03 décembre 2018

Gilets Jaunes, un parfum de révolution

En novembre, le mouvement des gilets jaunes commença à déborder des réseaux sociaux pour entrer dans le monde réel - et dans l'Histoire.

Le gilet jaune est une idée de génie. Rendu obligatoire par la loi, tout Français disposant d'un véhicule a forcément un gilet jaune à disposition. Tout automobiliste est donc, forcément, un rebelle en puissance. Il peut se révéler partout, à n'importe quel moment.

franceLa protestation était à l'origine liée aux nouvelles taxes sur le diesel décidées par l'exécutif au nom de l'excuse magique du moment, la lutte contre le réchauffement climatique. Pour toute cette France des campagnes, cette France oubliée des services publics, cette France méprisée par les radars et les limitations à 80 km/h, cette France qui se lève tôt et qui travaille dur sans parvenir à s'extraire de la pauvreté, ces centimes d'euro font toute la différence.

Des millions de Français optent pour le diesel depuis des décennies. Selon un accord tacite avec les pouvoirs publics français, ils acceptent d'acheter une voiture plus chère à l'achat en contrepartie d'un moindre coût au kilomètre, grâce à la clémence des taxes sur le diesel. Alors qu'une part importante de leurs maigres revenus se transforme littéralement en fumée d'échappement, la hausse du diesel les ruine. Pire encore, des communes bien à gauche comme Paris décrètent que les voitures les plus polluantes - les sales voitures des pauvres - seront désormais interdites de circulation dans les zones les plus importantes. Leurs voitures d'occasion sont désormais invendables.

Ils sont ruinés, désespérés, et se soulèvent parce qu'ils estiment n'avoir plus rien à perdre.

"Macron, démission"

En face, Emmanuel Macron se débat dans son incompétence pour juguler le mouvement, sans y parvenir, car il ne dispose pas du logiciel intellectuel adéquat. Il annonce simultanément qu'il faut entamer le dialogue et qu'il ne reculera sur rien: comment prendre un tel individu au sérieux?

Emmanuel Macron n'aime pas la France. Il méprise les Français, le pays et son histoire. Il l'a montré à de nombreuses occasions, et joue mal la comédie lorsqu'il faut faire autrement. Mais il aime le pouvoir, et en dispose en abondance - sur le papier en tout cas. Son mouvement "La République En Marche" domine l'Élysée et la principale chambre législative française, l'Assemblée Nationale. Il ne peut donc pas reculer. Reculer reviendrait à affirmer que sa force est illusoire, sa légitimité, artificielle. Cela anéantirait la posture qu'il tente de cultiver depuis son adolescence, celle d'un homme vaillant et invincible, plus malin que les autres, et porté au-dessus d'eux par le destin. Cela dégonflerait la posture "jupitérienne" qu'il arbore depuis son élection.

Arc-bouté dans sa suffisance - "qu'ils viennent!" disait-il - il est condamné à échouer.

Les vieilles recettes ne fonctionnent pas, parce que les gilets jaunes ne correspondent à rien de connu. Pas de porte-parole, pas de comité syndical qu'il serait si facile de corrompre. Pas de revendication précise sur laquelle céder en redoublant sur le reste - car il est désormais clair pour tout le monde que même si le gouvernement reculait sur le diesel, cela ne suffirait plus à calmer la foule, le point de non-retour ayant été dépassé. Pas possible de contenir géographiquement la révolte - les gilets jaunes sont partout, à Paris et en province, dans les îles, dans les banlieues. Pas possible de rejeter la faute sur l'opposition, réduite à rien en Macronie.

Impossible de compter sur l'impopularité du mouvement. Les gilets jaunes sont extrêmement populaires. Plus de 70% des Français les soutiennent - selon un sondage effectué après les émeutes de ce week-end. Les Français sont plus de 90% à condamner les violences, mais ils ne savent que trop bien que les débordements sont le fait de nombreux éléments opportunistes greffés au mouvement, et dans lesquels les Français ne se reconnaissent pas. Les opérations médiatiques lancées par l'Élysée auprès des rédactions pour tenter de salir les gilets jaunes ne fonctionnent pas. Elles ne contribuent qu'à décrédibiliser un peu plus les journalistes.

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Macron essaye de retirer leur légitimité aux gilet jaunes en jouant sur leur rejet par l'opinion publique - un chemin bien malaisé pour un président qui atteint un niveau d'impopularité inégalé à ce stade de son mandat. La France reste écrasée par les impôts et taxes et le poids de l'État dans l'économie n'a pas diminué d'un iota avec Macron. Les réformes n'ont été que cosmétiques et n'ont contribué qu'à renforcer le fatalisme des Français, puis leur colère.

Les gilets jaunes sont bien plus populaires que Macron. Le mouvement ne s'éteindra pas. L'explication tombe sous le sens: le chômage - officiel - est à un niveau élevé de 9,1% depuis des années. 8,8 millions de Français, soit 14,2% de la population, vit sous le seuil de pauvreté. La croissance économique est quasi-inexistante. La moitié des Français salariés vivent avec moins de 20'520 euros annuels, soit 1'710 euros par mois. Cinq millions de personnes survivent avec moins de 855 euros par mois.

On peut comprendre la colère de ces gens lorsque les élites, jamais à bout de kérosène pour leurs jets, glosent sur la nécessité pour les peuples de se serrer la ceinture pour le plus grand bien de l'Humanité, ou s'enorgueillissent de vouloir accueillir - et traiter mieux que les autochtones - toute la misère du monde.

Zone de danger

Il ne reste que des choix dangereux, de mauvais choix. Convoquer l'armée. Instaurer le couvre-feu. Provoquer un carnage. Abandonner la rue aux casseurs dans l'espoir que les gens en appellent à nouveau à l'État pour restaurer l'ordre. Espérer que le froid et la trêve de Noël viendront à bout de l'agressivité des manifestants. Peine perdue. Ils savent que 6 centimes sur le diesel les attendent au premier janvier 2019, les vignettes de circulation en juillet, et d'autres projets sont encore dans les cartons.

Des millions de Français - et plus encore d'étrangers - ont certainement été choqués par les scènes de chaos prenant place dans les rues de Paris. L'avenue des Champs-Elysées, autoproclamée la plus belle avenue du monde, est devenue un champ de bataille avec ses boutiques défoncées, ses barricades et ses brasiers.

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Tout ceci s'est déroulé alors même que la mobilisation des gilets jaunes est dans sa troisième semaine. Les pouvoirs publics s'étaient préparés comme jamais pour faire face à tout débordement, mais ils se sont fait déborder. Sentant venir le vent, Gérard Collomb a eu la bonne idée de démissionner en octobre avant de pouvoir être tenu pour responsable de ce qui allait se produire.

Certains Français ne se sont guère émus de ce qu'ils ont vu à la télévision. Les millions d'habitants des banlieues, les survivants des zones de non-droit livrées à l'islamo-banditisme, vivent tous les jours ce qu'ont traversé les bobos parisiens ce week-end. Peu d'entre eux seront impressionnés par les voitures incendiées, les vitres brisées, ou les voyous cagoulés paradant devant des forces de l'ordre abandonnant le terrain - parce que c'est leur pain quotidien.

La violence s'est simplement invitée dans des quartiers plus visibles, jusque-là épargnés.

Les défenseurs de la République sont fatigués, eux aussi. Macron a beau vouloir donner des coups de menton, l'intendance ne suit pas. La plupart des CRS sont aussi mal lotis que les manifestants qu'on les envoie disperser. Les brigades anti-émeutes n'ont plus de matériel de rechange, de grenades lacrymogènes, de troupes fraîches. Des centaines de gilets jaunes ont été arrêtés à Paris - pratiquement aucun en province - mais ils n'ont rien à craindre et ils le savent. Les lois Taubira sont passées par là. Les procédures judiciaires normales, même en "comparution immédiate", ne valent rien sans preuves, et il n'y a plus aucun personnel disponible, ni dans la police ni dans la justice, pour traiter des centaines de dossiers urgents, recouper les moyens de vidéo surveillance, récolter des prélèvement ADN et les analyser. Cerise sur le gâteau, la plupart des gilets jaunes ont un casier judiciaire vierge, ce qui signifie qu'ils risquent un rappel à la loi ou un sursis. Et ils pourront faire appel. On voit mal comment le dossier du moindre d'entre eux, compte tenu des circonstances, pourrait résister à une attaque sous l'angle du vice de procédure.

Les gilets jaunes et les forces de l'ordre sont engagés dans une course d'endurance mais les seconds sont plus mal lotis que les premiers. L'état de délabrement du pouvoir en France est visible. La logique de pénurie des forces de l'ordre amena les pouvoirs publics à concentrer leurs dernières forces dans des unités mobiles, capable de créer le surnombre au point de décision ; mais la révolte est nationale, et les forces de police totalement débordées sur tout le territoire. En province, elles ne parviennent même plus à protéger les symboles de l'autorité. Mais le veulent-elles seulement?

Pour comprendre où nous en sommes, voilà deux tweets montrant des vidéos que nul n'aurait pensé possibles il y a encore une semaine - et que nul média mainstream ne montrera. La première montre des CRS ôtant leurs casques pour fraterniser avec des manifestants. La seconde montre des pompiers - des pompiers! - tournant le dos aux politiciens lors d'une prise d'arme. Il faut le voir pour le croire.

Quelque chose est en train de changer en France.

En seulement un an et demi, Emmanuel Macron et son mouvement La République en Marche ont réussi à se faire détester de tous. Après avoir axé son programme sur l'immigration et l'Europe, Macron déclarait crânement qu'il ferait obstacle au populisme ; la vague menace désormais de l'emporter.

Comment tout cela se finira-t-il? Mal, c'est une évidence. Il y aura des morts, et chaque camp semble prêt à faire ce sacrifice. Mais quitte à donner froidement des pronostics, je prédis aujourd'hui plus d'avenir aux gilets jaunes qu'à M. Macron.

30 novembre 2018

Oskar Freysinger et le Côté Obscur de la Lumière

oskar freysinger,conseil d'etat,valais,livresPour qui suit à distance la politique valaisanne, Oskar Freysinger est une énigme. Fondateur de la section cantonale de l'UDC, conseiller national, orateur de talent, débatteur habile, il fut le candidat le mieux élu du Conseil d'État valaisan en 2013. Mais son accès au sérail donna lieu à de nombreux scandales plus ou moins artificiels (nous y reviendrons) qui finirent au bout du compte par ternir son image, et lui coûtèrent son siège lors des élections de 2017. Il décida de quitter la scène apparemment sans un mot et sans se retourner, mais le sourire au coin de son regard faisait deviner qu'il y avait davantage que le simple dépit dans sa démarche.

Son livre Le Coté Obscur de la Lumière répond à cette énigme. Il fait mieux qu'y répondre d'ailleurs ; il met en place le cadre, décrit le chemin tourmenté d'un élu qui ne correspond pas au "moule" convenu et finalement insipide des institutions. Il décrit la guérilla permanente à son encontre, et s'achève sur les conséquences logiques de tout ceci. Après l'avoir lu, le lecteur obtient davantage qu'une explication: il comprend. Il comprend parfaitement l'énigme de cette non-réélection de 2017. Toute la mécanique destructrice de ces quatre ans au sommet est exposée, pièce par pièce. Face aux rouages étalés sur le sol, la réaction d'Oskar Freysinger n'apparaît plus comme étrange mais au contraire comme profondément cohérente.

Oskar Freysinger a toujours été plus qu'un politicien - un esprit libre, un poète, un écrivain, un enseignant et un homme de convictions, attaché à son Valais d'adoption sans jamais être borné par ses limites. Mais entre 2013 et 2017, Oskar devint davantage: un rescapé, l'homme qui ressortit vivant d'une impitoyable machine à broyer.

Le taureau dans l'arène

Peu de temps après son élection, l'homme ne fait preuve d'aucun fatuité. Il a le cuir épais et sait que le pire est à venir, que les médias ne lui feront aucun cadeau. Cet aspect de son mandat est expédié en quelques phrases, qui suffisent pourtant à mettre en perspective ce dont le grand public a été abreuvé pendant des mois:

[Le "scandale" de ce conseiller d'État, qui, sur son temps libre et à ses frais, se permet de défendre la liberté d'expression à Berlin] ne fera que s'ajouter aux insignifiances prenant la poussière dans le cabinet des scandales inventés. On y trouve déjà le drapeau de l'Allemagne de Bismark qu'on a fait passer pour un drapeau nazi, les enfants d'illégaux que j'aurais eu l'intention de faire dénoncer, les enfants handicapés que je n'aurais plus voulu intégrer dans les classes, l'usage prétendument inapproprié de la voiture de service, le badge d'accès au Département accordé à l'enfant d'un chef de service, le double-mandat (pour lequel j'ai versé à bien plaire 35'000 francs dans la caisse de l'État... c'est fou de payer pour une surcharge de travail), la vice-présidence de l'UDC suisse, une mise au concours qui aurait été formulée de manière vague pour privilégier un camarade de parti [NDLR: aucun élu de gauche ne ferait jamais chose pareille!], etc. La liste est si longue que je préfère m'arrêter là. Aucune de ces polémiques n'avait la moindre substance (...) comme des tomates farcies sans farce. De plus, nombre de ces attaques représentaient une ingérence crasse dans l'opérationnel et concernaient des faits qui ne sont absolument pas du ressort du Grand Conseil. À plusieurs reprises, le Parlement a même voté sur un objet qui échappe totalement à sa juridiction. Qu'importe la nullité du vote, puisque le but est uniquement de nuire, d'avoir ma peau à l'usure. Et à chaque fois c'est la même valse: soit c'est le Parlement qui plante la banderille et les médias qui portent l'estocade, soit l'inverse. La mécanique est bien huilée et doit permettre, à défaut d'un bon gros scandale nauséabond, d'empiler des petits riens, inventés ou biaisés, en un bûcher servant à noircir, puis à immoler mon image.


Le moindre événement de portée similaire mais attribuable à un autre Conseiller d'État ne donne évidemment pas l'occasion de pareil étalage ; il s'éteint rapidement faute de combustible médiatique ou est assumé par un gouvernement alors collégial et solidaire. D'autres pseudo-scandales suivront: la vidéo sur Facebook d'un survivaliste éméché, le chef de service Jean-Marie Cleusix et ses arriérés d'impôts, autant d'épisodes démontés par Oskar Freysinger de façon limpide quand il a enfin l'occasion de livrer sa version de l'histoire. Ses explications sont infiniment plus simples et plus plausibles que le cirque médiatique livré au grand public. Les citoyens valaisans ont clairement été menés en bateau.

Pourquoi Oskar dérange-t-il tant? Pourquoi un simple Conseiller d'État dans un modeste canton alpin est devenu l'ennemi numéro un? La réponse, limpide, est livrée par un proche:

"Cela fait longtemps que tes adversaires se concertent et cherchent un moyen de t'affaiblir ou même de te faire tomber. Ils seront impitoyables jusqu'au bout, car tu es devenu un symbole à détruire. Ce n'est pas ce que tu fais qui pose problème, mais ce que tu représentes: l'indépendance d'esprit, le parler vrai, la probité. Ta personne est une insulte faite au système. Tu prouves qu'on peut se passer de prébendes, qu'on peut être politicien sans chercher à s'assurer une part du gâteau, sans se laisser acheter ou corrompre par l'appât du gain. La plupart des politiciens, s'ils doivent choisir entre leur intérêt personnel et le bien commun, choisiront leur intérêt personnel en le faisant passer pour le bien commun. Toi pas. Et tu l'as prouvé à de multiples reprises."


Dans plusieurs passages Oskar Freysinger livre le fond de sa pensée: il considère la réussite de son élection comme une anomalie politique, une singularité. Cette perception n'est pas sans fondement. Oskar est un corps étranger introduit par la force de l'électorat dans un organisme médiatico-politique hostile ; celui-ci met violemment en branle tout son système immunitaire pour se débarrasser de l'intrus.

Machine à détruire

Briser Oskar Freysinger est un travail de longue haleine, mais les hyènes ne comptent pas leurs heures. L'usure en viendra à bout, un grain de poussière après l'autre. L'auteur décrit une des techniques employées et l'hypocrisie sous-jacente:

L'une des techniques les plus détestables de cette police de la pensée politiquement correcte consiste non pas à fustiger ce que quelqu'un a fait ou dit lui-même, mais de le condamner par amalgame en dénonçant ses contacts, aussi fugaces soient-ils. A-t-il serré la main à untel qui a dit telle ou telle chose à telle occasion? Coupable!

S'est-il retrouvé dans la même salle qu'untel lors de telle ou telle manifestation? Coupable!

A-t-il été invité à un événement où tel autre était invité aussi? Coupable!

Cette technique perfide permet de noyer le message de la personne visée en la discréditant par ses prétendus amis dont elle partagerait les propos ou les idées, d'isoler les esprits libres et critiques les uns des autres en suscitant l'opprobre public et de faire l'économie de toute argumentation fondée pour contrer leurs arguments dérangeants.

Comme c'est pratique!


Là où certains bénéficient d'un padamalgam tellement excessif qu'il vire à l'aveuglement volontaire, d'autres sont soumis à l'amalgame puissance mille, sans hésitation ni prudence intellectuelle. Et pour constater l'injustice de cette posture, sans même quitter le registre politique, il n'y a pas à regarder bien loin.

[Lorsque] la gauche bienpensante faisait le tour des officines du communisme réel, suivait des camps d'endoctrinement en RDA, serrait la main à de féroces dictateurs marxistes-léninistes - en Albanie sous Enver Hodja par exemple - personne ne s'en émouvait outre mesure. Que Jean Ziegler, grand contempteur de la Suisse, ait fait copain-copain avec Kadhafi, Castro ou Mugabe, ça ne choque personne, mais que Freysinger puisse être dans la même salle qu'un certain encaveur valaisan, c'est un scandale absolu.

Si à gauche, tout est excusable, à droite tout est condamnable, car au-delà du centre, n'est-ce pas, commence le fascisme.

Pourtant, les inspirateurs du crime de contact si cher au nouveau totalitarisme de gauche sont précisément les milieux bruns des années trente du XXe siècle. À cette époque, il suffisait de fréquenter des juifs, de faire des achats dans leurs commerces ou de courtiser leurs filles pour être traité de sous-homme et risquer l'exclusion sociale (...)

De l'épuisement à la rédemption

Le Côté Obscur de la Lumière n'a rien d'un règlement de comptes, au contraire. Les citations précédentes, bien qu'instructives, ne constituent qu'une partie mineure de l'ouvrage.

Le reste est une épopée de ces quatre ans au gouvernement valaisan, d'autant plus naturellement dévoilée qu'Oskar a composé pour ainsi dire presque inconsciemment l'essentiel du livre au fur et à mesure de son mandat, à coup de notes, de textes personnels et de commentaires. On y découvre sa volonté de résoudre les problèmes et ses réussites, sa sympathie pour ses collaborateurs, d'excellents conseils de management que toute personne amenée à commander un jour se devrait de lire (page 246 et suivantes) sa stratégie audacieuse mais finalement insuffisante pour les élections de 2017 et de nombreux aspects de la politique locale. L'auteur confie aussi ses moments de doute, l'impact de la vie publique sur sa famille, et l'épuisement nerveux progressivement infligé par l'injustice médiatique, l'omniprésence de la charge, l'ingratitude et la solitude au sein du soi-disant "collège" du Conseil d'État.

Le Côté Obscur de la Lumière est aussi un... recueil de poésie. Parce qu'Oskar Freysinger est un poète, et en plusieurs langues s'il vous plaît. Il ne la pratique pas pour se faire mousser ou étaler une supériorité littéraire mais comme une émanation de son esprit. Sa poésie est une réorganisation de ses pensées, une mise en mot de sentiments et de situations. D'autres, à sa place, pousseraient la chansonnette ou brosseraient leurs impressions sur une toile de peinture, mais dans sa discipline, Oskar a indéniablement du talent - n'en déplaise à tous ceux qui refusent de voir en lui la moindre qualité.

La politique ne devrait constituer au mieux qu'une facette de l'existence d'un individu équilibré et sain d'esprit. Alors qu'il est en proie au doute et à l'épuisement et dans le marathon de sa réélection - qui reviendrait à prolonger l'agonie de quatre ans encore - Oskar trouvera dans cette réalité simple la force de rebondir, la joie de vivre, et finalement la rédemption. C'est un vaincu triste mais soulagé qui quitte la scène politique en mars 2017. Oskar Freysinger ne pouvait pas retourner la tendance d'une opinion publique dressée à le mépriser pendant quatre ans, tout en assumant en parallèle son rôle de Conseiller d'État. Il s'est battu honnêtement et avec la dernière énergie et n'a pas à rougir de sa défaite. Sa retraite est l'occasion de prendre une revanche - une revanche sur les médias.

Il s'agit simplement de priver les hyènes de leur dernier repas. La manœuvre réussit au-delà de toute espérance.

C'est proprement ahurissant. Le harcèlement des médias ne tarit pas. Ils me téléphonent à tour de rôle pour me faire sortir de ma réserve. Dès que la pointe de mon nez tuméfié apparaît sur la toile, cela déclenche moult commentaires et critiques, comme si le jeu tronqué pouvait continuer ad æternam. Les médias salivent à l'idée d'obtenir une interview exclusive de l'ennemi public numéro un, enfin abattu. (...) Les propositions deviennent de plus en plus extravagantes. On me suggère une émission d'une heure à la radio romande, une émission Arena, deux pages entières dans le principal journal dominical et j'en passe. Pour quoi faire? Nourrir l'audimat? Clore le chapitre par l'exhibition du cadavre? Accréditer le happy end par la mort du méchant dûment documentée sur pellicule, pixels et papier glacé? Dieu que c'est morbide, tout ça. Au fond, l'intérêt des médias pour mon cadavre démontre combien ils sont morts eux-mêmes. Leurs nouvelles puent la charogne. Bientôt, leur métier tout entier suivra dans la tombe.

Remarquez, je comprends leur frustration: l'un de leurs meilleurs produits de vente vient de disparaître de leurs présentoirs. Il ne reste plus que la pléthore des gentils qui se tordent dix fois le cul sur la chaise pour dire que la neige est blanche et qui ne se vendent bien que lorsqu'ils ont un super-méchant en face d'eux pour assurer le spectacle. Or là, plus de super-méchant. C'est comme d'imaginer Le silence des agneaux sans Hannibal Lecter.

À partir du dimanche 19 mars j'ai sciemment privé les médias d'image. J'avoue la préméditation. Catastrophés, ils ont dû se rabattre sur les morts, les mots tant honnis, les mots trop abstraits pour faire flamber l'imaginaire des victimes de l'éducation moderne. Un pilori déserté les a contraints à jeter leurs œufs pourris dans le vide. (...)

Survivre à la mise à mort intellectuelle

Oskar Freysinger retrouve son énergie, son humour, le goût de la vie et la santé, et passe ensuite à la rédaction de son livre. "Les mois les plus heureux de mon existence", écrit-il. La question de l'après ne se pose plus: peu importe ce qu'il fera de son avenir, il a transcendé l'expérience politique.

L'ouvrage est intéressant à plus d'un titre parce qu'Oskar Freysinger raconte son expérience de l'intérieur, l'expérience d'une déshumanisation, d'une destruction systématique de sa personne, de son image et de ses accomplissements. Il n'a pas fait face à une simple mauvaise foi partisane de quelques journalistes ou adversaires politiques, mais à un effort concerté et calculé pour l'abattre. Sa mise à mort a été planifiée politiquement, mais aussi socialement, intellectuellement et humainement. Et Oskar Freysinger n'est visiblement pas le seul à avoir vécu cela.

Le parcours de l'élu valaisan n'est pas sans rappeler celui d'autres élus de droite, en Suisse ou ailleurs, ou même de simples personnalités qui avaient le malheur d'être conservatrices. Pensons à l'affaire Legrix à La Chaux-de-Fonds. Pensons à l'affaire Kavanaugh aux États-Unis. Pensons à l'affaire Windisch à Genève. Il s'agit d'une approche fondamentalement différente de la chose politique. Lorsque la droite est en situation de faiblesse, elle concède sa défaite et affute ses arguments en vue de la prochaine échéance. La gauche, elle, cherche à salir le vainqueur de toutes les façons possibles, détruisant sa vie, sa réputation et sa famille, mentant autant que nécessaire.

Il y a quelques années, j'aurais trouvé le paragraphe précédent exagéré et peu compatible avec les valeurs suisses de discrétion et de vie paisible, mais l'expérience d'Oskar Freysinger - et malheureusement de plusieurs autres - montre que cette Suisse-là a elle aussi disparu. Compte tenu du terrorisme intellectuel exercé contre eux, autant ne pas s'étonner que les individus de droite, courageux et capables d'assumer la défense de leurs convictions dans l'élection pour un poste à l'exécutif, ne courent pas les rues. C'est une autre façon pour la gauche de tenir le terrain. Tant que le grand public se laissera berner par les grands médias, les choses ne feront qu'empirer dans cette direction.

Le Côté Obscur de la Lumière est un succès littéraire mérité, un livre que tout individu intéressé par la chose politique se devrait de lire, et, si vous parvenez à en dénicher un exemplaire en librairie, certainement un cadeau original à offrir pour Noël.

27 novembre 2018

Rento du Conseil d'État: toujours gagnant!

Pour se remettre des émotions de ce weekend (je fais évidemment référence à l'échec de l'initiative sur les vaches à cornes) rien de tel qu'un petit tour par Genève où, grâce à l'affaire Maudet, on apprend chaque jour quelque chose.

Le scandale arrive cette fois-ci par un article sans prétention du 20 Minutes du 23 novembre, qui rappelle factuellement les opportunités d'indemnités - vous avez bien lu - dont dispose le futur-ex-Conseiller d'État genevois.

Alors que les appels à Pierre Maudet pour qu'il quitte ses fonctions se multiplient depuis sa mise en prévention pour acceptation d'un avantage, à la suite de son voyage controversé à Abu Dhabi, le timing d'une éventuelle démission ne serait pas sans conséquence financière pour le magistrat PLR. Si ce dernier quitte son poste avant le 29 juin prochain, il touchera une indemnité unique de 437'802 francs. S'il s'en allait après le 29 juin, il aurait alors droit à une retraite annuelle de 89'161 francs, soit 7430 francs par mois, a indiqué ce vendredi la RTS. Des chiffres confirmés par le Département genevois des finances.

Le fait que Pierre Maudet ait été conseiller administratif de la Ville de Genève entre 2007 et 2012 jouera également dans le décompte final. En effet, la loi concernant le traitement et la retraite des conseillers d’Etat et du chancelier d’Etat précise à l'article 6, alinéa 6, que «lorsque le bénéficiaire reçoit également une pension d’une corporation de droit public autre que l’Etat de Genève (ndlr: la Ville, donc) et que le montant cumulé des pensions dépasse 75% du traitement le plus élevé, la pension allouée en application du présent article est diminuée de l’excédent».


M. Maudet aura donc le difficile choix entre la rente à vie ou le pactole immédiat, comme au Rento de la Loterie Romande, pour peu qu'il tienne jusqu'au 29 juin 2019. Mais quoi qu'il advienne, l'élu PLR sait déjà qu'il dispose d'un ticket gagnant.

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Tenir jusqu'en juin 2019....

Grillé en politique, il pourra, après avoir écrit ses mémoires, passer quelques décennies aux frais des contribuables à voyager confortablement (jusqu'à Abu Dhabi si cela lui chante) et à se dorer la pilule à la plage.

L'acharnement de l'élu à rester à son poste se comprend mieux en regard de ces petits détails financiers.

"Je ne connaissais pas à Pierre Maudet un tel côté grippe-sou", tombe des nues un membre du PLR genevois dans la Julie. L'intéressé nie, évidemment. "Je n’ai jamais pensé à calculer le jour où j'aurai droit à une pension de retraite", clame-t-il. Le problème est que sa parole devient de plus en plus difficile à croire: au scandale de ses voyages, de possible trafic d'influence à l'aéroport, de son passe-droit dans l'attribution d'une licence pour un bar (lui-même lié au financement d'une campagne électorale), des liens à creuser avec des affaires immobilières, et récemment, d'une association fantoche qui réglait à la place de l'élu sa cotisation annuelle au PLR s'ajoute cette polémique autour d'un pactole de départ. Mais quand, là, il dit que l'argent ne l'intéresse pas, vous pouvez le croire sur parole, promis!

On se demande à quelles profondeur M. Maudet, dans sa chute vertigineuse, réussira à entraîner le PLR genevois.

Pour l’UDC locale, Pierre Maudet ne devrait pas avoir droit à cette pension puisqu’il partirait à cause d’une affaire judiciaire. Seulement voilà, la législation ne dit pas cela. Elle ne dit rien du tout. Témoignage désuet d'une époque où la politique attirait les individus les plus honorables, la loi ne prévoit aucun cas particulier dans le cas d'un élu débarqué suite à une condamnation.

Si le parti des Démocrates du Centre ou un autre cherche à se faire une santé pour une prochaine initiative, un boulevard s'ouvre devant lui: demander à ce que nul élu ne puisse disposer d'une rente à vie ou autre indemnité de départ à l'issue de son mandat. Il n'y a même pas besoin de condamnation pour le justifier! Ces primes sont choquantes pour tout individu normalement constitué, et inadmissibles depuis l'initiative Minder dans le privé. Même la gauche avait soutenu cette initiative! Pourquoi ne pas appliquer une version équivalente dans le public?

On verra les arguments que sortiront les adversaires d'un tel texte. Quant à détourner les gens de la carrière politique dans un exécutif, comme je dis toujours, il sera temps d'y penser lorsque l'on manquera de candidats.

Croyez-vous vraiment que des gens qui refuseraient de se lancer dans l'aventure parce qu'il n'y aurait pas de rente à vie à la clef sont les meilleurs que l'on puisse élire?

Mise à jour (1er décembre): La Tribune de Genève nous informe que M. Maudet aurait bien déduit de ses revenus les cotisations au PLR, payées à sa place par une association fantoche. Il serait donc potentiellement coupable (pour l'instant) de soustraction fiscale, et peut-être d'usage de faux. En attendant la prochaine révélation, l'administration va donc se pencher sur dix années de déclarations fiscales du magistrat genevois, qui a procédé ainsi depuis bien longtemps semble-t-il.

25 novembre 2018

Démocratie Directe, 1848 - 2018

C'est avec une immense tristesse que les héritiers naturels et adoptés de la Démocratie Directe vous font part du décès de celle-ci ce dimanche 25 novembre, à l'âge vénérable de 170 ans.

La patiente est morte des suites d'une longue maladie, rongée de l'intérieur depuis des années par les élites politico-médiatiques, les ONG et l'apathie du peuple souverain. Son état se détériora rapidement en 2012 à la suite d'arrêté félon du Tribunal Fédéral, décrétant le Droit international (et à travers lui la libre-circulation) supérieure à la Constitution, afin de ne pas avoir à faire appliquer la modification constitutionnelle du Renvoi des Criminels Étrangers.

Différents traitements de la dernière chance furent tentés par ses partisans dans l'espoir de lui rendre sa vigueur passée, mais même le massage cardiaque administré ce jour fut insufflé avec trop peu d'enthousiasme pour la ramener à la conscience.

Les obsèques auront lieu chaque dimanche de votation, jusqu'à ce que celles-ci, virant peu à peu à la mascarade, soient à leur tour complètement abolies faute de participants.

votation du 25 novembre 2018,démocratie

 


 

Toute plaisanterie mise à part, je suis évidemment attristé par les résultats des votations de ce dimanche. À l'heure où ce texte est rédigé, on compte 67% de Non, tous les cantons qui rejettent le texte (les Romands se sont encore une fois distingués par leur suprême soumission au diktat de la bien-pensance), et surtout une participation désolante de quelque 45%.

Si je suis évidemment déçu, je n'ai pas de raison de m'en vouloir. À l'inverse de beaucoup de gens qui se mordront bientôt les doigts de ce qui vient de se jouer aujourd'hui, j'estime avoir accompli ma part. Je n'ai cessé de plaider, de motiver, de convaincre et de dénoncer les manœuvres en cours, y consacrant de nombreux billets ces dernières semaines, tant sur ce blog que sur LesObservateurs.ch. Mes interventions propulsèrent d'ailleurs ce site en tête de liste des blogs les plus lus de la plateforme de 24Heures.

Le vin est tiré, il faut le boire. La même chose vaut pour les votations. Le score de rejet de l'initiative de l'autodétermination est conséquent, il s'agit d'un échec cinglant. Quels enseignements peut-on en tirer?

La campagne "sage" n'a pas marché. Le comité de campagne avait tenté une approche neutre pour un débat dépassionné, non-partisan, concernant la Suisse et son destin démocratique ; ce faisant, il a laissé le champ libre aux adversaires qui ont redoublé d'hystérie au lieu de saisir la main tendue. Le débat serein n'a jamais eu lieu. Le revirement de l'UDC alémanique dans la dernière ligne droite de la campagne n'a pas suffi.

Les gens n'ont pas compris l'initiative. Pour commencer, ce n'était même pas une initiative! L'autodétermination était un référendum contre une décision de 2012 du Tribunal Fédéral qui choisit - outrepassant son rôle - de subordonner la Constitution suisse au droit international. Mais les mécanismes de la démocratie directe étant ce qu'ils sont, il fallut passer par une initiative pour s'opposer à ce légalisme par voie juridique. Largement de quoi semer en chemin le citoyen lambda. C'est aussi la raison pour laquelle la participation fut si faible pour un sujet d'une telle importance.

La peur fonctionne. Il suffit en général de clamer comme un mantra que "cela risque de nuire à l'économie" ou que "la Suisse va se faire mal voir" pour que toute discussion rationnelle déserte le débat. Personne ne demandera de démonstration sur ces slogans. La peur est un sentiment fort qui éteint les capacités intellectuelles de l'individu ; celui-ci ne décide plus que par instinct, et se fait piéger par lui comme les chasseurs piègent les animaux.

Berne a carte blanche. Les 70% du Parlement opposés bec et ongles à l'UDC se sentent probablement pousser des ailes aujourd'hui - la raclée infligée est telle qu'il n'y a même plus besoin de prendre des précautions, comme les aurait inspirées un score plus serré. On peut s'attendre à ce que les pires lubies politiques du moment - de la signature du Pacte pour les Migrations de l'ONU à un pavillon suisse pour l'Aquarius en passant par le fameux accord-cadre avec l'UE - soient relancées dans les plus brefs délais.

La Dernière Initiative a vécu. La Démocratie directe vient de s'éteindre aujourd'hui, et la plupart des gens ne l'ont même pas compris. Elle cède la place à quelque chose d'autre - appelons-la la Démocratie restreinte, par exemple - qui ne permettra plus à aucun texte ayant trait au droit international d'être menacé par une initiative. Vu l'aspect tentaculaire de celui-ci, les droits populaires seront vite ramenés à la portion congrue, mais c'est une nouvelle réalité que les militants de tout bord réaliseront bien assez tôt.

Le rejet du vote sur l'autodétermination est aussi celui d'une certaine idée de démocratie que je faisais mienne. J'avoue que je suis très modérément inspiré par une Constitution helvétique subordonnée au droit international, comme le peuple vient aujourd'hui de l'approuver. Je ne me vois pas convaincre qui que ce soit de l'intérêt de ce régime, ni le défendre. Je ne me reconnais pas dans un peuple qui préfère sacrifier des droits démocratiques acquis de haute lutte plutôt que désobéir à ses élites.

"...Le véritable exil n’est pas d’être arraché de son pays ; c’est d’y vivre et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer." -- Edgar Quinet.


Les médias de premier plan, dont l'unique talent est de savoir cornaquer le peuple souverain, ont dirigé celui-ci de main de maître - en faveur du multilatéralisme, des organisations supranationales, des accords bilatéraux, de la libre-circulation. L'intégration avec l'Union Européenne est un choix assumé. Je ne sais pas s'il valait le sacrifice de la Démocratie directe. Je doute que l'UE soit le meilleur cheval sur lequel miser en 2018 ; les signes de son écroulement se font chaque jour plus visibles.

Cela dit, je continuerai à tenir la plume, ne serait-ce que pour rendre compte de ce que deviennent ce pays et ce continent!

21 novembre 2018

Contre la démocratie directe, l'hystérie

Quelques jours nous séparent de la votation cruciale qui, si l'initiative sur l'autodétermination est rejetée, mettra un terme au régime de démocratie directe en vigueur en Suisse depuis 1848.

Les politiciens de Berne attendent la chose avec impatience. Comme l'explique Thomas Matter depuis le marais bernois, "en plaçant le droit international au-dessus de la Constitution fédérale, [Les Conseillers nationaux et aux États sont] munis d’une baguette magique leur permettant d’ignorer la volonté du peuple. Et c’est bien commode lorsque la volonté du peuple ne leur convient pas."

Les sondages commandés par les sources officielles sont édifiants ; l'initiative devrait être balayée. Mais la vérité se trouve au fond des urnes, non dans les enquêtes d'opinion.

Les partisans de l'initiative sont incontestablement plus motivés que leurs adversaires. Tout viendra donc de la participation. Si elle est faible, que les défenseurs de la démocratie directe se contentent de regarder passer le train depuis le quai, la démocratie directe partira à la poubelle dans l'apathie générale. Si la participation est forte, au contraire, une vague pourrait provoquer la surprise. Car si l'opinion des citoyens sur un texte est une chose, aucun sondage ne peut estimer correctement l'influence décisive d'un camp plus fortement mobilisé que l'autre. Voilà où réside l'unique chance de victoire des Suisses désireux de préserver leurs droits populaires - qu'ils soient de droite ou de gauche - face aux esprits ternes qui ont renoncé à penser.

Pour ceux qui luttent pour étouffer la démocratie directe sous l'éteignoir du "droit international", le risque est bien réel. Dans sa dernière ligne droite, la campagne du NON a donc viré à un extrémisme au premier degré.

L'hystérie placardée au format mondial

Il suffit de contempler l'affichage électoral dans les rues de nos villes romandes pour se demander si les partisans du NON disposent encore de toute leur raison au vu de la surenchère pratiquée. Voici quelques exemples.

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Les déchirures sont d'origine (cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Passons brièvement sur le fadasse "N'isolons pas la Suisse" de la Fédération Genevoise des Entrepreneurs, qui a bien compris l'intérêt du travail frontalier, et son slogan "le droit international rend la Suisse plus forte", qu'on aurait aimé voir démontré plutôt que scandé.

Au centre, le PDC invoque les mânes des ancêtres ; mort neuf ans avant la naissance de la Société des Nations, Henri Dunant aurait voté contre l'autodétermination, bien sûr - et il ne sera pas là pour confirmer, c'est drôlement pratique. Malgré son inefficacité évidente, saluons la démarche didactique qui instruira peut-être le passant sur un personnage de l'histoire helvétique.

À droite, une palette de couleurs que l'on n'aurait pas forcément imaginée de la part des Jeunes Libéraux-Radicaux (oui, ce sont eux, vraiment!) et qui illustre leur socle idéologique: "Attention Jobkiller!" déclament-ils. Pour ceux qui ont connu le chômage, ou pour les maçons qui s'y préparent, ou pour Mme Calmy-Rey, c'est plutôt le droit international lui-même le Jobkiller du moment. Mais tout le monde n'a pas la chance d'avoir une place réservée dans le cabinet d'avocat paternel, je suppose.

En se hasardant auprès des affiches de la gamme verte, l'irrationnel passe au degré supérieur:

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Oui, ils l'ont fait (cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Vraiment, ils le disent: voter pour la préservation de la primauté de la Constitution sur le serpent de mer du Droit international, c'est voter... Pour Trump. Les Verts libéraux osent tout, c'est à ça qu'on les reconnaît. Le populisme est un "dangereux délire" (à l'inverse du délire, probablement éthylique celui-ci, qui a mené au design de cette affiche) et voter pour préserver les droits populaires revient à "importer les erreurs des autres". Surfer sur la détestation anti-Trump lourdement martelée par les médias officiels n'avait rien d'idiot en soi, en marketing on appelle ça un renforcement, mais même tiré par les cheveux (blonds) du tribun d'outre-Atlantique, franchement, on ne voit pas le rapport.

Les Écologistes officiels laissent aussi libre cours à leurs divagations. C'est la totale: le logo "lever de soleil" de l'UDC est perverti pour figurer la tête de l'odieux Blocher, en même temps que des armes, des dollars et un baril de pétrole nucléaire (?) tandis qu'un parapluie bleu tenu par la justice protège la joie d'un couple racialement mixte (et/ou lesbien, difficile à déterminer), une grand-mère qui manifeste pour manifester, un type chauve qui lit un journal avec un ado coloré par-dessus son épaule, et un bobo urbain (lunettes, barbiche d'intello) qui vote. Génial. On notera l'obsession des Verts pour les questions raciales. Au vu de cette affiche, on aura compris qu'il faut lutter contre les méchants, évidemment, mais le reste n'a guère de sens.

Et ce sont ces gens qui clament régulièrement que les campagnes de l'UDC sont outrancières?

L'hyperbole

Mais "l’œuvre magistrale" de cette campagne nous viens tardivement du "Comité Romand pour le Non à l'initiative anti-droits humains", une association-prétexte montée sur le tard mais avec de gros moyens et une affiche que je ne résiste pas au plaisir de reproduire ci-dessous:

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Carton plein.

Examinons: le facho enragé (rouge de colère, avant-bras velus, crâne rasé, bottes à semelles épaisses) attaque au marteau-piqueur le socle de la pyramide des "droits humains". Au-dessus on trouve d'autres thèmes: la famille (?), l'éducation, le droit à la vie (on ne doit pas parler de l'avortement j'imagine), la sphère privée, la liberté d'expression (jamais menacée par la gauche), la liberté de conscience (la même qui fait que la CEDH veut préserver le délit de blasphème...)

Et au sommet, quelques silhouettes désincarnées, avec des banderoles, vulnérables face au monstre, brandissant la bannière "protégeons nos droits", alors que ceux-ci sont justement minés par le droit international... Les rôles sont distribués: les démocrates sont des fascistes et les anti-démocrates sont, en fait, les vrais défenseurs de la démocratie. Merveilleuse interversion des valeurs!

Comme le résume un internaute par ailleurs,

C'est juste ahurissant. Selon les adversaires de l'initiative, la Suisse serait un pays sans loi et la protection des citoyens ne repose que sur la CEDH. Selon eux, il n'y aurait plus de traités internationaux entre la Suisse et ses partenaires, mais ils n'expliquent pas pourquoi. Que je sache, le droit à l'auto-détermination ne signifie pas la mise à plat de tous ces traités...


Certes. On continue à mettre en garde le grand public contre l'effrayante "mise en danger de 600 traités" suite à l'autodétermination, mais on se demande comment les élus du pays en seraient venus à signer 600 traités contraires à la Constitution? Soit il y a de l'exagération dans l'air, soit la corruption à Berne est au-delà de tout ce que l'on peut imaginer.

Le dernier vote

La votation du 25 novembre sur l'autodétermination est l'objet le plus important porté au vote depuis la naissance de la Démocratie directe en 1848, puisque son rejet en marquera la fin.

Si les Suisses rejettent l'initiative pour l'autodétermination, ils renonceront collectivement à leur souveraineté. Il ne sera plus possible de mettre en œuvre la moindre initiative dont les autorités auront décidé qu'elle contrevient au "droit international" - selon leur interprétation souple de ces critères, cela va sans dire.

Rappelons-nous que rien que les deux initiatives agricoles proposées en septembre, "Pour des aliments équitables" et "Pour la souveraineté alimentaire", étaient déjà présentées comme violant le droit international. Ainsi, le 26 novembre au matin, les Suisses pourraient ne même plus avoir le droit de voter sur de tels textes. Et on attend avec impatience la fin du scrutin, que le Parlement puisse accepter le Pacte de l'ONU sur les migrations.

Je le sais bien, la Terre ne s'arrêtera pas de tourner quoi qu'il sorte des urnes dimanche - mais la Suisse pourrait devenir une particularité mondiale, la seule et unique nation volontairement subordonnée au droit international. Pour un pays qui avait longtemps voulu rester à l'écart des organisations supranationales au nom de sa neutralité, le revirement est total.

L'hystérie des adversaires du texte dans cette dernière ligne droite donne à réfléchir. Tous présentent la Démocratie comme quelque chose de néfaste et dangereux, qu'il faut absolument contrôler. Leur méfiance vis-à-vis du peuple helvétique est consternante, à la limite du mépris.

Tout le paradoxe est qu'ils ont besoin de ce peuple, une dernière fois, pour rejeter ce texte. Après, l'affaire sera réglée.

J'ose espérer que les citoyens se mobiliseront, ne serait-ce que pour s'exprimer. Ceux qui ne voteront même pas sur un sujet pareil, pour ou contre, ne méritent pas leurs droits démocratiques. Le 6 décembre 1992, lors du référendum sur l'adhésion à l'Espace Économique Européen, près de 80% des électeurs avaient voté. Combien seront-ils dimanche?

J'ose aussi espérer un réveil des consciences, une saine réaction de rejet contre les arguments employés pour s'opposer à l'initiative pour l'autodétermination. Car voter pour les arguments placardés sur ces affiches revient à céder à la peur, à l'hystérie et au mensonge, et à encourager plus de campagnes sur le même modèle. Ces manœuvres devraient susciter le dégoût et non l'adhésion.

Alors, je vous en conjure, ne laissez pas votre précieux bulletin de vote pourrir au milieu des enveloppes du courrier.

Votez, et faites voter!

19 novembre 2018

Brexit: Quelque chose de pourri au Royaume de Sa Majesté

Que se passe-t-il ces derniers jours au Royaume-Uni?

Si on se contente des médias francophones, on apprend que Mme Theresa May fait face à des démissions en série de ses ministres, que les Tories sont en rébellion ouverte contre son leadership, qu'elle reste Premier Ministre malgré tout... Et à l'antenne et dans ses discours, elle continue d'affirmer que le deal de 585 pages proposé à Bruxelles est la meilleure issue possible pour le pays.

Impossible d'y comprendre quoi que ce soit.

Theresa May dans Mission: Brexit Impossible

Pour remettre les pièces du puzzle dans l'ordre il suffit de se rappeler que, comme la majeure partie des élus conservateurs, Theresa May avait fait campagne contre le Brexit. Elle profita de la fin de carrière précipitée de David Cameron pour prendre sa place. On dirait que l'épisode remonte à des siècles, mais c'était à l'été 2016...

La très faiblement eurosceptique May se retrouva donc en charge de "traduire la volonté des citoyens" qui avaient choisi le Brexit dans leur majorité - alors qu'elle même avait souhaité rester dans l'Union Européenne. Confier un mandat pareil à un individu qui a publiquement témoigné son allégeance à l'autre camp dépasse l'entendement... Si vous espérez que les choses soient faites correctement. Si vous souhaitez précisément faire dérailler le processus, en revanche, alors vous tenez le candidat idéal.

Theresa May avait pour mission de rendre imbuvable un Brexit ordonné, et c'est exactement ce à quoi elle est parvenue.

Rappelons-le:

  • Personne dans la haute société britannique ne souhaitait que le Brexit ne l'emporte. Personne.
  • Personne dans les élites au pouvoir dans l'Union Européenne ne souhaitait que le Brexit ne l'emporte. Personne.
  • Personne dans les élites dirigeantes des États-Unis d'Amérique d'Obama ne souhaitait que le Brexit ne l'emporte. Personne.

Lorsque contre toute attente le vote du Brexit fut approuvé, les élites n'eurent d'autre choix que de faire ce qu'elles font toujours en pareil cas: chercher un moyen de le saboter.

Elles continuèrent à travailler au corps le peuple britannique avec des perspectives effrayantes sur ce qui se passerait en cas de sortie "désordonnée" de l'UE du Royaume-Uni, tout comme elles l'avaient fait durant la campagne. En parallèle, May ne fit rien d'autre que de perdre son temps dans des allers-retours à Bruxelles pour des réunions stériles dans lesquelles jamais rien n'était formellement conclu. Nous sommes deux ans et demi après le vote du Brexit et le Royaume-Uni est toujours autant dans l'Union Européenne que la veille du vote. Et le processus de divorce pourrait s'étendre jusqu'en 2020, voire 2022.

Comme le rappela avec talent Martin Pánek sur BrexitCentral.com, la partition de la Tchécoslovaquie entre République Tchèque et Slovaquie à la suite de la dislocation de l'Union Soviétique ne prit que six mois. Les gouvernements tchèques et slovaques travaillèrent ensemble de façon constructive et sincère pour parvenir à une situation saine. Il suffit de se remémorer cet épisode de l'histoire européenne pour constater à quel point Londres et Bruxelles sont aux antipodes d'une séparation à l'amiable.

Le problème est que Bruxelles n'a jamais cédé sur rien, tandis que Mme May céda sur tout. Le résultat est un projet de Brexit de 585 pages qui contient sur chaque point à négocier le pire accord imaginable pour le Royaume-Uni. L'Union Européenne gardera le contrôle de la politique commerciale et fiscale du pays, et ni le gouvernement ni le peuple n'auront leur mot à dire. Les Britanniques continueront à payer comme avant pour l'Union Européenne, mais il n'y auront plus le moindre pouvoir de décision. M. Junker et le clone idéologique qui le remplacera peuvent se réjouir, ils n'auront plus à supporter les saillies de M. Farage au Parlement Européen.

Pour ceux que cela intéresse, le journal The Spectator britannique se donna la peine de relever les 40 pires horreurs disséminées dans les pages du futur accord.

Le Brexit négocié par May est une punition pour les Anglais. Ils s'inquiétaient de leur avenir et eurent l'audace de se choisir dans les urnes un destin différent de ce qui avait été planifié pour eux. À la place, ils auront un "deal" qui permettra à la Lituanie et à la Grèce de se prononcer sur les accords commerciaux que la Grande-Bretagne aura ou non le droit de signer - avec le Canada, par exemple. Le Royaume-Uni sera toujours tributaire de l'unanimité des membres de l'Union douanière européenne pour traiter avec des pays tiers. Il continuera à devoir reprendre sans dire un mot les évolutions futures du droit européen.

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Certains Conservateurs moins corrompus que les autres réalisèrent à quel point l'accord de Brexit négocié avec Bruxelles trahissait la volonté des citoyens, les promesses de campagne de leur parti lors des dernières élections, et les intérêts économiques et politiques du Royaume-Uni. Les ministres concernés du Cabinet May n'eurent dès lors d'autre choix que de démissionner - Boris Johnson et David Davis en juillet, quatre autres ministres la semaine dernière, dont le ministre chargé du Brexit, excusez du peu.

La crise emportera probablement Theresa May et la majorité des Tories, mais cela n'a aucune importance. Le UKIP est décimé depuis le dernier scrutin - les électeurs s'en sont détournés en pensant que la "mission était accomplie". Si de nouvelles élections ont lieu, la moitié des Conservateurs réélus seront de toute façon des fidèles de Bruxelles. À gauche, l'opposition fait publiquement allégeance à l'Union Européenne. May et son Brexit ont beau se diriger droit dans le mur, le gouvernement suivant sera encore plus pro-UE, quoi que votent les Anglais. On en serait presque à citer Coluche et son fameux "si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit..."

Mme May, après avoir savonné la planche pendant des mois au Brexit sans accord en disant que ce serait une catastrophe, explique que son projet d'accord étant le meilleur possible. Le choix est désormais entre le Brexit sauce Theresa May ou rester dans l'Union peut-être pour toujours. Citant Mme May:

"Un changement de leadership à ce stade ne rendra pas les négociations plus faciles... Ce qu'il signifie est qu'il y a un risque que nous retardions les négociations, et qu'il y a un risque que le Brexit soit retardé ou refoulé (sic)."

Le Hard Brexit est le seul Brexit

Résumons: Theresa May travaille depuis son accès au pouvoir à maintenir la Grande-Bretagne dans l'Union Européenne. Elle pense parvenir à cet objectif soit en faisant de son pays un vassal de l'UE via son projet de traité de Brexit, soit en espérant que le peuple anglais renonce au dernier moment en se disant que la situation actuelle est encore préférable à une soumission totale.

Le seul obstacle restant sur son chemin est le risque d'un Hard Brexit, un Brexit sans accord avec l'UE. Voilà pourquoi elle travaille d'arrache-pied depuis des mois pour effrayer le pays entier avec des scènes d'Apocalypse si cette éventualité se produit.

Theresa May est l'exacte opposée de Margaret Thatcher, qui avait compris ce que deviendrait l'Union Européenne et combattit jusqu'à son dernier souffle politique pour empêcher le Royaume-Uni de tomber dans le piège dans lequel il se trouve maintenant.

Le pays disposait de tous les leviers dans les négociations du Brexit. May les gâcha les uns après les autres tandis que les bureaucrates hautains de Bruxelles décidèrent de se cantonner à des positions de principe qui compliquèrent des issues triviales, comme la libre-circulation à la frontière entre l'Irlande et l'Irlande du Nord, au point de les rendre complètement insolubles.

La seule option viable encore sur la table est celle d'un Hard Brexit, un Brexit sans accord. Celle-ci ne pourra survenir que si les Conservateurs sont promptement repris en main par un authentique défenseur des intérêts du Royaume-Uni, ce qui a peu de chances d'arriver car personne n'aime moins prendre de risques qu'un politicien accroché à son siège.

Ce n'est pas tout de voter pour un référendum, il faut ensuite porter au pouvoir des politiciens avec la volonté de l'appliquer. Si les citoyens anglais pro-Brexit avaient fait preuve d'un peu plus de discernement dans le choix des Tories qu'ils élurent au Parlement britannique, le Brexit se serait sans doute mieux passé.

Ne croyez jamais un politicien qui dit qu'il a compris le message sorti des urnes après s'y être opposé durant toute la campagne. Changez-en.

Première publication sur LesObservateurs.ch.