18 avril 2016

Le Revenu de Base Inconditionnel, un doux parfum d'utopie

Les Suisses se prononceront le 5 juin prochain sur l'introduction d'un Revenu de Base Inconditionnel (RBI) à l'échelle du pays, c'est-à-dire un nouvel article constitutionnel visant à instaurer un revenu permettant à l'ensemble de la population de "mener une existence digne et de participer à la vie publique".

L'initiative ne définit pas les critères d'une existence digne ou de la participation à la vie publique, laissant à la loi le soin de s'attaquer à des détails comme le niveau financier que devrait avoir cette allocation universelle. Dans les faits, on parle d'un montant de 2'500 francs par adulte et 625 francs par mineur, soit 6'250 francs pour un couple avec deux enfants.

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De quoi émerveiller l'enfant en chacun de nous.

A en croire les partisans de l'initiative, le texte n'aurait que des avantages. Plus de temps libre pour ses proches, pour s'adonner à des passions créatrices, pour se distraire... Et de nouveaux besoins liés à toute cette nouvelle société de loisirs.

Qui ne voudrait pas obtenir 2'500 francs par mois sans avoir à lever le petit doigt?

Malgré une campagne de la part des partisans où l'argent tombe du ciel, les gens sentent pourtant bien qu'il y a anguille sous roche.

Le moteur économique perpétuel

Les démentis apportés jusqu'ici par la classe politique et les prétendus économistes sont assez faibles. Dans les colonnes du Temps, François Meylan lance que "la solidarité est réelle" dans le système actuel où on fait "du vrai social sur une base de cotisations obligatoires." Magnifique oxymore! Alain Berset, Conseiller fédéral socialiste, s'oppose mollement en expliquant qu'il faudrait "doubler" la TVA pour financer ce système, soit la faire passer de 8% à 16%, un taux qu'il prétend intenable alors qu'il sait très bien que dans l'Union Européenne ces taux sont de mise partout, des 17% au Luxembourg aux 27% en Hongrie. Dans la catégorie fausse opposition hypocrite, il décroche la médaille d'or.

Les élites ont d'autant plus de difficultés à contredire le texte que le Revenu de Base Inconditionnel incarne exactement leur propre vision économique, l'idée qu'une injection aveugle d'argent fasse "tourner" le moteur et produise un rendement supérieur à la somme initiale. Ce raisonnement totalement erroné, à la base du Keynésianisme comme du mouvement perpétuel, a entraîné l'ensemble des pays occidentaux dans la spirale du surendettement. Mais dans le monde de l'utopie, ce n'est pas parce que quelque chose ne fonctionne pas qu'on l'abandonne! Le mythe se retrouve donc aujourd'hui encore à la base de toutes les politiques de "relance" que les étatistes affectionnent tant. Ce n'est pas pour rien que dans la comptabilité publique nombre de dépenses sont astucieusement nommées "investissements" pour mieux faire passer la pilule, même si personne, et pour cause, n'est en mesure d'en démontrer le moindre retour financier.

Dès lors, difficile de s'opposer à l'initiative. On s'attaquera donc au texte avec des arguments annexes: le travail est utile pour créer du lien social, il faut des aides plus ciblées, les gens pourraient se servir de cet argent pour des buts "non conformes" au dogme - selon François Meylan: épargne, investissements à l'étranger... Quelle horreur! La seule critique porte finalement sur la manière de cette redistribution et non son principe. Par son universalité, le RBI priverait en effet les politiciens de l'essentiel de leur pouvoir, leur carrière se résumant souvent à arroser de subventions diverses clientèles électorales en échange de leur soutien.

Revenu de Base Inconditionnel, spoliation inconditionnelle

Frédéric Bastiat avait coutume de dépeindre l’État comme un géant doté de deux mains - une rude, qui prend, et une douce, qui donne. Et il ironisait sur tous ceux qui voulaient recevoir davantage de la main douce tout en cherchant à éviter la main rude. Son raisonnement vieux d'un siècle et demi reste encore aujourd'hui hors de portée de la plupart des militants revendicatifs.

Le RBI étant une subvention massive à hauteur de 200 milliards de francs annuels, il impliquerait une imposition tout aussi massive, trois fois le budget de la Confédération. Différentes taxes sur la consommation ou l'importation permettraient de récupérer une partie de la manne, mais même le grand public finirait par ne plus être dupe de l'escroquerie ; il faudrait donc trouver de vrais moutons à tondre ailleurs. On s'attaquerait fiscalement à tout ce qui bouge: patrimoines privés, hauts salaires, entreprises jugées profitables. Le risque serait de précipiter la faillite ou la fuite des uns et des autres. Écrasée par les impôts et les taxes, quelle compétitivité resterait-il à la place économique suisse?

Le RBI est probablement le plus court chemin vers une collectivisation à grande échelle de la société, ce qui le rend si sympathique à gauche. Avec la hausse des prix conséquente aux taxes, les 2'500 francs mensuels initiaux s'avéreraient bien vite insuffisants pour maintenir la promesse d'une "existence digne" et devraient être réévalués régulièrement, poussant la redistribution dans la fuite en avant jusqu'au socialisme réel et son égalité dans la misère.

Tiens, si on imprimait?

Frappés d'un zeste de réalisme, les partisans du RBI annoncent qu'on pourrait "dans un premier temps" se contenter d'augmenter tous les minimas sociaux, le revenu universel réel (reçu aussi par les salariés, s'il en reste) n'arrivant que plus tard. Mais même dans sa forme amoindrie, le RBI est tout simplement intenable. Aucune société économiquement libre ne peut résister au niveau de redistribution qu'il implique.

Si les minimas sociaux sont à leur niveau actuel et pas plus élevés ce n'est pas par méchanceté, mais simplement parce que l'économie privée qui alimente le tout ne peut pas supporter une charge infinie. Reste donc l'option d'un "financement alternatif" comme la création de monnaie.

Et là nos économistes de pacotille de service viennent geindre encore une fois: la planche à billet ce n'est pas bien, cela détruirait le pouvoir d'achat, créerait l'inflation... Mais leur malaise est palpable, et pour cause: depuis des années, encore une fois, ils professent exactement le contraire. La théorie de la dilution monétaire est la mode du moment avec la guerre des monnaies. Chaque pays crée à tour de bras de la monnaie pour faire baisser la sienne.

Le taux plancher, vous vous rappelez? Les innombrables politiques pour lutter contre le "franc fort", accueillies sous les applaudissements? Elles s'accompagnent d'une création de monnaie sans précédent dans l'histoire. Ressortons un graphique fort à propos:

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La masse de CHF en circulation (cliquez pour agrandir)

La masse de CHF a été multipliée par cinq en l'espace de quelques années. C'est comme si chaque billet de banque avait été photocopié quatre fois depuis 2008!

Évidemment, pas la peine de chercher dans votre portefeuille, l'argent crée par la BNS n'est pas pour vous. Elle s'en sert de façon totalement discrétionnaire pour jouer sur les monnaies, acheter des actions en bourse, souscrire à des emprunts d’État, etc. et finalement spéculer sans aucun objectif de prudence ni de rendement. L'entité, intouchable et quasi-divine, est bien au-delà de toutes ces basses considérations liées au commun des mortels.

Là encore, imprimer des francs suisses pour payer le RBI serait tout à fait possible et même complètement dans l'esprit ce que tentent de faire nos vaillants banquiers centraux depuis quelques années pour susciter inflation et consommation - soit très exactement les effets qu'ils reprochent au financement du RBI par ce biais.

Cette nouvelle occurrence du "faites ce que je dis et pas ce que je fais" n'est pas liée aux conséquences de la planche à billets, mais a ses bénéficiaires. La BNS et ses relais politiques ne veulent tout simplement pas que l'argent qu'ils créent à tour de bras échappe à leur contrôle. C'est encore une fois une question de manière et non de principe.

Le RBI, conclusion utopique du chemin que nous parcourons

La démocratie directe helvétique est ainsi faite qu'elle permet à de véritables OVNI politiques d'apparaître périodiquement, même s'ils finissent balayés par le vote populaire. Mais l'intérêt est moins dans le vote que dans le débat.

En ce sens, l'initiative pour l'introduction d'un Revenu de Base Inconditionnel est tout à fait salutaire. Le RBI est un accélérateur démontrant jusqu'à l'absurde les raisonnements spécieux des pseudo-économistes étatistes et leurs complices au pouvoir à tous les niveaux: la prospérité vient de la dépense, la redistribution créée la richesse,  les allocations apportent la sérénité, la planche à billets est une source de financement crédible...

répartition,fiscalité,utopie,prise de position,votation du 6 juin 2016Au bout de ce chemin se trouve quelque chose d'aussi absurde que le Revenu de Base Inconditionnel - l'argent qui tombe littéralement du ciel, le concept délirant que les anglo-saxons appellent helicopter money - des billets semés indistinctement sur la foule depuis un hélicoptère.

Il y a des gens coupés du monde et tellement incultes en économie, jusque dans les grandes entreprises et institutions de cette planète, pour croire que pareil système puisse être viable. Les autres, avec un ancrage dans le réel, comprennent que c'est un jeu de dupes. L'accroissement du volume de monnaie en circulation n'amène rien d'autre à terme que la hausse des prix. Chaque franc d'argent prétendument "public" distribué par l’État a auparavant été prélevé dans la poche d'un contribuable. Dilution du pouvoir d'achat et redistribution n'amènent nulle prospérité.

Les citoyens helvétiques appartenant encore en nombre à la catégorie des gens avec les deux pieds sur terre - à quelques notables exceptions - le Revenu de Base Inconditionnel sera repoussé par une très large majorité. Mais combien d'entre eux comprennent que les mécanismes délétères sur lesquels il repose sont déjà en place?

15 avril 2016

Claude-Alain Voiblet exclu de l'UDC!

Le Congrès de l'UDC Vaud du 14 avril à Savigny avait pour but de définir la position du parti sur les objets soumis au peuple lors des votations du 5 juin - vous les retrouverez avec votre matériel de vote - mais ce n'est que tardivement dans la soirée que les délégués purent aborder le dernier item de l'ordre du jour, le recours de Claude-Alain Voiblet et Pierre Oberson contre leur exclusion par le Comité central du parti il y a quelques semaines.

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"Le Comité central invite le Congrès à ne pas admettre impunément
le mensonge, l'hypocrisie et le mépris au sein du parti."

Le point de départ officiel de cette affaire portait sur un épisode de la campagne fédérale où une dizaine d'affiches UDC au Conseil des États en ville de Lausanne ont été recouvertes par celles du candidat Voiblet au Conseil National. De faux aveux d'un tiers en déclarations hâtives de l'intéressé, de photos compromettantes en explications jugées peu convaincantes, Claude-Alain Voiblet s'enferma dans une situation de plus en plus inextricable sous l’œil peu amène de la direction du parti vaudois.

Lui déclarait qu'il n'avait fait que recouvrir des affiches maculées ou endommagées - la durée de vie d'un visuel UDC dans la belle capitale vaudoise n'excède pas quelques heures - les autres qu'il mentait et avait souhaité masquer la concurrence. Ces divergences (et une correspondance salée) s'achevèrent en mars lorsque les seize membres du Comité central du parti décidèrent de l'en exclure, à la surprise des sympathisants.

Quelques imbroglios juridiques plus tard, le dernier chapitre en date de cette épopée se conclut ce 14 avril avec le traitement par le Congrès du recours de MM. Oberson et Voiblet contre leur exclusion.

Malgré un protocole tentant d'encadrer les débats, la discussion se poursuivit jusque tard dans la nuit. Après un interminable rappel des faits et de la position du Comité central par le Secrétaire général Kevin Grangier, un véritable réquisitoire à charge, succéda une toute aussi interminable défense assurée par Philipp Stauber de la section lausannoise. Ce dernier choisit une approche légaliste pour tenter de vider l'accusation de sa substance: malgré les accusations de "vandalisme" complaisamment relayées par la presse il n'y aurait apparemment aucun fait pénalement répréhensible. La stratégie eut du mal à prendre racine dans une salle lassée et prête à en découdre, des délégués qui aurait probablement souhaité plus d'humilité et de regrets, justifiés ou non, de la part de M. Voiblet.

Le débat qui s'ensuivit fut tout aussi disputé. Les orateurs se succédèrent pour rappeler l'immense contribution de M. Voiblet au succès de l'UDC Vaud, ou au contraire pour s'en distancier en affirmant qu'il n'était désormais plus possible de continuer à travailler avec lui. Quelques intervenants, trop rares à mon goût, soulignèrent qu'il y avait probablement dans la balance plus que ce qu'on voulait bien dire, des ambitions, des rivalités, des rancœurs, de la sournoiserie assurément. Les faits reprochés s'apparentaient plutôt à des peccadilles - punissables, mais pas au point d'achever dans l'opprobre une carrière politique de plus de trente ans au service d'un parti.

Le procureur de la soirée M. Grangier prit la parole une bonne dizaine de fois, l'avocat de la défense M. Stauber lui répliquant presque aussi souvent. Mais les lignes semblaient fort claires et furent particulièrement visibles lors du vote de deux motions d'ordre réclamées par M. Stauber sur des points techniques. Seules Lausanne et quelques sections urbaines soutinrent les accusés. Lorsque M. Jean-Luc Chollet prit la parole pour affirmer énigmatiquement que "la plupart des gens ici ce soir ont déjà leur opinion quant à ce qu'ils vont voter", la réplique sembla résonner comme un couperet. Il semblait clair que plus rien ne pourrait sauver le soldat Voiblet.

Les délégués étaient face à deux mauvais choix: désavouer leur propre Comité central ou évincer MM. Voiblet et Oberson. Je connais des gens de part et d'autre de ce débat, et à ce stade il n'y avait plus aucun moyen d'en ressortir indemne, chaque délégué ayant voté pour des raisons qui lui sont propres. Le dépouillement du vote final fut connu après deux heures du matin: 91 voix pour l'exclusion de M. Voiblet, 50 contre et 3 abstentions. M. Oberson fut quant à lui exclu par 101 voix pour, 46 contre et 1 abstention.

20160415_voiblet.jpgIl y avait quelque chose d’œdipien ce soir-là - le meurtre du père, pourrait-on dire.

Je ne me prononcerai pas sur la culpabilité de M. Voiblet et M. Oberson sur les faits qu'on leur reproche, mais la punition me paraît sévère. L'exclusion est la plus haute sanction que puisse prononcer une assemblée politique ; dans le domaine religieux, son équivalent serait l'excommunication, dans le domaine militaire, l'arme nucléaire.

L'UDC Vaud vient sciemment de démolir la locomotive du parti dans le canton - une locomotive historique, pour le moins. Peut-être certains ont-ils pensé que cette amputation était le meilleur choix ; je crains que ce diagnostic ne soit erroné. Par sa ligne de défense, M. Stauber a quelque part déjà annoncé la couleur des prochaines batailles. La crise pourrait dégénérer encore, non entre des personnes, mais entre des sections, l'UDC Lausanne lançant une fronde contre l'UDC Vaud. L'affaire se terminera alors devant les tribunaux. M. Voiblet garde entière sa liberté de parole et la crise, loin de s'éteindre, pourrait durer des mois, jusqu'aux cantonales.

En fin de compte, je crois qu'hier soir l'UDC vient probablement d'enterrer la reconquête de son siège au Conseil d’État vaudois, quel que soit son candidat. La combativité probable des sections affectées pour soutenir leurs présidents respectifs nourrira les choux gras de la presse pendant les mois à venir, nuisant à l'image du parti. Sachant que certains rivaux de M. Voiblet votaient avant tout pour l'écarter du chemin de leur propre ambition (une mise à mort politique pas forcément nécessaire au vu de l'affaiblissement que représentait déjà l'humiliation de ce Congrès) ce résultat montrerait avant tout que l'UDC Vaud garde ses meilleures balles pour se les tirer dans le pied.

Tout dépend des suites que Claude-Alain Voiblet entend donner à ce verdict.

02 avril 2016

L'impasse immobilière

"L'achat d'une maison est devenu un rêve inaccessible" explique Le Matin du 30 mars, chiffres à l'appui ; inaccessible pour le commun des mortels, cela va sans dire. Reprenant une étude publiée par le quotidien 20 minutes alémanique sur la base d'une analyse de 800'000 annonces du portail immobilier Homegate, il ressort que la classe moyenne n'est plus en mesure d'acquérir un logement dans la plus grande partie de la Suisse.

Qu'on en juge: un couple avec enfant et des revenus annuels de 90'000 francs cherchant un objet raisonnable - une maison individuelle de 4,5 pièces - n'en trouvera pas dans 88% des communes du pays, dont l'ensemble des cantons de Genève et de Zurich. En augmentant les revenus à 100'000 francs annuels, 65% des communes du pays restent hors d'atteinte. Il faut disposer de 200'000 francs annuels pour espérer acquérir l'objet convoité à peu près n'importe où en Suisse, et encore, certaines communes restent tout de même inaccessibles, dont la ville de Zurich. Mais, à ce stade, peut-on encore parler de classe moyenne?

Une tendance lourde

Partant d'une base 100 en 2003, la courbe des prix montre clairement une hausse, mais ce n'est pas la seule. Les loyers prennent eux aussi l'ascenseur. Les résidents payent une proportion de plus en plus grande de leurs revenus pour simplement se loger, car les salaires ne suivent pas.

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Placer l'origine de la courbe en 2003 n'est pas anodin: c'est en effet en 2002 que l'accord sur la libre circulation des personnes est entré en vigueur. Il fallait donc attendre un an pour ressentir ses premiers effets sur le marché de l'immobilier, ininterrompus depuis.

En quatorze ans les prix sont montés de 36% - d'abord les prix des locations, puis les prix d'acquisition avec un léger retard. Fait accablant, les deux courbes ont été systématiquement supérieures à la hausse des salaires. "La libre-circulation des personnes a beaucoup amené à la Suisse" diraient ses adeptes ; c'est-à-dire, aussi, une énorme pression démographique qui a poussé l'ensemble des prix immobiliers à la hausse. Ce que la Suisse et les Suisses pensèrent gagner en croissance, ils le perdirent en loyers et en hypothèques.

Le défi est moins d'acheter la maison de ses rêves que de tout simplement parvenir à se loger, une épreuve que les familles de l'arc lémanique connaissent bien.

La Geste politique

Les indices d'inflation reposent sur des moyennes historiques et mettent l'accent sur les biens de consommation, ce qui permet aux autorités de minimiser l'impact du logement, signe essentiel de la dégradation économique de la vie en Suisse. Or, non seulement le logement est le premier poste de dépense d'une famille helvétique, mais il l'est de façon écrasante. Même les primes d'assurance-maladie sont loin derrière. Le déplaisir de découvrir la hausse annuelle des primes d'assurance-santé obligatoire s'efface devant la terrifiante perspective d'être obligé de déménager.

Le niveau des prix s'explique fort simplement par le mécanisme de l'offre et de la demande. Les constructions restent très lourdement réglementées. Les zones à bâtir vont et viennent au bon plaisir des politiciens. Si les immeubles semblent désormais pousser comme des champignons, les nouvelles constructions ne parviennent pas à rattraper des années de pénurie. Du reste, les Suisses voudraient-ils d'une vaste banlieue s'étalant de Genève à Zurich?

immobilier,immigrationLa question se pose puisque la demande, elle, ne s'est jamais tarie. L'utilisation du capital de retraite des salariés pour nantir les fonds propres d'une acquisition immobilière a été rendue plus difficile, mais la mesure s'apparente à une simple vexation. Cela ne change strictement rien pour tous ceux qui cherchent désespérément une simple location, et la racine du problème, le flot de nouveaux arrivants, ne faiblit pas.

Alors que la classe politique est déjà responsable de la situation, la tentation est grande pour des politiciens de s'emparer du dossier et prétendre faire quelque chose. Des aigrefins pourraient ainsi s'inspirer de la législation française dans ce qu'elle a de pire et introduire toute une gamme de mesures aussi démagogiques qu'inefficaces, s'attaquant aux effets et non aux causes.

On verrait - et on verra donc probablement - fleurir des lois pour le contrôle des loyers, la création de nouveaux appartements subventionnés, l'interdiction des expulsions, la gestion de diverses "priorités" au logement, et toute une ribambelle de régimes de faveur donnant autant de prétexte à une nouvelle corruption et de nouveaux passe-droits.

Le futur des prix immobiliers

Selon Claudio Saputelli, expert immobilier chez UBS, on relève des "essoufflements" et des régions comme Zurich ou Genève pourraient bien accuser des corrections allant jusqu'à 20%. Il faut espérer qu'il se trompe: l'effet serait catastrophique.

Les nombreuses personnes à la recherche d'un logement abordable aimeraient sans doute une baisse, c'est bien compréhensible. Mais une diminution franche des prix immobiliers ferait perdre leurs fonds propres à des milliers de familles. Elles y perdraient leurs avoirs de retraite. D'autres s'exposeraient à une vente forcée. Les banques seraient obligées de déprécier leur bilan en recalculant la valeur réelle de leurs prêts immobiliers. Tout un pan de l'économie menacerait de s'effondrer, dont les fonds de pension gérant les retraites par capitalisation des salariés.

De proche en proche, la crise immobilière toucherait toute l'économie, y compris ceux qui pensent qu'une baisse des prix ferait leurs affaires. Une baisse réelle des prix de l'immobilier en Suisse aurait des conséquences que ceux qui ont connu la décennie post-bulle des années 90 ne sont pas pressés de revoir.

A moins d'une hausse des taux, on peut plutôt tabler sur une stabilisation des prix, puisque le grand public voit ses limites financières désormais atteintes. Genève et Zurich donnent un aperçu du maximum tolérable des prix immobiliers. Les zones où ces tarifs se pratiquent vont peu à peu s'étendre - comme elles le font déjà à Nyon et d'autres villes de Suisse bien connectées à ces centres urbains.

Pour les nombreuses personnes qui n'arrivent pas à se loger, ce n'est évidemment pas une bonne nouvelle. A l'instar d'autres pays d'Europe, la Suisse voit donc fleurir toute une ribambelle de logements alternatifs: micro-maisons, camping, colocation, retour chez les parents, squats.

Sur ce dossier comme bien d'autres, l'idéologie de gauche domine au sein des élites jusque dans ses incohérences. La construction est mal vue, les promoteurs immobiliers méprisés, les Suisses attachés à leurs campagnes ; et dans le même temps, les vannes de l'immigration restent grandes ouvertes et la population du pays s'accroît de plus de 70'000 habitants par an.

Répétons-le, une baisse franche de l'immobilier jetterait le pays dans une crise financière ; la fuite en avant dans la hausse n'est pas plus tenable. Le seul salut est dans la stabilisation des prix à long terme, qui permettrait aux habitants du pays de revenir lentement dans la partie avec la hausse progressive des salaires. Mais tant que le solde migratoire dépasse le rythme des nouvelles constructions, il ne faut pas y compter.

Entre de jolis paysages, une Suisse sans frontières et des logements abordables, les citoyens doivent décider: deux de ces choix excluent le troisième.

29 mars 2016

Le dilemme de la Burqa ou la gauche face au réel

Le Matin Dimanche se fait l'écho des tourments de diverses élues de gauche face à l'initiative populaire "Oui à l'interdiction de se dissimuler le visage" lancée par le comité d'Egerkingen, proche de l'UDC et à l'origine du texte contre les minarets. Tourments suffisamment sévères pour être repris dans Le Temps du lendemain...

Sur la forme, toutes ces femmes de gauche affirment leur soutien aux droits des femmes et se positionnent comme des adversaires "déterminées" du port de la burqa. Toutes ne soutiendront pourtant pas le texte de l'initiative, car pour certaines d'entre elles, l'intérêt des femmes face au voile s'efface devant l'odieuse perspective d'offrir une victoire à un adversaire politique.

L'inénarrable Ada Marra alluma la mèche en début de semaine dernière sur les réseaux sociaux, expliquant à grand-peine qu'elle était contre la burqa mais qu'il n'était pas question pour elle de voter en faveur de l'interdiction de se dissimuler le visage.

socialisme,initiative,islamSoutenant sa consœur, Géraldine Savary se lança dans une autre laborieuse explication ce week-end. La conseillère aux États affirma qu'il faut "clairement condamner la burqa, manifester notre solidarité avec celles qui sont opprimées" mais qu'il n'était pas question pour elle de voter le texte!

Pour justifier son incohérence, quatre arguments "revinrent en boucle" dans son discours, pour reprendre les termes du journaliste, et seront probablement au cœur de la campagne politique des opposants à l'initiative:

  • "C'est de la récupération et de l'instrumentalisation politique pour stigmatiser la communauté musulmane". Les musulmanes non voilées apprécieront. Mme Savary tombe une fois de plus dans le piège islamiste visant à présenter les musulmanes voilées comme seules véritables pratiquantes de leur religion.
  • "Avec à peine un peu plus d'une centaine de cas, la burqa n'est pas un problème en Suisse." Donc, il faudrait attendre pour agir que la burqa "soit un problème" en Suisse? Laisser pourrir la situation? Attendre que le problème soit hors de contrôle? Quelle stratégie audacieuse!
  • "Une approche par le dialogue est préférable". On attend avec impatience un tel dialogue entre Mme Savary et une musulmane voilée "de son plein gré" ou son mari barbu, et ce qu'il en ressortira.
  • "Pas question de soutenir un texte lancé par des machos misogynes qui n'ont jamais soutenu un seul vote en faveur des femmes". En guise de machos misogynes, Mme Savary n'a sans doute pas encore rencontré les plus beaux spécimens de la communauté musulmane! Mais ce dernier argument illustre parfaitement l'intolérance forcenée de la gauche: la droite ne peut pas avoir raison, même ponctuellement, simplement parce que c'est la droite. Être de droite, c'est être en tort.

Mieux vaut avoir tort aux côtés de M. Ramadan que raison aux côtés de M. Freysinger, en quelque sorte...

Heureusement, toutes les femmes de gauche ne partagent pas le point de vue de nos fers de lance de la politique romande. On ne peut malgré tout s'empêcher de déceler une certaine forme d'amertume face à une lutte féministe finalement abandonnée à la droite. A qui la faute?

Depuis des décennies, les socialistes se proclament des gens ouverts à l'étranger et aux immigrés, prétendent que la réticence des autochtones vient de leur méconnaissance de l'Autre, un Autre qu'ils n'hésitent pas à idéaliser eux-mêmes. Ils ont donc posé les jalons d'un argumentaire qui leur revient aujourd'hui en pleine figure alors que le mythe du multiculturalisme paisible s'effondre partout en Europe. Comment ne pas avoir perçu depuis tout ce temps les prévisibles collisions entre l'islam et l'égalité hommes-femmes, la reconnaissance des homosexuels, la liberté de blasphémer, la tolérance entre toutes les religions?

Les atermoiements de nos élues romandes face au voile sont distrayants, mais assez représentatifs des débats qui attendent la gauche au tournant: une douloureuse confrontation avec le réel, qui ne fera que monter en puissance alors que les donneurs de leçons se retrouvent face à des contradictions aussi insolubles qu'inéluctables.

05 mars 2016

Violons la Constitution en toute décontraction

Il fallait se pincer pour y croire: deux ans après le vote du 9 février contre l'immigration de masse, le gouvernement suisse signe à Bruxelles l'extension de l'accord sur la libre-circulation des personnes à la Croatie.

constitution,simonetta sommarugaEn toute décontraction et alors qu'il jure en être le gardien lors de sa prise de fonction, le gouvernement suisse vient donc de violer la Constitution de son propre pays.

Vraiment.

Examinons l'article 121a de la Constitution fédérale, approuvé par le peuple en 2014:

Art. 121a Gestion de l’immigration

1 La Suisse gère de manière autonome l'immigration des étrangers.

2 Le nombre des autorisations délivrées pour le séjour des étrangers en Suisse est limité par des plafonds et des contingents annuels. Les plafonds valent pour toutes les autorisations délivrées en vertu du droit des étrangers, domaine de l’asile inclus. Le droit au séjour durable, au regroupement familial et aux prestations sociales peut être limité.

3 Les plafonds et les contingents annuels pour les étrangers exerçant une activité lucrative doivent être fixés en fonction des intérêts économiques globaux de la Suisse et dans le respect du principe de la préférence nationale; ils doivent inclure les frontaliers. Les critères déterminants pour l’octroi d’autorisations de séjour sont en particulier la demande d’un employeur, la capacité d’intégration et une source de revenus suffisante et autonome.

4 Aucun traité international contraire au présent article ne sera conclu.

5 La loi règle les modalités.


L'alinéa 4 est limpide. Aucun traité international contraire au présent article ne sera conclu. Ce qui n'a pas empêché le gouvernement suisse de faire le contraire sciemment au vu et au su de tous ce vendredi.

Je ne suis pas juriste, mais je crois qu'il faut avoir l'esprit méchamment tordu pour penser que la signature d'un traité de libre-circulation avec un pays tiers soit compatible avec ce fameux alinéa. Et savez-vous qui pense comme moi? Le Conseil Fédéral.

Pas le Conseil Fédéral de ce vendredi, bien sûr. Le Conseil Fédéral de 2014. Cet alinéa et le reste de l'article constitutionnel sont si clairs qu'ils amenèrent le Conseil Fédéral d'alors à renoncer à signer l'extension de la libre-circulation à la Croatie. Cette décision lourde de sens trahissait une nouvelle trajectoire suivie à regret: le référendum sur ce traité était initialement agendé plus tard la même année.

Après l'approbation de l'Initiative contre l'immigration de masse, le Conseil Fédéral avait compris que ce traité diplomatique était devenu sans objet, jetant incidemment l'Union Européenne dans une impasse totale. Notons également qu'à l'époque on considérait que la libre-circulation avec la Croatie devrait être validée par les citoyens. Le gouvernement d'aujourd'hui ne s'embarrasse même plus de ces détails.

Que s'est-il passé depuis sur le plan institutionnel? Rien du tout. Aucun accord-cadre liant la Suisse à l'UE n'a été signé et encore moins approuvé. Aucune initiative populaire n'a retourné le vote contre l'immigration de masse. Au Conseil fédéral, Guy Parmelin a fini par succéder à Evelyn Widmer-Schlumpf, mais les autres sont toujours en place, les mêmes qu'avant.

On a beau tourner le problème dans tous les sens, il n'y a rien, rien de rien, qui autorise le Conseil fédéral à établir un traité que la Constitution lui interdit explicitement de signer.

Non seulement le gouvernement vient donc de violer la Constitution de son propre pays, mais il se le permet dans l'indifférence générale. Il suffit de voir l'interview hallucinante de complaisance de Mme Simonetta Sommaruga par la RTS pour comprendre que pas un journaliste n'osera même évoquer la question.

Nous sommes d'accord, ce traité diplomatique avec la Croatie et les 45 millions de francs de cadeau qui l'accompagnent s'inscrivent dans l'optique de dénouer la situation avec l'Union Européenne afin de trouver une solution institutionnelle avec elle sur l'immigration - un plan que les médias trouvent bien mal engagé. Mais même s'il l'était, la question n'est pas là: quels que soient les objectifs politiques poursuivis par le Conseil Fédéral, ils devraient rester en tout temps conformes à la Constitution fédérale, la plus haute norme juridique du pays.

Une semaine après une votation cruciale sur le renvoi des criminels étrangers où tous avaient fait front commun contre le texte au nom du respect des institutions, le cynisme de la classe politique helvétique semble sans limite.

03 mars 2016

Initiative de Mise en Œuvre: les raisons de l'échec

Dimanche 28 février, les citoyens suisses rejetèrent à 58,9% de Non une Initiative visant à concrétiser un texte qu'ils avaient eux-mêmes plébiscités à 53,5% en 2010.

Cet affrontement entre les pro et les anti se mena à tous les niveaux possibles - politique, médiatique, sociétal - et pourrait bien définir le futur de la communication politique en Suisse. Aussi, mieux vaut étudier cette épopée en détail.

La conclusion d'une longue saga

Sans revenir sur les innombrables péripéties autour de ce texte, le peuple approuva en 2010 une initiative UDC demandant un renvoi automatique des étrangers criminels. L'automaticité était au cœur du projet et la principale pomme de discorde entre les initiants et la classe politique. Le contre-projet du Parlement, différant de l'initiative sur ce point essentiel, ne trouva pas grâce aux yeux des citoyens.

Menée par Simmonetta Sommaruga, la classe politique helvétique n'entendit pas rester sur cet échec. Elle trouva une solution en ôtant l'automaticité du renvoi lors de la transcription de l'initiative en loi d'application. L'UDC se retrouva alors dans la situation ubuesque de combattre la loi d'application de sa propre initiative!

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Il aurait sans doute été bien trop confus pour le citoyen de se retrouver face à un référendum dans ces circonstances, référendum dont le "succès" aurait en plus ramené au statu quo ante du vote de 2010, privant l'UDC de sa victoire.

Le parti trouva la riposte en lançant non pas un référendum, mais une deuxième initiative, qui inscrivait directement dans la Constitution les crimes entraînant un renvoi (immédiat ou après récidive, selon les fautes commises) et constituait selon l'UDC une transcription fidèle de l'intention du texte approuvé en votation populaire.

A ce stade, il faut noter que le second texte n'avait à priori pas vocation à passer devant le peuple ; il était essentiellement conçu pour mettre la pression sur le Parlement, montrant qu'une stricte interprétation du renvoi des criminels étrangers était parfaitement possible.

Les conseillers nationaux et les conseillers aux États ne s'en laissèrent pas compter. Tenant mordicus à laisser l'entière marge de manœuvre aux juges, la même qui permet aujourd'hui d'empêcher quasiment tout renvoi, ils refusèrent de plier. Sa menace brandie en vain, l'UDC n'eut d'autre choix que de poursuivre sur sa lancée et ce qui n'était au début qu'un texte de travail se retrouva finalement porté devant le peuple avec le résultat que l'on sait...

Il est clair que si l'UDC avait eu dès le départ l'objectif de conduire l'Initiative de Mise en Œuvre jusqu'à une votation finale, elle aurait sans doute été rédigée différemment. Le parti fut en quelque sorte pris à son propre piège. Mais cela n'explique pas tout. Partant du principe que l'Initiative de Mise en Œuvre traduit fidèlement l'Initiative pour le Renvoi des Étrangers Criminels de 2010, l'échec devant le peuple n'avait rien d'automatique. Les premiers sondages donnaient même une sérieuse avance aux partisans du texte.

Comment expliquer ce revirement?

Des adversaires qui apprennent de leurs erreurs...

Les opposants à l'Initiative de Mise en Œuvre avaient un énorme avantage: le score du scrutin de 2010 comme point de départ, associé à d'innombrables analyses post-mortem sur les raisons du vote des citoyens. Ils avaient devant les yeux une véritable cartographie de l'opinion publique, de sa structure, de ses points de résistance et de ses faiblesses.

dsinein_plakat_fr.pngLe plan du champ de bataille étant déployé devant eux, ils comprirent assez vite qu'il suffisait seulement de retourner grosso-modo 5% des citoyens favorables d'alors pour faire basculer le résultat. Bien décidé à ne pas laisser se reproduire les erreurs du passé, ils savaient aussi qu'il leur faudrait mener campagne différemment. Ils rivalisèrent donc d'inventivité dans leur façon de communiquer.

En plus de traiter la proposition de l'UDC par l'indignation et le mépris habituels - les vieilles recettes ne meurent jamais - les adversaires du texte déplacèrent le débat sur le terrain de la société civile et du prétendu respect des institutions. Est-ce à dire que les 40% de citoyens partisans du texte n'appartenaient pas à la société civile? Qu'en votant démocratiquement sur une initiative populaire ils ne respectaient pas la démocratie directe?! Aucun éditorialiste pour poser ces questions...

On vit au contraire émerger autant d'officines politiques présentées comme "apolitiques" et drapées de l'intérêt supérieur monter au front pour "dénoncer" la nouvelle proposition de l'UDC, appels complaisamment répétés par des médias trop heureux de relayer la propagande sans avoir à l'inventer eux-mêmes.

Bien entendu, ces officines étaient totalement politiques, soit comme émanations de la classe politique elle-même, soit avec un intérêt direct ou indirect à la poursuite de la gabegie actuelle en matière de criminalité étrangère (par exemple parce qu'ils en vivent professionnellement, ou pour ne pas déplaire à la libre-circulation si bien vue de l'Union Européenne). Leur multiplication pléthorique en devint presque caricaturale. Pour un aperçu - non-exhaustif - des groupes de pression tentant d'influer sur le vote populaire on aura compté:

suisse-nazi_landolt.jpgCe feu roulant de reproches et de menaces était définitivement intimidant et on se demandait même si le citoyen avait encore matière à décider. Mais pour l'Homo helvéticus moyen, peu intéressé à la politique et sans opinion particulière sur le sujet, l'illusion était parfaite: on avait vraiment l'impression d'une mobilisation de toute une frange de la société face à une UDC qui tentait par son initiative - parfaitement respectueuse de la démocratie directe faut-il le rappeler - de fomenter un véritable coup d’État.

La mobilisation eut également lieu sur les réseaux sociaux, l'objectif étant de créer un buzz mineur mais suffisamment important pour être relayé par les médias, qui se chargeraient de lui donner un écho encore plus large.

La campagne enthousiaste et globale des adversaires de l'initiative donna lieu malgré tout à quelques dérapages ; pensons à Martin Landolt du PBD qui ne trouva rien de mieux que de traiter de nazi les partisans de l'initiative, drapeau suisse nazifié à l'appui - et persistant dans l'excès en allant jusqu'à placarder son visuel en gare de Zurich.

Mais ces écarts, bien rapidement pardonnés puisque provenant du bon camp, ne furent que des aspects mineurs dans une campagne d'opposition bien menée.

...Et une UDC qui se laisse vivre

Le premier parti de Suisse partait d'une situation globalement favorable: une situation nationale et internationale lui donnant raison sur toute la ligne, une initiative remportée en 2010 et des moyens financiers conséquents pour une campagne cruciale.

Dans une hallucinante décision qui restera dans les annales des mauvais choix tactiques, certains stratèges de l'UDC pensèrent sans doute que pour l'emporter il suffirait de répéter la campagne de 2010. Grossière erreur. Comment croire qu'on puisse gagner deux parties de suite en jouant les mêmes cartes?

Les citoyens eurent donc la surprise de revoir resurgir un visuel de campagne vieux de six ans, la fameuse affiche du "mouton noir" qui avait en son temps déclenché un tollé médiatique parfaitement artificiel.

Et ce fut tout.

Pire encore, l'UDC refusa d'attiser la polémique et mena une campagne discrète, limite "bon enfant". Disparues, les affiches sur "Ivan S. le violeur". Effacés, les encarts dans la presse. Les Suisses n'eurent droit qu'à des tout-ménages estampillés UDC (avec les deux moutons) ce qui les amena à les jeter tout aussi sec à la poubelle, non seulement parce qu'ils avaient été dressés à bannir ce visuel, mais aussi parce que ce matériel ne répondait pas suffisamment aux reproches formulés par les adversaires de l'initiative.

On avait l'impression que l'UDC ressortait du matériel d'archive.

Bien sûr, le parti ne resta pas inactif face à une campagne prenant la mauvaise direction. Il tenta tant bien que mal de corriger le tir, notamment en prenant pour exemple les agressions sexuelles de Cologne, expliquant que pareils individus seraient expulsés avec l'initiative alors qu'ils sont protégés de tout refoulement selon droit actuel. Las! C'était trop peu, trop tard pour espérer reprendre l'avantage.

Lendemain de bataille

Victorieux face à un texte qui semblait un temps destiné à l'emporter, les éditorialistes laissèrent éclater une joie sauvage. Le temps n'était pas à l'apaisement, mais à la curée. Tant pis pour les 53,5% de Suisses qui approuvèrent le texte de 2010 et ceux qui soutinrent à 40% celui de ce dimanche.

Pourtant, l'UDC n'a pas démérité. Le nombre de citoyens soutenant le texte est similaire à celui qui obtint une majorité en 2010. La différence a globalement joué dans la mobilisation de citoyens qui, habituellement, ne votent pas. Nombre d'entre eux, particulièrement les jeunes, ont été sensibles aux thématiques liées à l'expulsion pour de "petits délits", ce qui est un fieffé mensonge. Le mensonge paie donc dans une votation. C'est fort mauvais signe, car il est probable qu'il sera utilisé encore plus souvent à l'avenir.

Comme l'écrit Roger Koppel, "Non sans surprise, les adversaires extrêmement bien mobilisés de l'UDC ont vaincu l'UDC avec un thème de l'UDC dans le style de l'UDC, parfois même encore plus dur. S'il est vrai que le plagiat est la plus haute forme de reconnaissance, la question se pose de savoir qui a vraiment gagné le week-end dernier."

En effet, si l'UDC annonçait près de dix mille renvois de criminels étrangers par an, le Parlement et le Conseil Fédéral en annonçaient environ quatre mille avec la nouvelle loi qui s'appliquera à la place. Les six mille de différence représentent les étrangers criminels qui pourront éventuellement récidiver dans le pays - et encore, seulement si les vainqueurs de dimanche n'ont pas exagéré leurs chiffres.

Les adversaires du texte ont promis l'impossible, plus de sécurité avec moins de renvois.

Il n'est pas du tout certain que le peuple suisse y trouve son compte, évidemment, ce qui met les adversaires de renvois "inhumains" en face de leurs responsabilités. Les victimes continueront à s'accumuler ; et lorsque surgiront de nouveaux faits divers impliquant des étrangers qui auraient été depuis longtemps renvoyés si l'initiative avait été acceptée, le grand public aura du mal à rester dupe. Se sentant floué, il pourrait éprouver quelque colère.

Qu'on se le tienne pour dit, désormais, chaque texte proposé par l'UDC sera probablement "nuisible à l’État de Droit", "injuste", "excessif" et "brisera nos institutions". La campagne du 28 février change sans doute pour longtemps la manière de communiquer en Suisse: les adversaires de l'UDC ont embrassé et répliqué sans retenue les méthodes qu'ils dénonçaient il y a peu, marque d'une hypocrisie sans complexe. L'appel illusoire d'une prétendue "société civile" sera réutilisé à l'envi jusqu'à ce que les citoyens rejettent un concept antinomique au scrutin démocratique - à moins que la lassitude n'y mette un terme en premier.

Il n'est pas dit que la nouvelle martingale soit garante de futurs succès. L'UDC a en effet rassemblé bien au-delà de son électorat habituel. Imperméable au ras-de-marée de propagande, résistante au matraquage continu de l'opinion pendant des semaines, une frange rebelle de la population a décidé de soutenir envers et contre tout le renvoi inconditionnel des criminels étrangers.

Non seulement ces citoyens qui pensent aux victimes sont plutôt nombreux, mais ils démontrent avant tout une remarquable imperméabilité aux tentatives de manipulation de l'opinion, comme des bactéries résistantes à toute forme d'antibiotique. Probablement perdus à jamais pour nos bien-pensants, ils pourraient former la prochaine extension de l'électorat des Démocrates du Centre.

Les vainqueurs du 28 février ont donc quelques motifs d'inquiétude à avoir.