07 avril 2016

Panama Papers, le défi de la transparence

Les Panama Papers défrayent la chronique. Pour une fois, nous avons échappé au suffixe -leaks, par trop galvaudé, mais pas au scandale lié à l'éclatement d'un secret colossal. Le cabinet Mossack Fonseca du Panama est sur toutes les lèvres. Les montages économico-financiers des élites s'étalent dans les journaux. Le grand public est invité en session de rattrapage sur les trusts, les prête-noms et les divers circuits de l'argent caché.

panama_papers_icon.jpgLes secrets d'un des plus gros cabinets spécialités panaméens viennent d'être mis sous le feu des projecteurs, une lumière franche et crue qui les révèle et les détruit. Le volume d'information est sans précédent non seulement en volume - 2,6 Téraoctets de données, soit 1'500 fois le volume de la fuite du Cablegate qui permit l'envol de Wikileaks en 2010 - mais aussi en qualité.

Les affaires rapportées s'étalent sur plusieurs décennies, commençant il y a trente-neuf ans et s'achevant en 2015. Il y a tout: photocopies de passeport, détenteurs réels des comptes, historique des flux financiers. Les interactions des montages panaméens avec d'autres banques promettent de détricoter une maille qui n'a pas fini de livrer de nouveaux noms et de susciter la frénésie des services fiscaux.

Déni et premières victimes

Le lanceur d'alerte original livra un volume de données absolument gigantesque au journal allemand Süddeutsche Zeitung, qui s'en effraya. Les 11 millions de documents furent alors confiés à un réseau, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), pour que chaque pays puisse traiter l'information s'y rapportant. Des journalistes du Monde purent donc examiner les données ayant trait à la France ; en Suisse, l'information fut partagée entre le Matin Dimanche et la SonntagsZeitung.

Les noms des propriétaires véritables de quelques 215'000 sociétés offshore filtrent peu à peu. 140 politiciens issus de plus de 50 pays. Des liens entre compagnies reliant entre eux 21 paradis fiscaux. Des chefs d’État en exercice.

Tous les pays sont concernés. Mexique, Côte d'Ivoire, Ghana... Au moins huit membres passés ou présents du Comité Permanent du Bureau Politique du Parti Communiste chinois. La famille du Premier Ministre du Pakistan - ou du Royaume-Uni. Des proches de Vladimir Poutine. Gianni Infantino, le nouveau M. Propre du football qui succéda à Sepp Blatter. Le Premier Ministre d'Islande, forcé à la démission sous la pression de la rue.

Évidemment, les cabinets de communication sont prompts à réagir. On aimerait que les coupables soient dans le camp d'en face. En France, les rédactions s'efforcent donc de tirer des liens entre le cabinet d'avocat Mossack Fonseca et Marine Le Pen, sans parvenir jusqu'à présent à la mettre directement en cause. Mais la fumée chez les Le Pen ne parvient pas à masquer M. Cahuzac, ex-ministre de M. Hollande, directement cité, ni M. Strauss-Kahn, à travers un fonds de placement postérieur à l'époque du Sofitel. Pour les Républicains, on citera M. Patrick Balkany, cofondateur du RPR, excusez du peu.

La classe politique française ne sort décidément pas indemne des Panama Papers, toutes tendances confondues. La Suisse n'est pas directement concernée par les noms mais se rattrape par son rôle de cheville ouvrière du circuit de l'opacité. Maître Bonnant se voit ainsi tailler un costume dans les colonnes de 24 Heures. Lui et ses confrères avocats ont travaillé d'arrache-pied pour créer des milliers de trusts et autres sociétés offshore destinées à cacher l'identité de leurs clients et de leur fortune.

Les hommes de loi se retranchent derrière l'absence de reproches de services de vérification décidément bien myopes. Ils clament un peu trop vite que tout ceci est évidemment légal. Restons prudents et attendons que la poussière retombe. Les services fiscaux diligenteront des vérifications qui permettront de savoir ce qu'il en est. On a le droit de douter que tout soit aussi parfait que ce que nos avocats prétendent.

Les Panama Papers ne montrent pas de tendance géographique, politique, culturelle. Les riches et les puissants de tous horizons semblent y avoir recours. La seule fracture est donc entre les gens normaux et les happy few qui ont accès à ces méthodes particulières pour cacher leur fortune.

Autopsie du secret bancaire

Le secret bancaire n'est pas mort avec les pressions internationales, les listes "noires" ou "grises" de paradis fiscaux. Il a été tué par la conjonction de deux facteurs, l'informatisation et l'abandon de l'Etat de droit par les autorités.

Les registres papier ont disparu des banques depuis bien longtemps. L'informatique est passée par là - plus rapide, plus efficace, plus moderne. Plus vulnérable aussi. Après le passage au numérique vint la mise en réseau, la délocalisation, le tournus du personnel, la rationalisation des coûts. De nouvelles faiblesses apparurent à chaque étape, serveurs mal défendus, employés en butte avec leur hiérarchie, aigrefins décidés à jouer les maître-chanteurs. Comment empêcher un informaticien ayant accès aux données de prendre discrètement des photos d'écran de listings affichés sur son moniteur?

Ces données volées à l'UBS furent gravées sur CD et vendues au fisc de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, lequel savait parfaitement qu'il se donnait alors le rôle de receleur d'un vol qualifié. L’État allemand franchit la ligne rouge en 2012, renonçant à respecter ses propres lois par appât du gain. Les perspectives de juteux redressements fiscaux firent oublier tout le reste aux autorités, sous les applaudissements de la population. Peu de gens conçoivent à quoi mène la boîte de Pandore qui fut ouverte ce jour-là.

Les Américains sont comparativement peu nombreux dans les Panama Papers. Certains y voient la marque d'un complot, alors que dans le grand match de la concurrence fiscale internationale les Etats-Unis se posent comme le nouveau paradis.

Même si l'ICIJ traîne des pieds, les informations des Panama Papers finiront tôt ou tard entre les mains des services fiscaux de divers pays sans que personne ne se pose plus la question de leur légalité ou de la protection de la sphère privée. Quelques politiciens s'en inquiétèrent à travers des remarques tardives qu'Edward Snowden ne manqua pas de relever dans un tweet ironique:

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La porte-parole du Premier Ministre anglais David Cameron dit
que les investissements familiaux sont des "affaires privées".

- Oh, maintenant il s'intéresse à la vie privée.

La fin des secrets?

La liste des leaks s'allonge sans discontinuer. Cablegate, Offshore Leaks, Luxembourg Leaks, Swiss Leaks, Panama Papers... Nous n'en verrons pas le bout. Aux vulnérabilités techniques s'ajoutent la tolérance des États lorsqu'il s'agit d'exploiter à des fins fiscales des données volées.

Nous n'assisterons pas à une nouvelle affaire de leak chaque semaine, bien entendu, mais comment pourraient-elles cesser? Tant que des êtres humains seront impliqués dans le système, il sera vulnérable, malgré tous les algorithmes de cryptage.

Les Panama Papers ne dévoilent qu'une partie des affaires ayant trait à ce pays, une goutte d'eau dans l'océan de la finance occulte. Mais les archives dévoilées remontent jusqu'en 1977. Sachant cela, quel client de ce type de service peut se sentir en sécurité?

Cités ou non, la plupart des membres de l'élite comprennent que leurs jours de tranquillité sont comptés. Ils seront forcément découverts, demain ou dans dix ans. Une épée de Damoclès pèse sur tous les clients de paradis fiscaux.

Tout le monde n'est évidemment pas logé à la même enseigne. Lorsque le Premier ministre islandais est forcé à la démission, les communistes du parti unique chinois se contentent de faire dire à leurs médias qu'il s'agit d'un complot et passent à autre chose. Certains clients de Mossack Fonseca cherchaient à échapper à la spoliation par des régimes autoritaires, d'autres ne visaient qu'à diminuer la facture de leurs impôts, la limite entre les deux étant parfois une question de point de vue.

Cacher son argent de façon certaine et dans la durée n'a jamais été aussi difficile. Cela aura des conséquences sur le monde des affaires et les milieux politiques. Dans le meilleur des cas, nous verrons une diminution du volume de la corruption, voire l'émergence de véritables paradis entrepreneuriaux où il n'y aura plus besoin d'aller mettre les fruits de son succès à l'abri à l'autre bout du monde. Dans le pire, la voracité des fiscs nationaux n'aura plus de limite et ils détruiront sans hésiter les derniers oasis de richesse privée. Les politiciens se gracieront les uns les autres pendant qu'une majorité de citoyens apathiques les reconduisent au pouvoir.

Les Panama Papers ouvrent un nouveau chapitre de la finance mondiale, mais le texte reste à écrire.

02 avril 2016

L'impasse immobilière

"L'achat d'une maison est devenu un rêve inaccessible" explique Le Matin du 30 mars, chiffres à l'appui ; inaccessible pour le commun des mortels, cela va sans dire. Reprenant une étude publiée par le quotidien 20 minutes alémanique sur la base d'une analyse de 800'000 annonces du portail immobilier Homegate, il ressort que la classe moyenne n'est plus en mesure d'acquérir un logement dans la plus grande partie de la Suisse.

Qu'on en juge: un couple avec enfant et des revenus annuels de 90'000 francs cherchant un objet raisonnable - une maison individuelle de 4,5 pièces - n'en trouvera pas dans 88% des communes du pays, dont l'ensemble des cantons de Genève et de Zurich. En augmentant les revenus à 100'000 francs annuels, 65% des communes du pays restent hors d'atteinte. Il faut disposer de 200'000 francs annuels pour espérer acquérir l'objet convoité à peu près n'importe où en Suisse, et encore, certaines communes restent tout de même inaccessibles, dont la ville de Zurich. Mais, à ce stade, peut-on encore parler de classe moyenne?

Une tendance lourde

Partant d'une base 100 en 2003, la courbe des prix montre clairement une hausse, mais ce n'est pas la seule. Les loyers prennent eux aussi l'ascenseur. Les résidents payent une proportion de plus en plus grande de leurs revenus pour simplement se loger, car les salaires ne suivent pas.

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Placer l'origine de la courbe en 2003 n'est pas anodin: c'est en effet en 2002 que l'accord sur la libre circulation des personnes est entré en vigueur. Il fallait donc attendre un an pour ressentir ses premiers effets sur le marché de l'immobilier, ininterrompus depuis.

En quatorze ans les prix sont montés de 36% - d'abord les prix des locations, puis les prix d'acquisition avec un léger retard. Fait accablant, les deux courbes ont été systématiquement supérieures à la hausse des salaires. "La libre-circulation des personnes a beaucoup amené à la Suisse" diraient ses adeptes ; c'est-à-dire, aussi, une énorme pression démographique qui a poussé l'ensemble des prix immobiliers à la hausse. Ce que la Suisse et les Suisses pensèrent gagner en croissance, ils le perdirent en loyers et en hypothèques.

Le défi est moins d'acheter la maison de ses rêves que de tout simplement parvenir à se loger, une épreuve que les familles de l'arc lémanique connaissent bien.

La Geste politique

Les indices d'inflation reposent sur des moyennes historiques et mettent l'accent sur les biens de consommation, ce qui permet aux autorités de minimiser l'impact du logement, signe essentiel de la dégradation économique de la vie en Suisse. Or, non seulement le logement est le premier poste de dépense d'une famille helvétique, mais il l'est de façon écrasante. Même les primes d'assurance-maladie sont loin derrière. Le déplaisir de découvrir la hausse annuelle des primes d'assurance-santé obligatoire s'efface devant la terrifiante perspective d'être obligé de déménager.

Le niveau des prix s'explique fort simplement par le mécanisme de l'offre et de la demande. Les constructions restent très lourdement réglementées. Les zones à bâtir vont et viennent au bon plaisir des politiciens. Si les immeubles semblent désormais pousser comme des champignons, les nouvelles constructions ne parviennent pas à rattraper des années de pénurie. Du reste, les Suisses voudraient-ils d'une vaste banlieue s'étalant de Genève à Zurich?

immobilier,immigrationLa question se pose puisque la demande, elle, ne s'est jamais tarie. L'utilisation du capital de retraite des salariés pour nantir les fonds propres d'une acquisition immobilière a été rendue plus difficile, mais la mesure s'apparente à une simple vexation. Cela ne change strictement rien pour tous ceux qui cherchent désespérément une simple location, et la racine du problème, le flot de nouveaux arrivants, ne faiblit pas.

Alors que la classe politique est déjà responsable de la situation, la tentation est grande pour des politiciens de s'emparer du dossier et prétendre faire quelque chose. Des aigrefins pourraient ainsi s'inspirer de la législation française dans ce qu'elle a de pire et introduire toute une gamme de mesures aussi démagogiques qu'inefficaces, s'attaquant aux effets et non aux causes.

On verrait - et on verra donc probablement - fleurir des lois pour le contrôle des loyers, la création de nouveaux appartements subventionnés, l'interdiction des expulsions, la gestion de diverses "priorités" au logement, et toute une ribambelle de régimes de faveur donnant autant de prétexte à une nouvelle corruption et de nouveaux passe-droits.

Le futur des prix immobiliers

Selon Claudio Saputelli, expert immobilier chez UBS, on relève des "essoufflements" et des régions comme Zurich ou Genève pourraient bien accuser des corrections allant jusqu'à 20%. Il faut espérer qu'il se trompe: l'effet serait catastrophique.

Les nombreuses personnes à la recherche d'un logement abordable aimeraient sans doute une baisse, c'est bien compréhensible. Mais une diminution franche des prix immobiliers ferait perdre leurs fonds propres à des milliers de familles. Elles y perdraient leurs avoirs de retraite. D'autres s'exposeraient à une vente forcée. Les banques seraient obligées de déprécier leur bilan en recalculant la valeur réelle de leurs prêts immobiliers. Tout un pan de l'économie menacerait de s'effondrer, dont les fonds de pension gérant les retraites par capitalisation des salariés.

De proche en proche, la crise immobilière toucherait toute l'économie, y compris ceux qui pensent qu'une baisse des prix ferait leurs affaires. Une baisse réelle des prix de l'immobilier en Suisse aurait des conséquences que ceux qui ont connu la décennie post-bulle des années 90 ne sont pas pressés de revoir.

A moins d'une hausse des taux, on peut plutôt tabler sur une stabilisation des prix, puisque le grand public voit ses limites financières désormais atteintes. Genève et Zurich donnent un aperçu du maximum tolérable des prix immobiliers. Les zones où ces tarifs se pratiquent vont peu à peu s'étendre - comme elles le font déjà à Nyon et d'autres villes de Suisse bien connectées à ces centres urbains.

Pour les nombreuses personnes qui n'arrivent pas à se loger, ce n'est évidemment pas une bonne nouvelle. A l'instar d'autres pays d'Europe, la Suisse voit donc fleurir toute une ribambelle de logements alternatifs: micro-maisons, camping, colocation, retour chez les parents, squats.

Sur ce dossier comme bien d'autres, l'idéologie de gauche domine au sein des élites jusque dans ses incohérences. La construction est mal vue, les promoteurs immobiliers méprisés, les Suisses attachés à leurs campagnes ; et dans le même temps, les vannes de l'immigration restent grandes ouvertes et la population du pays s'accroît de plus de 70'000 habitants par an.

Répétons-le, une baisse franche de l'immobilier jetterait le pays dans une crise financière ; la fuite en avant dans la hausse n'est pas plus tenable. Le seul salut est dans la stabilisation des prix à long terme, qui permettrait aux habitants du pays de revenir lentement dans la partie avec la hausse progressive des salaires. Mais tant que le solde migratoire dépasse le rythme des nouvelles constructions, il ne faut pas y compter.

Entre de jolis paysages, une Suisse sans frontières et des logements abordables, les citoyens doivent décider: deux de ces choix excluent le troisième.