de taux spécifique, a déclaré M. Draghi. L'écart observé est celui entre les taux d'emprunts des pays de la zone euro et les taux d'emprunt de l'Allemagne, pays qui fait référence dans la zone.


Le programme sera donc ouvert à tout pays qui en fait la demande, ne réclamant en gage que la mise en oeuvre de mesures d'assainissement - sans aucun examen de leur efficacité - et portera sur n'importe quel montant d'emprunts sur des échéances jusqu'à trois ans. Rajoutons que rien dans sa définion n'empêche l'OMT d'être reconduit éternellement. Cerise sur le gâteau, le déclenchement pourra se faire lorsque la BCE estimera qu'il y a un écart "trop important" entre les taux allemands et les taux de tel ou tel pays selon des critères parfaitement arbitraires, et assumés comme tels.

Les hurlements de la presse allemande n'ont rien d'incompréhensible.

Toutefois, la crainte (émise par de nombreux intervenants) d'un scénario inflationniste "à la Weimar" semble selon moi prendre du plomb dans l'aile.

Non pas que l'OMT ne se mette jamais en marche. Il le sera forcément à un moment, simplement à cause de la dégradation continue de la balance des finances publiques de nombreux pays de la zone euro. Et celle-ci n'est pas près de s'arranger.

La situation d'un pays se dégradant, il appellera la BCE à l'aide, qui acceptera: il faut bien sauver l'Euro. On demandera au gouvernement du pays aidé des mesures de "rigueur" en contrepartie, qu'il s'empressera de mettre en oeuvre. Parallèlement à cela, il se dépêchera de raccourcir la maturité moyenne de sa dette pour permettre à un maximum d'obligations de passer sous la barre des trois ans permettant à la BCE de les monétiser.

Nous aurons donc un mélange de "rigueur" et de "planche à billets".

Lorsque des gouvernements font face à des difficultés financières, ils ont deux manettes à disposition: tenter de diminuer les dépenses, ou tenter d'augmenter les recettes (la procrastination n'est plus une option, crise de la dette oblige). En réalité, ils tentent au mieux 20% de l'un et au moins 80% de l'autre, pour d'évidentes raisons de clientélisme politique. Et comme nous le montre l'exemple d'Hydra en Grèce, nous avons atteint les limites du système: l'Etat n'est de plus en plus qu'un outil de matraquage fiscal pur, une main de fer sans gant de velours.

Un peu partout sur le continent, les impôts ont dépassé les limites du supportable et deviennent carrément contre-productifs, mais les experts aux manettes n'en ont cure. Un retour sur impôt décevant provoquera au pire une petite gêne auprès d'un ministre - rassurez-vous, pas de quoi lui couper l'appétit - et certainement pas une remise en cause de sa stratégie.

Le résultat est tout de même au rendez-vous: les faillites s'enchaînent, les chômeurs s'accumulent, les rentrées fiscales s'étiolent.

En deux mots: Adieu, croissance.

Or, pour qu'il y ait hyper-inflation, il faut un minimum de croissance. Les beaux billets neufs crachés par des imprimantes en surchauffe doivent bien terminer quelque part, mais où aller lorsque rien ne bouge? Ceux-là n'entrent qu'au compte-goutte dans un circuit économique anémié. Ils finissent dans quelques bulles immobilières absurdes, en art contemporain ou autres impostures, mais rien qui ne fasse "tourner" l'économie, même selon les dogmes keynésiens.

Aussi, nous allons plutôt entrer dans le marais saumâtre de la stagflation:

La stagflation est la situation d'une économie qui souffre simultanément d’une croissance économique faible ou nulle et d'une forte inflation (c’est-à-dire une croissance rapide des prix). Cette situation est souvent accompagnée d'un taux de chômage élevé.

 

On dirait presque la carte de visite de la zone euro.

L'inflation n'est pas encore "forte" mais elle monte gentiment - alors même que la monétisation officielle de la dette n'a pas encore commencé. Quant à la croissance faible et au taux de chômage élevé, c'est carton plein.

Le Japon connaît bien la stagflation, il s'y débat depuis vingt ans. Ceci dit, les différences culturelles entre les deux entités (ne serait-ce qu'entre la "diversité" européenne face à "l'uniformité" japonaise) ne permettent pas de tracer tous les parallèles souhaitables. La longue stagflation japonaise a ainsi été accompagnée d'un chômage plutôt faible eu égard aux standards européens, et de peu de troubles de l'ordre public.

Entre l'explosion régulière des banlieues, les mouvements sociaux violents et les divergences fondamentales entre Etats européens sur la conduite à tenir, la stagflation made in Europe risque d'être un poil plus sportive. Qu'on imagine seulement ce que deviendrait la France si on devait fermer le robinet des subventions...

Toutes choses étant égales, la stagflation semble évidemment un meilleur scénario qu'une inflation à trois ou quatre chiffre dans la ligne de celle de la République de Weimar et de ce à quoi elle a mené. Mais c'est aussi le choix d'une mort lente.

En lançant le mécanisme de rachat de la dette publique par la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi vient d'esquisser le futur de la zone euro: elle ne s'effondrera pas d'un coup, non. Elle s'enfoncera dans une apathie désagréable et sans espoir, vraisemblablement pour de nombreuses années. En fait, aussi longtemps que les Allemands le supporteront.

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04 septembre 2012

ADM irakiennes, la tentation de réécrire l'histoire

"Blair et Bush devraient être jugés pour mensonge." Le point de vue exprimé dans l'Observer britannique par Monseigneur Desmond Tutu a immédiatement bénéficié d'un écho retentissant, que ce soit à travers le Figaro, Libération ou Le Monde en France ou le Matin ou 24Heures en Suisse.

desmond-tutu.jpgComment expliquer l'espace médiatique soudainement libéré pour l'archevêque sud-africain? Certes, le Nobel de la Paix 1984 a été proclamé "conscience morale" de l'Afrique du Sud, donnant lieu à une véritable hagiographie sur Wikipedia, où ne sera pas fait mention de ses prêches des années 80 où il appelait au meurtre des blancs. Ses dérapages plus récents, plus modestes, seront eux aussi passés sous silence par des journalistes complaisants, mais rien qui ne donne droit à une audience internationale permanente.

En réalité, les propos de Mgr Tutu ne sont répétés que parce qu'ils plaisent. Les rédactions occidentales ont juste vu l'occasion de faire passer un message auquel elles tiennent.

L'idée que MM. Blair et Bush soient traînés sur le siège des accusés de la Cour Pénale Internationale de La Haye, au côtés d'un Mugabe ou de n'importe quel despote déchu, a tout pour séduire. Leur crime? Le mensonge. Leur peine? La plus lourde possible - et on leur imputera toutes les victimes liées à la guerre en Irak, dans les deux camps tant qu'à faire.

Il ne s'agit malheureusement que d'une grossière réécriture de l'histoire. Les médias se le permettent aujourd'hui seulement parce que le public a la mémoire courte. Le pire de cette manipulation partisane du passé aura probablement lieu en 2013, lors de l'anniversaire des dix ans de la seconde Guerre du Golfe.

Nous vivons une époque formidable. Sans les archives d'Internet, beaucoup d'âneries peuvent encore être proférées au sujet de la première guerre du Golfe par exemple - comme l'idée que, à la suite d'une sorte de faiblesse de caractère (congénitale?), George Bush père n'aurait pas "fini le travail". Si faiblesse il y a eu de la part du président américain, c'est bien de ne pas avoir versé dans "l'unilatéralisme" et de s'être plié au jeu de cour diplomatique: grâce à la pression de l'ONU interdisant formellement au million de soldats venu libérer le Koweit de poursuivre vers Bagdad, le régime de Saddam Hussein fut sauvé in extremis. La communauté internationale s'occupait alors volontiers des guerres de frontière, mais surtout pas de la politique intérieure de chaque pays. Les tyrannies et régimes fantoches composant l'essentiel de l'assemblée des Nations Unies ne l'auraient pas supporté.

L'ONU, bonne fille, se vit ensuite grassement récompensée au travers du programme Pétrole contre Nourriture.

Mais aujourd'hui, la mémoire mondiale du réseau permet aisément de retrouver les faits historiques et de démasquer les grossières tentatives de réécriture du passé, pour peu qu'il ne soit pas trop ancien. Ainsi, clamer que George Bush et Tony Blair ont mené le monde dans une intervention militaire fondée sur des manipulations est un fieffé mensonge. Jusqu'en 2003, tout le monde croyait aux armes de destructions massives (ADM) irakiennes. Même, et surtout, les Démocrates américains. Les citations abondent dans un tel volume que c'en est presque amusant:

"Nous savons qu'il a des caches secrètes d'armes chimiques et bactériologiques à travers son pays." -- Al Gore

"Nous savons depuis de nombreuses années que Saddam Hussein a cherché à acquérir et à fabriquer des armes de destruction massive." -- Ted Kennedy

"Je voterai pour donner au Président des Etats-Unis l'autorité d'utiliser la force - si nécessaire - pour désarmer Saddam Hussein parce que je crois qu'un arsenal mortel d'armes de destruction massive entre ses mains est une menace grave et concrète à notre sécurité." -- John Kerry

"Il doit être clair que s'il est laissé en paix, Saddam Hussein continuera à augmenter sa capacité à livrer une guerre biologique et chimique, et continuera à essayer de développer des armes nucléaires." -- Hillary Clinton

 

Ces extraits datent d'avant 2003, mais on peut sans peine en trouver d'autres remontant à une époque antérieure à l'arrivée de George W. Bush au pouvoir à la fin de l'année 2000. Le Texan - par ailleurs unanimement dépeint comme un imbécile - aurait donc réussi à manipuler les services de renseignement américains avant même de se faire élire président? Quel talent!

Bien sûr, ce n'est pas un exploit d'étriller le camp démocrate américain, celui-là même qui a largement cru aux ADM irakiennes, soutenu et voté la guerre. Mais il n'est de loin pas le seul. Même les Français croyaient aux ADM irakiennes à l'époque!

Il est facile de faire passer l'opposition à la guerre de Jacques Chirac et Dominique de Villepin comme une clairvoyance prophétique, l'illumination caractéristique de ceux qui ont raison avant tout le monde. La réalité est plus prosaïque. Le gouvernement français - dont les informations sur l'Irak provenaient en bonne partie de ce qui lui était fourni par les services de renseignement américains - pensait simplement que l'Irak avait des armes de destruction massive, mais qu'un solide cocktail de menaces, de sanctions et d'inspections sauce ONU suffiraient à les éliminer.

Français et Américains divergeaient sur la conduite à tenir, pas sur la possession d'ADM par l'Irak.

On se remémorera donc avec intérêt l'intervention lyrique de Dominique de Villepin à l'ONU, ou la transcription de l'interview télévisée de Jacques Chirac le 10 mars 2003, quelques jours avant l'offensive militaire proprement dite. Les hauts responsable de l'Etat français ont longuement la parole. A quel moment exactement disent-ils que les armes de destruction massive irakiennes ne sont qu'une légende urbaine?

Ils n'affirment rien de tel, évidemment, pas même sous la forme de sous-entendus. Relisons donc les paroles du chef de l'Etat français:

Alors, dans [le contexte d'un monde multipolaire], nous nous sommes trouvés dès l'origine face à un problème, un Irak qui, à l'évidence, possédait des armes de destruction massive, entre les mains d'un régime indiscutablement dangereux et qui présentaient par conséquent un risque certain pour le monde. Il était donc essentiel de désarmer ce régime, ce pays, d'éliminer ses armes de destruction massive.

 

bush_blair.jpgGeorge W. Bush et Tony Blair et des millions de gens crurent à la menace des ADM irakiennes, simplement parce que celles-ci étaient la pire hypothèse de services du renseignement bien décidés à ne pas sous-évaluer la moindre menace au lendemain des attentats du World Trade Center. Ils furent confortés en cela par les transfuges du régime, heureux de dire tout ce que leurs interlocuteurs souhaitaient entendre si cela pouvait contribuer à faire tomber le régime de Bagdad, et bien sûr par Saddam Hussein lui-même, qui avait déjà utilisé les armes chimiques par le passé pour quelques massacres et ne donnait guère l'impression d'être devenu un chic type sous le régime des sanctions onusiennes. Peut-être même croyait-il encore en avoir lui-même, au vu de la corruption de son régime et de la peur qu'il inspirait à son entourage - et en disposait effectivement encore, quoique pas dans des quantités significatives.

On ne peut pas rejouer l'histoire. Quasiment personne ne peut imaginer comment le monde aurait évolué sans le renversement du tyran de Bagdad, et encore moins décréter que cela aurait été "mieux" ou "pire" - même si, à titre personnel, je ne suis pas mécontent que Saddam ait fini au bout d'une corde. Il n'y a jamais eu le moindre commencement de preuve concrète (témoignage d'un transfuge ou document) faisant état d'un complot visant à faire croire à des ADM irakiennes inexistantes. Si une telle machination avait vu le jour, d'ailleurs, ceux qui tiraient les ficelles auraient au moins eu la décence d'en déposer quelques-unes sur place pour donner le change et les révéler de façon spectaculaire à un parterre de journalistes. L'astuce du flic qui glisse un sachet d'héroïne dans la poche du type qu'il veut enfermer est vieille comme le monde.

Le passé est souvent médiocre. Il est tentant de l'embellir et de le romancer, en habillant évidemment ses adversaires politiques du rôle du méchant. Mais soyons honnêtes, si George W. Bush et Tony Blair devaient être poursuivis pour avoir cru à une industrie des armes de destruction massive en Irak, ils ne seraient pas seuls sur le banc des accusés.