21 janvier 2019

Défilé pour le conformisme

Depuis vendredi, les médias ne tarissent pas d'éloges sur la "Manifestation pour le climat", qui réunit des gymnasiens et des apprentis dans une quinzaine de villes du pays, dont Lausanne.

Des centaines de jeunes lobotomisés par la propagande climatique défilent dans les rues pour réclamer plus de taxes et d'interdictions, étant entendu que le porte-monnaie est le seul moyen pour "changer les choses". Ils brandissent des pancartes pour réclamer moins de liberté, pour obtenir plus de gouvernement mondial, pour affecter le mode de vie de ceux qui ne pensent pas comme eux.

En France, les gilets jaunes manifestent pour ne pas mourir ensevelis sous les taxes et les interdictions, victimes collatérales des gouvernements engagés dans la lutte contre les moulins à vent climatiques. En Suisse, la jeunesse manifeste pour recevoir plus de taxes et d'interdictions.

Les commissaires politiques peuvent avoir la larme à l’œil ; le succès est total.

Il est loin le temps où l'école enseignait la pensée critique, formait l'esprit à une réflexion indépendante, aménageait des débats sur des sujets de société sans porter de jugement. Aujourd'hui, on n'y confronte plus les opinions ; on assène. Les dissidents sont impitoyablement réduits au silence. Le film de propagande d'Al Gore "une vérité qui dérange" fait partie du cursus obligatoire. Peu importe que le politicien, avec l'hystérie qui le caractérise, se soit régulièrement couvert de ridicule avec ses prédictions alarmistes ; comme pour les cadeaux, c'est l'intention qui compte.

En sortant de l'école, en ouvrant les journaux (gratuits ou non), en allumant leurs écrans, les enfants verront renforcé le message entendu à l'école ; sur ce sujet comme sur d'autres, pour un Suisse francophone et peu curieux, la contradiction n'existe pas, et même cela n'éveillera plus aucun soupçon chez lui. Le mantra est répété chaque soir lors de la messe du 19:30. Les invités sont tous d'accord, les rapports perpétuellement effrayants, les prévisions toujours pires que prévu. Les signaux d'alarme se multiplient plus vite que les moustiques en été. On va tous dans le mur. On est fichus.

fin-du-monde.jpg

...Mais ensuite, on apprend (ouf!) que tout n'est pas complètement perdu, et qu'avec quelques taxes par-ci, quelques prélèvements par là, quelques menues interdictions, peu de choses en somme, on pourrait sauver la planète! Si les experts de l'ONU le disent, des gens dignes de confiance, c'est que ça doit être vrai, non?

Les gouvernements mondiaux ont réinventé le commerce des indulgences, mais qui étudie encore l'histoire?

Il reste néanmoins quelques lueurs d'espoir.

D'abord, nos élèves ont beau "faire grève" (quelque chose que j'avais toujours lié à une activité salariée, m'aurait-on menti?) pour le climat, ils ont la roublardise de la faire un vendredi ouvré. Courber les cours, ça n'a pas de prix. Nos manifestants seront un tout petit peu plus crédibles, et sans doute beaucoup moins nombreux, le jour où ils feront vraiment un effort personnel pour manifester - comme prendre sur leur temps libre.

Et puisque nous parlons de crédibilité, quelqu'un devrait dire à ces jeunes celle-ci commence en donnant l'exemple. Je ne parle pas de jeter leurs pancartes en carton dans des containers de recyclage prévus à cet effet à la fin de la manifestation, mais simplement d'adopter et d'assumer le mode de vie qu'ils préconisent. Fini les achats sur Internet et les vacances EasyJet! Qu'ils payent des billets de train avec la compensation CO2, qu'ils rechargent leurs smartphones à l'électricité verte! Je ne doute pas qu'ils trouveront toujours de nombreuses excuses pour ne pas le faire, mais enfin, demander à l'État de réglementer sa vie parce qu'on n'y arrive pas soi-même n'est guère une preuve de maturité.

Ensuite, il y aura peut-être quelqu'un d'un peu plus éveillé dans la foule pour comprendre que la Suisse est bonne élève en matière de protection de l'environnement par rapport à bien d'autres pays développés, et donc qu'en gros, si effort il y a il serait peut-être à faire ailleurs. Là où les gens ne manifestent rien d'autre que de l'apathie face à la préservation de l'environnement, par exemple. On pourrait mettre pratiquement tous les pays non-occidentaux dans cette catégorie, hélas.

Enfin, le principal problème de l'hystérie, c'est qu'elle est difficile à entretenir sur la durée. L'état de panique face à la fin du monde sera long d'ici que la planète prenne feu spontanément en 2100. Les élèves suisses ont bien raison de vouloir renoncer à voyager ; en sortant des frontières du pays, ils risquent de plus en plus de passer pour des imbéciles en confrontant leurs opinions avec celles des peuples alentours. En 2017, seulement 52% des Français et 50% des Allemands considéraient la prétendue "urgence climatique" comme la première priorité. Et en s'éloignant c'est encore pire: aux USA, ils n'étaient que 37% à s'inquiéter de ce thème - on parle du 2e pays le plus pollueur au monde - ou 18% en Chine - et là, on parle du premier. (Si vous vous posez la question, le sondage est présenté sur le site du WWF.)

Depuis que les Accords de Paris sont morts il y a un an et demi, le monde se désintéresse lentement de la théorie controversée du Réchauffement climatique. Sur le plan international, il n'y a plus d'argent à se faire. Mais comptons sur la Suisse, toujours en retard d'une guerre, pour rester le fer de lance d'un combat qui n'est plus une priorité que dans les discours des élites qui voyagent autour du monde en jet privé.

16 janvier 2019

Face à l'Affaire Maudet, le PLR genevois choisit le suicide

La grande explication a finalement eu lieu mardi soir. Au grand auditoire d'Uni Dufour, plus de 700 membres du PLR genevois se réunirent pour discuter de l'affaire Maudet. La couverture live de l'événement fut assurée par plusieurs médias, dont 20 Minutes.

Presse, radios, télévisions et sites web firent leurs choux gras de ce grand déballage quasi public, chacun choisissant ses répliques préférées et alimentant de nombreux articles ce mercredi.

Je me suis déjà exprimé sur l'affaire Maudet en septembre dernier. Depuis, celle-ci n'a cessé de prendre de l'ampleur, si bien que l'on pourrait parler de la tentaculaire affaire Maudet. Soupçons d'octroi d'avantage, de passe-droit, de fraude fiscale, mais le politicien n'a toujours pas été condamné. La justice est plus lente que les tempêtes médiatiques que ses enquêtes suscitent. Dans les arcanes du droit, il n'est même pas certain qu'il soit reconnu coupable de quoi que ce soit.

Pourtant, les appels à la présomption d'innocence sonnent creux. Le terme ne fut d'ailleurs rapporté qu'une seule fois pendant les plus de trois heures de débat d'hier soir, lors d'une présentation par Christian Lüscher du contexte de cette assemblée générale extraordinaire. C'est fort logique: la présomption d'innocence concerne avant tout la justice, pas la politique. L'opinion publique fait ses choix et rend des jugements différents. Le non-respect de la parole donnée, les manipulations et les mensonges ne sont peut-être pas pénalement répréhensibles, mais pour une population qui avait confiance dans ses élus c'est une sentence sans appel.

genève,pierre maudet,corruption,plrLes belles déclarations sur les principes de bénéfice du doute et de présomption d'innocence ne pèsent pas lourd dans le secret de l'isoloir.

Pierre Maudet est politiquement fichu, même s'il est blanchi par la justice. Qu'il soit coupable ou non importe moins qu'il a menti, effrontément et à d'innombrables reprises. Il a menti aux médias, à ses confrères de l'administration publique, à ses collègues de parti, au fisc, au peuple genevois. S'il a au moins la moitié de l'intelligence qu'on lui prête, il sait parfaitement quelle est sa situation. La stratégie du politicien semble plus n'être que de payer de belles paroles et, à la tête d'un dicastère fantôme, de tenir jusqu'à toucher une rente à vie. Je ne croirai le contraire que lorsqu'il se sera engagé par écrit à y renoncer.

Il poursuit cette stratégie coûte que coûte, dusse-t-elle détruire tout ce qui reste du PLR genevois.

La seule question qui restait pour le PLR aurait donc dû être le choix de la meilleure stratégie pour se débarrasser d'un Pierre Maudet devenu boulet, étant donné qu'il paraît impensable qu'il poursuive une carrière politique à l'issue de son mandat. Et poser une telle question, c'est y répondre.

À la place, le PLR choisit la voie d'un cafouillage monumental, qui confine au suicide politique.

Le pire est sorti de cette assemblée. Le pire.

Sur les 709 délégués votant, 341 ont soutenu le Conseiller d'Etat, 312 l'ont désavoué et 56 ont choisi de s'abstenir. Pierre Maudet a donc "sauvé sa peau" en emportant une majorité relative de 48%, même pas la majorité absolue. Les guillemets sont de rigueur parce que le politicien laissa comme d'habitude planer l'ambiguïté sur ce qu'il ferait si le PLR ne lui avait pas renouvelé sa confiance, déclarant qu'il "tiendrait compte" du vote, "prendrait la mesure du message" et "en tirerait les conclusions..." Des phrases qui ne veulent rien dire, toujours...

Ce soir-là, quelques Genevois firent preuve d'honneur, à commencer par Alexandre de Senarclens, président du PLR genevois, qui invitait à refuser la confiance à Maudet. Il avait annoncé en termes limpides qu'il quitterait son poste s'il était désavoué par les délégués - un joli contraste avec la langue de bois permanente de Pierre Maudet. La direction du parti vient donc de donner sa démission, et on peut être sûr que ceux qui les remplaceront seront des partisans de celui par qui le scandale arrive, ce qui contribuera certainement à rendre le PLR encore plus sympathique aux yeux de la population genevoise. Quasiment la moitié des délégués PLR ne veulent plus de Maudet, imagine-t-on ce que cela signifie au niveau des sympathisants, des électeurs?

Le PLR Genevois se retrouve en porte-à-faux vis-à-vis du PLR suisse, dont la Présidente Petra Gössi rappela peu après le vote plusieurs évidences, à savoir que Maudet "avait bafoué les valeurs du parti" et "nui au PLR genevois". Heureusement pour ce dernier, l'exclusion de la section cantonale du parti national ne semble pas à l'ordre du jour. Pourtant, le PLR suisse est immanquablement maculé par le dégât d'image. Pierre Maudet avait été le candidats-alibi romand lors de la succession de Didier Burkhalter ; à cette occasion, il se fit largement connaître en Suisse alémanique, une notoriété bien embarrassante aujourd'hui.

Ce mardi, le PLR genevois ne s'est pas simplement tiré une balle dans le pied, il vient de se jeter dans le lac avec une pierre au cou. D'une courte majorité, il choisit de rester solidaire d'un politicien que les Genevois méprisent désormais au plus haut point (il suffit de lire les commentaires des lecteurs lorsqu'ils ne sont pas désactivés) et subiront donc probablement une cuisante descente aux enfers politique. La droite genevoise peut dire adieu à sa majorité au Conseil d'État aux prochaines élections, et à un bon score lors des fédérales de la fin de l'année.

Je ne jette pas la pierre aux délégués PLR qui mirent le mauvais bulletin dans l'urne à l'Uni Dufour le 15 janvier, saisis par l'émotion du moment et la persistance irrationnelle d'une confiance dans un politicien félon dans lequel ils avaient tant crus. J'ai été dans de tels assemblées, l'ambiance s'échauffe, les répliques fusent, les sacs se vident et collectivement, la foule prend de mauvaises décisions. Ce ne sont que des êtres humains après tout.

Mais il est aussi important qu'ils apprennent de leurs erreurs, et comptons sur les Genevois pour le leur faire comprendre.

29 décembre 2018

Réflexions sur la double-nationalité

"La double-nationalité est devenue chose normale", claironne le site d'information étatique Swissinfo. L'article repose sur un dossier sur la double-nationalité établi par la Commission fédérale des migrations (CFM) et publié un peu plus tôt dans l'année.

Visages.jpgVisages de binationaux, en couverture du rapport de la CFM.

Le document, très synthétique, contient des de statistiques et des discussions politiques autour du thème de la double-nationalité, mais commence par un constat relativement indiscutable: une partie croissante de la population ne peut plus être désignée par les simples catégories "Suisse" ou "étranger" - tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Suisse.

Aujourd’hui, un Suisse sur quatre, que ce soit dans le pays ou à l’étranger, possède au moins une nationalité supplémentaire. Ce chiffre serait même plus important car les données disponibles se basent uniquement sur les personnes de plus de 15 ans. Chez les Suisses vivant à l’étranger, le pourcentage de binationaux est d’environ 75 pourcent.


Un quart des Suisses de passeport résident en Suisse sont donc double-nationaux, et trois quarts à l'étranger, ce qui éclaire d'un jour nouveau la composition de la fameuse "Cinquième Suisse" vis-à-vis des quatre autres.

La double-nationalité pose la question de la loyauté. Comment tranchera un binational sur un arbitrage entre ses deux pays d'appartenance? De quel pays se réclamera-t-il lors d'une compétition sportive où ils se font face? Et, sur un plan plus dramatique, si un conflit devait les opposer? "Double-nationalité, double-fidélité", résume Frank Leutenegger sur LesObservateurs.ch. À l'heure où les binationaux forment des contingents importants au sein de l'armée de milice helvétique et disposent comme les autres d'une arme militaire en dotation, la question a des implications nettement plus concrètes qu'une discussion sur le sexe des anges.

Un pied dans chaque pays, mais un seul cœur

Il n'existe pas de binational "50-50". Une des deux nationalités a toujours préséance dans l'esprit d'un binational, reste à savoir laquelle. Certains choisissent la nationalité helvétique pour les avantages qu'elle procure, l'impossibilité d'être expulsé du pays ou les facilités en cas de voyage. Ces Suisses de papier privilégient leur nationalité d'origine et n'ont que peu d'estime, ou pas d'estime du tout, pour le passeport rouge à croix blanche. Ils le voient d'un œil purement utilitaire. Au contraire, d'autres franchissent le pas en ressentant une communauté de destin avec les Suisses qui les ont accueillis. Ils regardent alors leur nationalité d'origine comme un reliquat de leur histoire personnelle. Ces Suisses vous diront qu'une nationalité acquise en toute conscience a plus de poids qu'une nationalité innée. Bien sûr, d'autres encore sont binationaux de naissance, et là, bien malin qui peut dire où ira leur allégeance.

On peut discuter à l'infini des Suisses binationaux, de leurs convictions intimes, de leurs priorités, de leur orientation politique. Il est facile pour des conservateurs d'y voir le visage de l'ennemi ; pourtant, en 2017 en Allemagne, les Allemands naturalisés (donc binationaux, l'acquisition de la nationalité allemande n'impliquant pas de perdre celle d'origine) furent plus nombreux à voter pour l'AfD (14%) que les Allemands de souche (13%). L'écart est faible mais permet de battre en brèche l'idée que les binationaux seraient systématiquement en faveur de plus d'immigration incontrôlée, de plus de redistribution aveugle, de plus de pillage de la société hôte. Certains individus voient tout simplement plus loin que le bout de leur nez et n'ont pas envie que leur pays et celui de leur descendance dégénère pour se retrouver au niveau de celui qu'ils ont choisi de quitter. On peut aussi penser, sur le cas allemand, qu'ils ne se sentent pas autant culpabilisés par la propagande anti-AfD des médias ressassant en permanence les "heures sombres de l'histoire", et gardent donc une plus grande liberté intellectuelle pour arrêter leur vote.

En tant que binational, inscrit à l'UDC avant même d'avoir reçu la nationalité suisse, je pourrais facilement me citer en exemple d'individu cherchant à défendre la démocratie directe, l'indépendance et la neutralité du pays malgré son origine étrangère. Il suffit pourtant de se remémorer l'existence d'autres binationaux dans l'arène politique - Ada Marra, Pierre Maudet, Olivier Français, Claude Béglé, Lisa Mazzone, Claude Janiak, Cédric Wermuth et bien d'autres - pour se rendre compte que les contre-exemples sont malheureusement légions.

La question de la loyauté d'un binational poussa le Conseiller fédéral PLR Ignacio Cassis à renoncer à son passeport italien avant d'accéder à son poste. "Nous avons des ambassadeurs suisses dans le monde, à qui on demande de n'avoir que la nationalité suisse. Je peux mal m'imaginer que leur chef puisse en avoir deux, ce ne serait pas cohérent", s'est-il justifié en invoquant une règle - périmée - du DFAE. Si rien ne l'y obligeait dans la loi, sa démarche montre que la question de la double-nationalité suscite un débat aux plus hauts niveaux.

Super-Citoyens

La double-nationalité a l'incomparable avantage de la simplicité administrative: chaque pays considère ses ressortissants comme des citoyens pleins et entiers et ne se soucie pas du reste. Vérifier qu'un citoyen dispose de sa nationalité et d'aucune autre serait une tâche potentiellement très complexe, et, compte tenu du nombre et du manque de coopération de nombreux États de la planète, probablement impossible à garantir.

Reste que dans la pratique, la double-nationalité offre d'immenses avantages et pratiquement aucun inconvénient. Un citoyen binational brise la règle démocratique de base "une personne égale une voix" en pouvant voter dans deux pays. Il peut voyager avec l'un ou l'autre passeport, à sa convenance. En voyage, il peut se réfugier ou faire appel aux missions diplomatiques de deux pays différents. En cas d'inculpation un État dont il est citoyen peut lui retirer son passeport pour l'empêcher de quitter le pays, mais il suffit que le binational ait gardé un second passeport pour se rendre où il veut comme bon lui semble - et échappe ainsi à la justice. Et si les choses tournent mal il pourra toujours faire appel à l'État de sa deuxième nationalité pour intercéder auprès du premier... Autant d'options hors d'atteinte des citoyens normaux, attachés à un seul pays.

L'acquisition de la nationalité helvétique est longue, mais sans risque: hormis l'effort investi dans la démarche, échouer n'entraîne aucune conséquence. Réussir ouvre en revanche de nombreuses options personnelles, y compris pour sa descendance. Autrement dit, l'approche rationnelle de la nationalité consiste à essayer de devenir binational, et plus encore si les circonstances le permettent. Bien entendu, on peut se demander quel sera le degré de solidarité avec les populations autochtones d'un individu collectionnant les passeports.

Avec la généralisation de la multi-nationalité, nous assistons peut-être à l'émergence d'une réelle caste transnationale (ou se percevant comme telle) au sein de laquelle les États-nations ne sont que des reliquats du passé, même s'il faut parfois faire preuve d'un peu d'hypocrisie pour décrocher un sésame supplémentaire. Ces gens, très nombreux en Suisse, sont-ils le futur ou une anomalie de l'histoire ?

Restreindre la double-nationalité?

Depuis 1992, la Suisse n'oblige plus les candidats à la naturalisation à renoncer à leur nationalité d'origine. La volonté de réformer cette approche revient régulièrement sur le devant de la scène, mais un quart de siècle de pratique rend quasiment impossible tout retour en arrière. Les juges de Mon-Repos - ou leurs supérieurs de la CEDH - s'empresseraient de retoquer une loi interdisant la double-nationalité au nom de l'inégalité entre les nouveaux naturalisés et les binationaux existants. Quant à forcer tous les binationaux à renoncer à l'une ou l'autre de leurs nationalités et à s'assurer que c'est chose faite, bonne chance.

Les autres options ne sont malheureusement pas meilleures. Certains brandissent comme la Panacée l'idée d'interdire l'accès à des mandats politiques à de tels individus. Outre l'éternel défi de la vérification, l'approche elle-même est une fausse bonne idée: l'interdiction faite à un individu de se présenter à une élection devant le peuple est une restriction des droits populaires. Cela revient à limiter le choix des citoyens, donc à diminuer leur responsabilité. Les promoteurs de telles initiatives aimeraient bien que les gens n'élisent pas par exemple des candidats faisant le jeu du communautarisme, et c'est compréhensible, mais s'y prendre de cette façon revient à reconnaître sa défaite. Si les électeurs eux-mêmes sont incapables de faire le tri et choisissent en masse des candidats en vertu de leurs nationalités étrangères, le mal est déjà fait - ces gens n'auraient jamais dû obtenir le droit de vote en premier lieu.

De plus, et on touche à nouveau au problème de la nationalité de cœur, un passeport n'est jamais qu'un simple document administratif. Il serait facile pour les politiciens concernés de renoncer à diverses nationalités supplétives pour respecter la lettre d'une telle loi sans que personne ne soit dupe. Un communautariste kurde convaincu pourrait sans hésiter renoncer à son passeport turc, par exemple, pour continuer à se présenter comme le héraut de sa communauté.

Non seulement il n'y a pas de solution simple, mais il est peut-être tout simplement trop tard. Avec 25% du corps électoral au bénéfice d'une double-nationalité sans compter la cinquième suisse, une minorité probablement très motivée pour préserver ses avantages, toute approche démocratique pour refermer la porte aux binationaux est probablement vouée à l'échec. De plus, le mouvement qui proposera un tel texte rassemblera l'unanimité contre lui et aura droit à tous les noms (nationalisme ranci, fermeture d'esprit et cætera) pendant le chemin de croix jusqu'à la défaite.

Je ne vois franchement pas quel sursaut pourrait retourner par miracle la majorité de l'opinion sur un tel sujet. La question aurait peut-être eu une autre issue si une initiative avait abordé de front la question assez tôt, mais après vingt-six ans de pratique de double-nationalité, l'urgence est difficile à plaider.

Serais-je devenu suisse si j'avais dû renoncer à ma nationalité française? Sans hésiter. D'autres auraient-il hésité ou renoncé? Certainement. Mais indépendamment du nombre et de la couleur des passeports, ce sont les convictions et l'engagement qui doivent prévaloir lorsque le temps est venu pour le peuple suisse d'élire ses représentants. Les partis patriotiques gardent toute leur pertinence lorsqu'ils attirent l'attention de l'électorat sur les loyautés transfrontalières de certains candidats, binationaux ou non.

Aux électeurs d'avoir assez de maturité pour voter ensuite en conséquence.

09 décembre 2018

Martine Brunschwig Graf, le mensonge dans la peau

Les innombrables ramifications de l'affaire Ramadan n'en finissent pas de faire des vagues. Certaines s'échouent jusque sur la grève de Genève, éclaboussant des notables qu'on aurait espéré au-dessus de tout soupçon.

Tariq Ramadan, coupable d'actes sexuels sur mineures

Comme d'habitude, il faut quérir ailleurs l'information qui concerne la Suisse romande. Ici, il faut la chercher dans le magazine français Le Point - qui cite lui-même un reportage de Radio Lac, peu repris par les médias locaux - pour savoir de quoi il retourne.

Tariq Ramadan est rattrapé par son passé d'enseignant en Suisse. L'enquête, commandée par le gouvernement du canton de Genève sur les abus à l'école, porte principalement sur le Cycle d'orientation des coudriers et sur le collège de Saussure, où Tariq Ramadan a enseigné le français entre 1984 et 2004. Ce rapport confidentiel, remis au Conseil d'État le 31 octobre dernier, vient d'être révélé par Radio Lac. Les enquêteurs, deux anciens juges, ont entendu une cinquantaine de personnes, dont quatre anciennes élèves du prédicateur.


On peut lire que Tariq Ramadan serait parvenu à entretenir des relations sexuelles avec trois élèves âgées de 15 à 18 ans. Une ancienne élève confiait avoir été "abusée et violentée". "J'ai eu des relations sexuelles avec lui. Il était marié et père de famille. Cela s'est passé trois fois, notamment dans sa voiture. C'était consenti mais très violent. J'ai eu des bleus sur tout le corps. Il m'a toujours fait croire que je l'avais cherché".

Ces actes sont punis par les articles 187 à 190 du Code Pénal.

Lors de l'ouverture de l'enquête, Tariq Ramadan avait aussitôt annoncé qu'il déposerait une plainte contre X pour diffamation, voire calomnie. Un an plus tard, il n'a toujours rien fait. Il est vrai que la posture de respectabilité du prédicateur des Frères Musulmans est devenue difficile à tenir.

Mais d'autres questions sont aussi importantes, notamment, comment un simple professeur a-t-il pu contraindre sexuellement voir violer ses propres élèves, au sein même de l'école publique, pendant des années, au nez et à la barbe de toute la hiérarchie de l'institution?

La réponse est évidente: il a été couvert.

Martine Brunschwig Graf, celle qui savait et choisit de mentir

Les explications sont données dans la suite de l'article, dont un passage hallucinant que je me permets de souligner.

Le rapport met également en cause le directeur du collège de Saussure. Alerté sur les agissements de Tariq Ramadan, il n'aurait pas cherché à « approfondir des faits rapportés par de tierces personnes, témoins directs de comportements inadéquats, au motif que de tels faits devaient être dénoncés par la victime elle-même ». Quant à Martine Brunschwig Graf, ministre de l'Instruction publique à l'époque, elle reconnaît avoir menti à la presse en évoquant de « simples rumeurs ». En fait, elle aurait bien été informée que Tariq Ramadan entretenait des relations intimes avec certaines de ses élèves. Notamment par une enseignante à la retraite « et féministe ».

Malgré cela, le rapport, très « suisse » (sic), se contente d'évoquer des « dysfonctionnements », mais pas de « manquements ». Une conclusion qui fait bondir Anne-Marie Von Arx Vernon, députée démocrate-chrétienne. Sur Radio Lac, elle dénonce un « rapport décevant et peu respectueux des victimes, qui n'ont pas été prises au sérieux ». C'est cette élue, à l'origine en novembre 2017 de la création d'un comité de soutien aux anciennes élèves abusées par Tariq Ramadan, qui a insisté pour que le ministère de l'Instruction publique mène cette enquête.


racismeMadame Brunschwig Graf a couvert un enseignant dans une affaire d'actes sexuels sur mineurs.

Madame Brunschwig Graf a sciemment menti à la presse et, à travers elle, au grand public et aux autorités du pays.

Ces actes sont d'une extrême gravité. Dans une époque où des élites tombent pour corruption, les errements de Mme Brunschwig Graf sont encore plus graves: elle foula au pied les devoirs mêmes qui étaient associés à son mandat de l'époque. Elle n'a tout simplement aucune excuse.

Combien de femmes auraient pu ne pas être violées les années suivantes si Mme Brunschwig Graf, il y a quinze ans, avait pris ses responsabilités à l'encontre de M. Ramadan?

Quant à comprendre pourquoi Mme Brunschwig Graf se trouva si compréhensive à l'égard d'un détraqué sexuel sévissant au sein des écoles genevoises, l'explication pourrait se trouver dans l'individu concerné. Le séducteur pathologique pourrait être parvenu à subjuguer jusqu'à la politicienne elle-même.

Cette théorie - qui ne dépassera sans doute jamais ce stade à moins d'un grand déballage - aurait aussi le mérite d'expliquer l'étrange mansuétude de Mme Brunschwig Graf vis-à-vis de l'islam à travers son mandat de Présidente de la Commission Fédérale contre le Racisme. Quelques exemples de sa partialité se trouvent ici, ici ou ici, relevés par la vigilance de citoyens concernés par la montée de l'islamisme en Suisse.

Nommée par le Conseil Fédéral, Mme Brunschwig Graf, 68 ans, en est à son deuxième mandat de quatre ans à la tête de la Commission. Il court jusqu'en 2020. Quelles que soient ses motivations pour couvrir Tariq Ramadan lorsqu'il sévissait à Genève, on se demande comment à Berne les autorités peuvent rester sourdes, muettes et aveugles face à une directrice de Commission fédérale qui avoue carrément à la presse qu'elle a menti dans l'exercice de ses fonctions alors qu'elle n'était "que" Conseillère d'État. Sa probité est irrémédiablement salie.

Un poste aussi important que le sien ne devrait-il pas impliquer une éthique irréprochable?

Mise à jour (10 décembre): il n'aura pas fallu longtemps, une pétition en ligne circule désormais pour demander la fin de l'impunité de Mme Brunschwig Graf. Comme quoi je ne suis pas la seule personne choquée ici-bas.

Mise à jour (14 décembre): encore de nouvelles victimes du prédicateur islamiste révélées dans la Tribune de Genève, six pour l'instant, toujours à la même époque où Mme Brunschwig Graf fermait plaisamment les yeux.

23:02 Publié dans Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : racisme |  Facebook

05 décembre 2018

Non-événement au Conseil Fédéral

Ça y est, la soporifique élection des nouveaux Conseillers fédéraux a eu lieu, avec sa tension artificielle, ses sourires étudiés, ses bouquets de fleurs et la pose devant les photographes de presse. Cette matinée fait indéniablement partie de l'information, mais je doute qu'elle ait passionné les foules.

Comme un peu d'autosatisfaction ne fait pas de mal, je rappelle que j'avais annoncé l'élection de Mme Keller-Sutter au Conseil Fédéral le 2 octobre déjà:

Quelle surprise! Certes, la Saint-galloise était donnée favorite, mais personne ne s'attendait à un tel plébiscite de l'Assemblée Fédérale dès le premier tour (...) Alors que la matinée électorale se poursuit, une seule question brûle toutes les lèvres: combien de femmes se retrouveront finalement au Conseil Fédéral?


conseil fédéral,électionsVoilà, nous le savons aujourd'hui, Mme Karin Keller-Sutter sera accompagnée de Mme Viola Amherd. Quant au positionnement politique de ces dames, je m'en remets à l'analyse de Me Nidegger:

[Le] remplacement d’un PLR bernois de 66 ans, diplômé de l’EPFZ et ancien chef d’entreprise par une PLR saint-galloise de 55 ans, traductrice de formation et ancienne conseillère d’État en charge de Justice et Police n’apparaît que comme un renouvellement générationnel. Tel ne serait pas le cas, en revanche, du remplacement d’une PDC argovienne de 55 ans, ancienne avocate et proche de l’économie par une PDC haut-valaisanne de 56 ans, notaire et notoirement positionnée à gauche. Car ce choix consacrerait une rupture de l’alchimie actuelle, un retour au regrettable déséquilibre qui prévalait avant le remplacement de Didier Burkhalter par Ignazio Cassis en septembre de l’année dernière.


En termes simples, le Conseil Fédéral est encore plus à gauche. Mme Doris Leuthard avait tendance à suivre les modes plutôt que la raison dès qu'il était sujet de questions environnementales, mais elle était capable de faire preuve d'un peu de bon sens de temps à autre sur le reste. Il y a fort à parier que cette maigre modération disparaisse avec Mme Amherd. Je pense que nous le verrons assez vite.

L'avantage de s'attendre au pire, c'est qu'on est rarement déçu!

30 novembre 2018

Oskar Freysinger et le Côté Obscur de la Lumière

oskar freysinger,conseil d'etat,valais,livresPour qui suit à distance la politique valaisanne, Oskar Freysinger est une énigme. Fondateur de la section cantonale de l'UDC, conseiller national, orateur de talent, débatteur habile, il fut le candidat le mieux élu du Conseil d'État valaisan en 2013. Mais son accès au sérail donna lieu à de nombreux scandales plus ou moins artificiels (nous y reviendrons) qui finirent au bout du compte par ternir son image, et lui coûtèrent son siège lors des élections de 2017. Il décida de quitter la scène apparemment sans un mot et sans se retourner, mais le sourire au coin de son regard faisait deviner qu'il y avait davantage que le simple dépit dans sa démarche.

Son livre Le Coté Obscur de la Lumière répond à cette énigme. Il fait mieux qu'y répondre d'ailleurs ; il met en place le cadre, décrit le chemin tourmenté d'un élu qui ne correspond pas au "moule" convenu et finalement insipide des institutions. Il décrit la guérilla permanente à son encontre, et s'achève sur les conséquences logiques de tout ceci. Après l'avoir lu, le lecteur obtient davantage qu'une explication: il comprend. Il comprend parfaitement l'énigme de cette non-réélection de 2017. Toute la mécanique destructrice de ces quatre ans au sommet est exposée, pièce par pièce. Face aux rouages étalés sur le sol, la réaction d'Oskar Freysinger n'apparaît plus comme étrange mais au contraire comme profondément cohérente.

Oskar Freysinger a toujours été plus qu'un politicien - un esprit libre, un poète, un écrivain, un enseignant et un homme de convictions, attaché à son Valais d'adoption sans jamais être borné par ses limites. Mais entre 2013 et 2017, Oskar devint davantage: un rescapé, l'homme qui ressortit vivant d'une impitoyable machine à broyer.

Le taureau dans l'arène

Peu de temps après son élection, l'homme ne fait preuve d'aucun fatuité. Il a le cuir épais et sait que le pire est à venir, que les médias ne lui feront aucun cadeau. Cet aspect de son mandat est expédié en quelques phrases, qui suffisent pourtant à mettre en perspective ce dont le grand public a été abreuvé pendant des mois:

[Le "scandale" de ce conseiller d'État, qui, sur son temps libre et à ses frais, se permet de défendre la liberté d'expression à Berlin] ne fera que s'ajouter aux insignifiances prenant la poussière dans le cabinet des scandales inventés. On y trouve déjà le drapeau de l'Allemagne de Bismark qu'on a fait passer pour un drapeau nazi, les enfants d'illégaux que j'aurais eu l'intention de faire dénoncer, les enfants handicapés que je n'aurais plus voulu intégrer dans les classes, l'usage prétendument inapproprié de la voiture de service, le badge d'accès au Département accordé à l'enfant d'un chef de service, le double-mandat (pour lequel j'ai versé à bien plaire 35'000 francs dans la caisse de l'État... c'est fou de payer pour une surcharge de travail), la vice-présidence de l'UDC suisse, une mise au concours qui aurait été formulée de manière vague pour privilégier un camarade de parti [NDLR: aucun élu de gauche ne ferait jamais chose pareille!], etc. La liste est si longue que je préfère m'arrêter là. Aucune de ces polémiques n'avait la moindre substance (...) comme des tomates farcies sans farce. De plus, nombre de ces attaques représentaient une ingérence crasse dans l'opérationnel et concernaient des faits qui ne sont absolument pas du ressort du Grand Conseil. À plusieurs reprises, le Parlement a même voté sur un objet qui échappe totalement à sa juridiction. Qu'importe la nullité du vote, puisque le but est uniquement de nuire, d'avoir ma peau à l'usure. Et à chaque fois c'est la même valse: soit c'est le Parlement qui plante la banderille et les médias qui portent l'estocade, soit l'inverse. La mécanique est bien huilée et doit permettre, à défaut d'un bon gros scandale nauséabond, d'empiler des petits riens, inventés ou biaisés, en un bûcher servant à noircir, puis à immoler mon image.


Le moindre événement de portée similaire mais attribuable à un autre Conseiller d'État ne donne évidemment pas l'occasion de pareil étalage ; il s'éteint rapidement faute de combustible médiatique ou est assumé par un gouvernement alors collégial et solidaire. D'autres pseudo-scandales suivront: la vidéo sur Facebook d'un survivaliste éméché, le chef de service Jean-Marie Cleusix et ses arriérés d'impôts, autant d'épisodes démontés par Oskar Freysinger de façon limpide quand il a enfin l'occasion de livrer sa version de l'histoire. Ses explications sont infiniment plus simples et plus plausibles que le cirque médiatique livré au grand public. Les citoyens valaisans ont clairement été menés en bateau.

Pourquoi Oskar dérange-t-il tant? Pourquoi un simple Conseiller d'État dans un modeste canton alpin est devenu l'ennemi numéro un? La réponse, limpide, est livrée par un proche:

"Cela fait longtemps que tes adversaires se concertent et cherchent un moyen de t'affaiblir ou même de te faire tomber. Ils seront impitoyables jusqu'au bout, car tu es devenu un symbole à détruire. Ce n'est pas ce que tu fais qui pose problème, mais ce que tu représentes: l'indépendance d'esprit, le parler vrai, la probité. Ta personne est une insulte faite au système. Tu prouves qu'on peut se passer de prébendes, qu'on peut être politicien sans chercher à s'assurer une part du gâteau, sans se laisser acheter ou corrompre par l'appât du gain. La plupart des politiciens, s'ils doivent choisir entre leur intérêt personnel et le bien commun, choisiront leur intérêt personnel en le faisant passer pour le bien commun. Toi pas. Et tu l'as prouvé à de multiples reprises."


Dans plusieurs passages Oskar Freysinger livre le fond de sa pensée: il considère la réussite de son élection comme une anomalie politique, une singularité. Cette perception n'est pas sans fondement. Oskar est un corps étranger introduit par la force de l'électorat dans un organisme médiatico-politique hostile ; celui-ci met violemment en branle tout son système immunitaire pour se débarrasser de l'intrus.

Machine à détruire

Briser Oskar Freysinger est un travail de longue haleine, mais les hyènes ne comptent pas leurs heures. L'usure en viendra à bout, un grain de poussière après l'autre. L'auteur décrit une des techniques employées et l'hypocrisie sous-jacente:

L'une des techniques les plus détestables de cette police de la pensée politiquement correcte consiste non pas à fustiger ce que quelqu'un a fait ou dit lui-même, mais de le condamner par amalgame en dénonçant ses contacts, aussi fugaces soient-ils. A-t-il serré la main à untel qui a dit telle ou telle chose à telle occasion? Coupable!

S'est-il retrouvé dans la même salle qu'untel lors de telle ou telle manifestation? Coupable!

A-t-il été invité à un événement où tel autre était invité aussi? Coupable!

Cette technique perfide permet de noyer le message de la personne visée en la discréditant par ses prétendus amis dont elle partagerait les propos ou les idées, d'isoler les esprits libres et critiques les uns des autres en suscitant l'opprobre public et de faire l'économie de toute argumentation fondée pour contrer leurs arguments dérangeants.

Comme c'est pratique!


Là où certains bénéficient d'un padamalgam tellement excessif qu'il vire à l'aveuglement volontaire, d'autres sont soumis à l'amalgame puissance mille, sans hésitation ni prudence intellectuelle. Et pour constater l'injustice de cette posture, sans même quitter le registre politique, il n'y a pas à regarder bien loin.

[Lorsque] la gauche bienpensante faisait le tour des officines du communisme réel, suivait des camps d'endoctrinement en RDA, serrait la main à de féroces dictateurs marxistes-léninistes - en Albanie sous Enver Hodja par exemple - personne ne s'en émouvait outre mesure. Que Jean Ziegler, grand contempteur de la Suisse, ait fait copain-copain avec Kadhafi, Castro ou Mugabe, ça ne choque personne, mais que Freysinger puisse être dans la même salle qu'un certain encaveur valaisan, c'est un scandale absolu.

Si à gauche, tout est excusable, à droite tout est condamnable, car au-delà du centre, n'est-ce pas, commence le fascisme.

Pourtant, les inspirateurs du crime de contact si cher au nouveau totalitarisme de gauche sont précisément les milieux bruns des années trente du XXe siècle. À cette époque, il suffisait de fréquenter des juifs, de faire des achats dans leurs commerces ou de courtiser leurs filles pour être traité de sous-homme et risquer l'exclusion sociale (...)

De l'épuisement à la rédemption

Le Côté Obscur de la Lumière n'a rien d'un règlement de comptes, au contraire. Les citations précédentes, bien qu'instructives, ne constituent qu'une partie mineure de l'ouvrage.

Le reste est une épopée de ces quatre ans au gouvernement valaisan, d'autant plus naturellement dévoilée qu'Oskar a composé pour ainsi dire presque inconsciemment l'essentiel du livre au fur et à mesure de son mandat, à coup de notes, de textes personnels et de commentaires. On y découvre sa volonté de résoudre les problèmes et ses réussites, sa sympathie pour ses collaborateurs, d'excellents conseils de management que toute personne amenée à commander un jour se devrait de lire (page 246 et suivantes) sa stratégie audacieuse mais finalement insuffisante pour les élections de 2017 et de nombreux aspects de la politique locale. L'auteur confie aussi ses moments de doute, l'impact de la vie publique sur sa famille, et l'épuisement nerveux progressivement infligé par l'injustice médiatique, l'omniprésence de la charge, l'ingratitude et la solitude au sein du soi-disant "collège" du Conseil d'État.

Le Côté Obscur de la Lumière est aussi un... recueil de poésie. Parce qu'Oskar Freysinger est un poète, et en plusieurs langues s'il vous plaît. Il ne la pratique pas pour se faire mousser ou étaler une supériorité littéraire mais comme une émanation de son esprit. Sa poésie est une réorganisation de ses pensées, une mise en mot de sentiments et de situations. D'autres, à sa place, pousseraient la chansonnette ou brosseraient leurs impressions sur une toile de peinture, mais dans sa discipline, Oskar a indéniablement du talent - n'en déplaise à tous ceux qui refusent de voir en lui la moindre qualité.

La politique ne devrait constituer au mieux qu'une facette de l'existence d'un individu équilibré et sain d'esprit. Alors qu'il est en proie au doute et à l'épuisement et dans le marathon de sa réélection - qui reviendrait à prolonger l'agonie de quatre ans encore - Oskar trouvera dans cette réalité simple la force de rebondir, la joie de vivre, et finalement la rédemption. C'est un vaincu triste mais soulagé qui quitte la scène politique en mars 2017. Oskar Freysinger ne pouvait pas retourner la tendance d'une opinion publique dressée à le mépriser pendant quatre ans, tout en assumant en parallèle son rôle de Conseiller d'État. Il s'est battu honnêtement et avec la dernière énergie et n'a pas à rougir de sa défaite. Sa retraite est l'occasion de prendre une revanche - une revanche sur les médias.

Il s'agit simplement de priver les hyènes de leur dernier repas. La manœuvre réussit au-delà de toute espérance.

C'est proprement ahurissant. Le harcèlement des médias ne tarit pas. Ils me téléphonent à tour de rôle pour me faire sortir de ma réserve. Dès que la pointe de mon nez tuméfié apparaît sur la toile, cela déclenche moult commentaires et critiques, comme si le jeu tronqué pouvait continuer ad æternam. Les médias salivent à l'idée d'obtenir une interview exclusive de l'ennemi public numéro un, enfin abattu. (...) Les propositions deviennent de plus en plus extravagantes. On me suggère une émission d'une heure à la radio romande, une émission Arena, deux pages entières dans le principal journal dominical et j'en passe. Pour quoi faire? Nourrir l'audimat? Clore le chapitre par l'exhibition du cadavre? Accréditer le happy end par la mort du méchant dûment documentée sur pellicule, pixels et papier glacé? Dieu que c'est morbide, tout ça. Au fond, l'intérêt des médias pour mon cadavre démontre combien ils sont morts eux-mêmes. Leurs nouvelles puent la charogne. Bientôt, leur métier tout entier suivra dans la tombe.

Remarquez, je comprends leur frustration: l'un de leurs meilleurs produits de vente vient de disparaître de leurs présentoirs. Il ne reste plus que la pléthore des gentils qui se tordent dix fois le cul sur la chaise pour dire que la neige est blanche et qui ne se vendent bien que lorsqu'ils ont un super-méchant en face d'eux pour assurer le spectacle. Or là, plus de super-méchant. C'est comme d'imaginer Le silence des agneaux sans Hannibal Lecter.

À partir du dimanche 19 mars j'ai sciemment privé les médias d'image. J'avoue la préméditation. Catastrophés, ils ont dû se rabattre sur les morts, les mots tant honnis, les mots trop abstraits pour faire flamber l'imaginaire des victimes de l'éducation moderne. Un pilori déserté les a contraints à jeter leurs œufs pourris dans le vide. (...)

Survivre à la mise à mort intellectuelle

Oskar Freysinger retrouve son énergie, son humour, le goût de la vie et la santé, et passe ensuite à la rédaction de son livre. "Les mois les plus heureux de mon existence", écrit-il. La question de l'après ne se pose plus: peu importe ce qu'il fera de son avenir, il a transcendé l'expérience politique.

L'ouvrage est intéressant à plus d'un titre parce qu'Oskar Freysinger raconte son expérience de l'intérieur, l'expérience d'une déshumanisation, d'une destruction systématique de sa personne, de son image et de ses accomplissements. Il n'a pas fait face à une simple mauvaise foi partisane de quelques journalistes ou adversaires politiques, mais à un effort concerté et calculé pour l'abattre. Sa mise à mort a été planifiée politiquement, mais aussi socialement, intellectuellement et humainement. Et Oskar Freysinger n'est visiblement pas le seul à avoir vécu cela.

Le parcours de l'élu valaisan n'est pas sans rappeler celui d'autres élus de droite, en Suisse ou ailleurs, ou même de simples personnalités qui avaient le malheur d'être conservatrices. Pensons à l'affaire Legrix à La Chaux-de-Fonds. Pensons à l'affaire Kavanaugh aux États-Unis. Pensons à l'affaire Windisch à Genève. Il s'agit d'une approche fondamentalement différente de la chose politique. Lorsque la droite est en situation de faiblesse, elle concède sa défaite et affute ses arguments en vue de la prochaine échéance. La gauche, elle, cherche à salir le vainqueur de toutes les façons possibles, détruisant sa vie, sa réputation et sa famille, mentant autant que nécessaire.

Il y a quelques années, j'aurais trouvé le paragraphe précédent exagéré et peu compatible avec les valeurs suisses de discrétion et de vie paisible, mais l'expérience d'Oskar Freysinger - et malheureusement de plusieurs autres - montre que cette Suisse-là a elle aussi disparu. Compte tenu du terrorisme intellectuel exercé contre eux, autant ne pas s'étonner que les individus de droite, courageux et capables d'assumer la défense de leurs convictions dans l'élection pour un poste à l'exécutif, ne courent pas les rues. C'est une autre façon pour la gauche de tenir le terrain. Tant que le grand public se laissera berner par les grands médias, les choses ne feront qu'empirer dans cette direction.

Le Côté Obscur de la Lumière est un succès littéraire mérité, un livre que tout individu intéressé par la chose politique se devrait de lire, et, si vous parvenez à en dénicher un exemplaire en librairie, certainement un cadeau original à offrir pour Noël.