09 août 2013

Le grand malentendu démocratique

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Personne aujourd'hui n'oserait remettre en cause la notion de démocratie, perçue par le plus grand nombre comme la meilleure organisation politique possible. Peu de ces gens, pourtant, accepteraient de vivre dans un régime réellement démocratique.

L'essence de la démocratie est le pouvoir sans limite de la majorité. C'est la notion même d'absence de contraintes sur le gouvernement, tant que son comportement est validé par la majorité des votes. La démocratie incarne l'idée selon laquelle la fonction de l'Etat est de mettre en place "la volonté du peuple".

La majorité politique peut-elle tout se permettre? Spolier la minorité des fruits de son travail? De son patrimoine? De sa vie, même? "Absurde", répondriez-vous, vaguement inquiet tout de même, "aucune majorité ne serait assez folle pour réclamer de telles choses." Dans l'imaginaire collectif, le grand nombre ne saurait avoir que des positions modérées.

Nombreux sont les esprits sages à avoir déchanté lorsque le Hezbollah, en guerre permanente contre Israël et les Etats-Unis, a été tout à fait démocratiquement porté au pouvoir au Liban en 2006. L'accident de parcours s'est répété avec le Hamas en Palestine. Puis a suivi le printemps arabe amenant dans bien d'autres pays des islamistes prêts à tout rejeter en faveur d'un retour au moyen-âge de la Charia. Majorité modérée, disiez-vous?

Il est dramatique que la confusion autour du sens de la démocratie permette l'accès au pouvoir de mouvements totalitaires, leur offrant sur un plateau ce qu'ils n'auraient jamais pu s'offrir autrement - la légitimité populaire. Mais lorsqu'une majorité politique s'estime en mesure d'imposer sa vue à l'ensemble d'une population peu importe les conséquences, la guerre civile n'est plus très loin.

Pour la rendre vivable, la démocratie est tempérée par la notion d'Etat de droit. Le pouvoir politique doit se plier lui-même à ses propres règles, dont une Constitution définissant le périmètre de l'action publique. Mais ces garde-fous n'en sont pas. La Constitution est amendable ; en Suisse, par un simple passage devant le peuple. La France n'en a même pas besoin. Mieux, elle a inventé des notions telles que le "droit administratif" (les privilèges de l'administration) ou "l'abus de droit" (permettant de punir ceux qui respectent trop bien les lois en place) pour s'affranchir définitivement de toute contrainte et entrer résolument dans les limbes discrétionnaires.

La démocratie n'est pas le système d'organisation le plus élevé, seulement celui qui offre une forme de défense contre l'arbitraire - temporairement et de bien piètre façon en se reposant sur le nombre.

Les Etats-Unis ne sont pas une démocratie. De nombreux mécanismes de blocage permettent de couper ses ailes à une majorité. Le pouvoir de l'Etat est limité par des droits fondamentaux. Aux Etats-Unis, chacun peut critiquer ses voisins, la société, le gouvernement, peu importe combien de gens souhaitent censurer ces discours. On peut posséder une propriété, peu importe la taille de la foule souhaitant s'en emparer. Dans un régime proprement "démocratique", personne ne pourrait bénéficier de tels droits - seulement de privilèges temporaires accordés ou révoqués selon l'humeur du moment de la population. La tyrannie de la majorité est tout aussi maléfique que la tyrannie d'un monarque absolu.

Le vote n'est pas un signe de liberté. Même les dictatures tiennent des élections officielles. Mais seule la liberté acquise et entretenue à travers des droits inaliénables justifie et donne un sens au bulletin de vote. Malheureusement, dans la plupart de nos pays prétendument libres, la démocratie a été pervertie pour permettre de contrevenir aux droits de l'individu. Sous couvert de concepts vides de sens, on offre aux citoyens des tickets pour détruire leurs propres droits.

Il est facile de pointer du doigt et de dénoncer les errements des populations du Moyen-Orient ou du Maghreb, inexpérimentées dans l'art de la joute politique. Mais que penser alors de la Confédération Helvétique, une des plus anciennes démocraties du monde, lorsqu'elle approuve la spoliation de propriétaires valaisans au nom de fumeux principes de protection du paysage? Que penser d'elle lorsqu'elle tente de briser le modèle d'affaire du canton de Vaud en rejetant le principe du forfait fiscal au nom d'un égalitarisme déplacé?

Comme le rétorquait le communiste français George Marchais à un contradicteur avec un sens inégalé de la formule: "Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire". On ne saurait mieux résumer le fragile équilibre entre l'Etat de droit et la démocratie. Celui-ci chancelle partout dans le monde, y compris en Suisse.

Vivre et laisser vivre est une époque révolue. Grâce à une démocratie dévoyée, le vote est devenu l'arme de tous contre tous ; plus aucun abri n'existe qui ne puisse être balayé par une majorité. En Suisse, cette dégénérescence prend la forme d'un centralisme toujours plus poussé, brisant sous ses coups de boutoir l'autonomie cantonale, et en fin de compte la diversité et la liberté que permettait un fédéralisme limité.

Conférer les pleins pouvoirs à des tyrans démocratiquement élus est plus parlant qu'utiliser la démocratie pour miner les droits individuels, mais ces deux approches nuisent chacune à la cause de la liberté. Nous devons mettre un terme à la confusion entre démocratie et liberté. La politique doit cesser d'avoir pour  principe fondateur le pouvoir sans limite de la majorité, pour lui préférer les droits inaliénables de l'individu.

Article original publié sur Les Observateurs.

04 août 2013

Bienvenue dans le monde multipolaire

En accordant finalement l'asile politique à Edward Snowden, Moscou a donc fâché Washington. Tout rouge. Au point de remettre en question le tête-à-tête Obama-Poutine prévu en septembre en marge du sommet du G20 à Saint-Pétersbourg, rendez-vous compte!

Il paraît qu'en apprenant la nouvelle, certains diplomates n'ont pas pu finir leur homard.

Edward Snowden est un héros, le vrai lanceur d'alertes désintéressé. Le genre de type dont auraient rêvé tous les défenseurs de whistleblowers de par le monde. Sauf qu'en appelant à la création de lois pour les protéger, ceux-ci imaginaient plutôt le déballage de noirs secrets de multinationales agro-alimentaires. En dénonçant les dérives inacceptables du gouvernement américain, le chevalier blanc providentiel est subitement devenu embarrassant pour tout le monde. La plupart des politiciens souhaitant clouer au pilori de méprisables compagnies privées ont soudainement eu peur pour leurs propres dossiers.

Combien de Snowden errent dans les couloirs des bureaucraties mondiales? Réponse: pas assez. Espérons qu'il suscite des vocations. Mais la petite histoire rejoint la grande. Le destin d'un homme parfaitement inconnu il y a quelque mois influence désormais l'ambiance géopolitique mondiale. Rappelons la pantalonnade du voyage de retour d'Evo Morales, l'avion du président bolivien interdit de vol et même fouillé - au mépris de toutes les règles diplomatiques - au prétexte qu'il aurait pu abriter Edward Snowden! De tels épisodes influent durablement sur les relations entre les peuples...

Obama pourrait ne pas aller en Russie, finalement - ce qui donnerait encore plus d'importance au transfuge des services secrets américains. Les Russes pourraient aussi choisir en représailles de se ficher comme d'une guigne de l'absence d'Obama voire de s'en moquer, ce qui serait une humiliation supplémentaire pour les Américains. La péripétie Obama-Poutinesque n'est qu'un épisode parmi d'autres.

Toujours à propos de l'espionnage de ses alliés par l'Oncle Sam, l'Allemagne a décidé samedi de mettre un terme à l'accord de surveillance conjointe de son territoire avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Un geste symbolique sur un accord remontant à la Guerre Froide.

Le fait est qu'aujourd'hui, beaucoup de pays n'ont plus peur de se fâcher avec les Etats-Unis et ne s'en privent pas. Pour un pays qui imposait à l'ONU son plan d'invasion de l'Irak il y a dix ans, la dégringolade est colossale.

Nous sommes entrés dans l'ère du monde multipolaire.

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Après l'effondrement de l'Union Soviétique sous ses propres mensonges, les Etats-Unis manquèrent l'opportunité historique de réduire un arsenal militaire obsolète faute d'adversaire. Cela aurait été trop demander à un Clinton pétri d'interventionnisme comme tout bon Démocrate, préférant à la place une Amérique-gendarme-du-monde - totalement incompétente, à l'usage, à s'acquitter de cette tâche.

Son successeur eut beau être élu sur un programme isolationniste, il était trop tard: la déclaration de guerre du 11 septembre lança les Etats-Unis dans un cycle de représailles sans victoire décisive possible puisque livré contre un concept, le "terrorisme international".

Une décennie plus tard, les Etats-Unis font moins peur que jamais. Les missiles pleuvent toujours sur le Pakistan et l'Afghanistan mais le géant est fatigué, mais aussi ruiné par son virage socialiste. Ce n'est pas un hasard si la défiance survient avant tout chez ceux qui se sentent financièrement solides - l'Allemagne ou la Russie - quand d'autres se font plus discrets.

Dans un monde multipolaire, la notion de havre de paix est toute relative. Edward Snowden doit fuir les tentacules de l'appareil d'Etat américain en se réfugiant en Russie. Entre la Chine, le Japon et Taïwan, les rivalités territoriales sont exacerbées parce qu'elles deviennent possibles. Les guérillas refleurissent. L'Iran nucléaire semble quasiment inévitable. Les instances internationales ont encore moins de sens qu'avant, chaque participant se faisant un plaisir de poignarder les vagues consensus à l'aune d'intérêts particuliers. Les principes sont émoussés et le cortège des nations ne parvient à s'entendre que sur ce qui leur profite à tous, comme la fiscalité transfrontalière. Et, bien sûr, alors que les cartes sont redistribuées, nombre de nations prétendent passer au premier plan.

La Suisse a un rôle à jouer dans ce nouveau paradigme, permettant par ses bons offices de perpétuer le dialogue entre des pays qui ne se comprennent plus. Modeste contrepartie d'un monde devenu terriblement dangereux.