12 novembre 2012

Quand le PS s'essaye à l'asile

Pour ne pas laisser à l'UDC la haute main sur le dossier de l'asile, le PS suisse semble prêt à fournir les pistes les plus originales, comme venir avec ses propres propositions.

De la part d'une formation politique qui a fait de l'ouverture des frontières son cheval de Troie de bataille, cela mérite le détour. L'équation est d'autant plus délicate qu'il s'agit de ménager la chèvre bobo progressiste et le chou syndicaliste.

D'un côté, des gauchistes urbains bon teint, pétris d'universalisme, de culpabilité occidentale et d'ouverture à la misère du monde, prenant une posture d'autant plus décontractée qu'ils vivent déconnectés de toute conséquence concrète de leur utopie, sauf peut-être lorsqu'un fait divers sordide vient ternir la page des quotidiens qu'ils affectionnent en savourant leur café-croissant.

De l'autre, des syndicalistes traditionnellement gauchistes (dialectique du "progrès social" oblige) mais confrontés quotidiennement aux problèmes de sous-enchère salariale, de chômage, de concurrence des frontaliers, de sous-traitance. Ceux-là ne voient pas l'immigration en général d'un très bon oeil, fussent-ils passés par là eux-mêmes.

Ces deux groupes, bien qu'apparentés, n'ont pas du tout la même perception de l'immigration au sens large, un débat qui dépasse de beaucoup la simple question des demandeurs d'asile. Ces derniers focalisent malgré tout les tensions, car ils sont à la fois symboliques de la condition humaine du point de vue des "idéalistes" que nombreux et venus en Suisse pour trouver du travail, du point de vue des "syndicalistes".

cesla amarelle,immigration,asile,initiativeDes socialistes suisses qui s'essayent au problème de l'asile promettent forcément un joli grand écart. La conseillère nationale socialiste Cesla Amarelle s'y essaye avec une belle interview bienveillante dans les colonnes du Matin (dont, divine surprise, les commentaires sont désactivés).

Déjà, on notera une nette progression des idées de l'UDC au sein même du parti socialiste. Entendre l'ancienne présidente du PS vaudois (de mars 2008 jusqu'à avril 2012) lancer des répliques comme "l’Etat doit renvoyer les personnes qui ont notamment commis des délits pénaux graves, y compris avec des mesures de contrainte", " il y a des personnes qui n’ont rien à faire dans cette filière asile mais qui l’occupent" ou "une personne qui vient pour dealer n’a pas sa place en Suisse", on sent comme un fléchissement de tendance.

Salutaire, mais tardif - et immédiatement atténué par une dénégation: "mais l’essentiel du problème est ailleurs!"

Le véritable dada de la dame, c'est le marché du travail:

C’est ce que la gauche doit mettre en avant. La filière de l’asile est engorgée par des personnes qui essayent de trouver du travail et qui se retrouvent dans la filière asile alors que leur cas ressort de la migration du travail.

 

Ce n'est pas faux. On le sait bien, outre ses aspects criminels, l'asile est devenu depuis des années une filière d'immigration économique alternative. Des milliers d'immigrés clandestins essayent vaguement de se faire passer pour des réfugiés politiques kurdes, irakiens, nigérians, arrivent miraculeusement en Suisse sans être arrêtés par les Accords de Dublin, et attendent de l'administration un sésame pour avoir le droit de travailler. Selon des responsables du secteur, 90% des demandeurs d'asile, si ce n'est plus, seraient en fait des immigrés économiques.

On en vient au coeur du projet défendu par Mme Amarelle:

Il s’agit d’une ouverture relative conditionnée par la capacité du marché du travail à intégrer de nouvelles personnes, indépendamment de leur origine géographique. Nous voulons réguler la migration en fonction des besoins réels du marché (sic). Tout le monde sait aujourd’hui que nous avons besoin de personnes, notamment dans les soins, et qui peuvent venir d’autres pays que l’Union européenne. Un Indien ne devrait pas forcément être bac+20 pour venir travailler en Suisse! (...) Si l’économie donne du travail durable à un migrant, cette personne a droit à un permis durable.

Un travail, un permis devrait se situer au centre du projet d’initiative. Mais avec des mesures de protection du marché extrêmement strictes. (...)

 

Malheureusement les socialistes mélangent, probablement volontairement, plusieurs choses. Ils essayent d'associer immigration économique et droit d'asile avec le statut des sans-papiers, qui relèvent de dynamiques différentes.

cesla amarelle,immigration,asile,initiativeTous les immigrés pseudo-demandeurs d'asile qui se pressent dans les centres d'accueil pour requérants ne sont pas bac+20, loin s'en faut. Et ils sont pléthoriques aujourd'hui déjà, alors qu'il leur est quasiment impossible de décrocher un travail en passant par la voie officielle. Pense-t-on vraiment que faire miroiter un plus grand espoir de trouver un travail en Suisse va faire décroître leur nombre?

Offrir un permis à ceux qui trouvent du travail une fois parvenus sur le territoire suisse revient à mettre la charrue avant les boeufs. C'est l'invitation à une véritable déferlante d'immigration économique alors que l'ensemble de l'Europe s'enfonce dans la crise. En plus de l'immigration "traditionnelle" venue des régions périphériques de l'Europe va bientôt s'ajouter celle de tous les immigrés européens, eux aussi frappés par la récession et le chômage sur le vieux continent.

Et puis, si l'immigré était forcément synonyme d'emploi et de productivité, comment se fait-il que les communes avec le plus d'étrangers (comme Renens) soient aussi celles qui souffrent du taux de chômage le plus élevé?

S'il faut impérativement lier le droit de résider en Suisse à un permis de travail, un point de vue que j'estime tout à fait défendable, il faudrait alors faire les choses dans le bon ordre: un permis de résidence ne devrait être délivré qu'une fois un emploi obtenu en Suisse. D'abord le job, puis, ensuite seulement, le droit de résidence. Evidemment, tous les pseudos-requérants d'asile devraient être soumis à la même enseigne, puisqu'il s'agit d'une immigration économique déguisée.

Cette façon de faire règlerait pour de bon le problème de l'immigration économique, transformant celle-ci en "méritocratie", où seuls les immigrés réellement intéressants pour les entreprises helvétiques disposeraient d'un sésame pour s'installer en Suisse.

(NB: il y aura des esprits chagrins pour hausser le sourcil devant le terme de "méritocratie". J'assume: aujourd'hui déjà, une entreprise procède de toutes façons à une sélection à l'embauche. La seule différence entre les deux situations, c'est que dans un cas un candidat écarté reste dans son pays, alors que dans l'autre, après avoir alimenté une mafia de passeurs, il zone dans un centre pour requérants à la charge du contribuable. La seconde approche est-elle vraiment plus noble?)

Évidemment, principe de réalité oblige, il faudrait procéder à une régularisation des sans-papiers se retrouvant dans la situation ubuesque de disposer depuis des années d'un emploi et d'un logement en Suisse. Néanmoins, rappelons-nous que la charge de la preuve (durée d'établissement et de travail en Suisse) pourrait être difficile à apporter. Deuxième point, ces gens pourraient bien avoir trouvé un emploi précisément parce qu'ils pouvaient être sous-payés en tant que sans-papiers: il n'est pas certains qu'ils pourraient prétendre au même emploi (ni même le garder) une fois revenus dans le circuit officiel. On est donc loin de la panacée.

Mais les caciques du Parti Socialiste ont d'autres projets en tête. Pour eux, le rôle social prime sur l'individu: tous ceux qui réussiront à décrocher un job auront un permis de travail à la clé. Que se passera-t-il s'ils perdent leur emploi au bout d'un mois? Quand toucheront-ils des allocations-chômage? Quid du regroupement familial? La question de la criminalité n'est pas abordée concrètement, la sous-enchère salariale éludée avec de vagues "contrôles" par les services d'inspection du travail.

En réalité, les socialistes veulent pouvoir officialiser le statut des immigrés à toute volée, avec des permis de travail en libre service. L'appel d'air lié à la distribution des permis multipliera comme jamais la pression démographique, tant que la Suisse continuera de bénéficier d'un taux de chômage moyen inférieur à celui de l'Europe - ce qui ne durera pas, avec cette politique... Les assurances sociales à l'agonie seront autant d'excuses pour augmenter les impôts, et l'état de misère moyen dans lequel arriveront la plupart des immigrants un excellent justificatif pour davantage de redistribution, le tout dans un bel élan poussant les salaires vers le bas. Lorsque le chômage augmentera, croyez-vous que les syndicats seront en position de force pour établir des conventions collectives?

Quel magnifique tableau!

L'état-major du parti socialiste a semble-t-il décidé de sacrifier l'aile syndicale en faveur de l'aile idéologique. Ce n'est pas la première fois, on l'a vu avec les accords de libre-circulation.

En tous cas, avec ce genre de projet, pas sûr qu'ils empiètent beaucoup sur les plate-bandes de l'UDC.

15 juin 2012

Le faux problème de l'Asile

Sale ambiance dans les rangs du Parti Libéral-Radical. "Il y a des lâches, des opportunistes et ceux qui n'ont rien compris!" s'énerve Claude Ruey dans la presse romande. Pour l'ancien conseiller national libéral, aujourd'hui président de l'Entraide protestante suisse, toute réforme visant à encadrer un tant soit peu les procédures d'asile s'apparente à une insulte à la tradition humanitaire helvétique. Aujourd'hui, son collègue de parti le genevois Christian Lüscher lui répond:

On garantit tout ce qu’on peut garantir à un requérant: de l’argent mais pas trop, un logement, des assurances, de la nourriture, de l’assistance juridique gratuite. En clair il s’agit d’éviter que des jeunes hommes qui viennent en tant que réfugiés économiques (c’est le cas de 80% d’entre eux) puissent dépenser l’argent de la collectivité pour des téléphones portables et envoyer de l’argent à leurs familles.

 

Voilà qui contraste singulièrement avec les propos indignés du premier:

Les gens ne viennent pas chez nous en fonction de nos lois, mais en fonction de l’actualité chez eux: les guerres civiles, les menaces ou tout simplement à cause de la détresse économique. Un homme qui est mis contre un mur en Syrie se fiche de la législation suisse. Il a envie de partir le plus vite possible.

 

Les deux hommes appartiennent au même courant politique, mais aussi proches soient-ils - ce qui permet d'écarter les incompatibilités idéologiques -  leur perception des demandeurs d'asile change du tout au tout. Ils illustrent ainsi très bien le fossé sur les questions liées à l'asile au sein de la population suisse.

La lecture de l'article "Asile, trop c'est trop" du sociologue Uli Windisch sur le site LesObservateurs.ch est instructive, puisqu'elle permet de remettre l'église au milieu du village: le problème de l'asile n'existe pas.

Oui, il y a des personnes qui ont besoin de l’asile mais il est vrai aussi que la filière de l’asile est devenue l’une des voies choisie par ceux qui cherchent simplement du travail et un avenir meilleur dans un pays comme le nôtre, pays qui donne encore, par  son laxisme, une image d’eldorado.(...) Ensuite, et c’est évidemment le pire, la voie de l’asile est devenue  une filière de la criminalité, et cette dernière n’est pas mineure; en fait elle est de plus en plus importante, organisée et dangereuse. Et c’est le cas depuis longtemps.

 

Depuis des années, le mécanisme de l'asile a été déformé et perverti pour devenir une filière alternative d'immigration pour les étrangers extra-européens, court-circuitant complètement la législation suisse en la matière. Reste-t-il seulement de vrais demandeurs d'asile dans le flot, que la Suisse devrait accueillir? A supposer que 20% d'entre eux soient d'authentiques réfugiés dans le besoin, comme l'estime Christian Lüscher, ce n'est pas sûr.

asile-europe.jpgIl ne s'agit même pas d'une exagération. La Suisse est signataire des Accords de Dublin. Ceux-ci prévoient que la demande d'asile déposée par un requérant soit traitée dans le premier pays signataire traversé - ce mécanisme ayant pour but d'empêcher la multiplication des demandes dans divers pays, et maintient dans une certaine mesure les demandeurs d'asile au plus près des régions qu'ils ont quitté afin de faciliter leur éventuel retour.

De fait, aucun demandeur d'asile ne peut parvenir par voie terrestre en Suisse, au centre de l'Europe, sans avoir traversé la France, l'Allemagne, l'Italie ou n'importe quel pays avec lequel la Suisse partage des frontières, et qui devrait donc traiter sa demande d'asile. Les Italiens, exposés au flot d'immigrés en provenance d'Afrique du nord, ont trouvé le bon moyen de résoudre leur problème d'afflux: ils renoncent à enregistrer les empreintes des demandeurs et se contentent de leur dire d'aller voir ailleurs! Voilà de quelle façon des requérants d'asile inconnus au bataillon apparaîssent en Suisse comme surgis de nulle part! Quant à ceux dont la provenance est clairement identifiée, elle se contente de refuser de les reprendre...

Il n'y a pas que la voie terrestre. On peut aussi très simplement atterrir à Kloten, l'aéroport de Zurich, à travers un vol international, et détruire son passeport à l'arrivée, puis clamer auprès des autorités qu'on vient de tel ou tel pays en guerre ou qu'on est apparenté à telle ou telle ethnie malmenée (hélas, le choix est vaste). A charge des autorités helvétiques de démêler le vrai du faux... La Suisse est donc assaillie de "Kurdes" en provenance de Turquie, "d'Erythréens" réfractaires au service militaire, et ainsi de suite.

Peut-être certains considèreront que pareilles astuces sont de bonne guerre lorsqu'il s'agit de contourner les lois sur l'immigration d'un pays, jugées trop restrictives? Mais cette bienveillance a des conséquences. D'abord, la facilité déconcertante avec laquelle il est possible d'exploiter les procédures décourage tout simplement les candidats à l'immigration légale. Ensuite, le taux de criminalité est très élevé au sein des faux demandeurs d'asile, ce qui n'est guère surprenant: difficile d'espérer un solide respect de la loi de la part de gens qui choisissent de la violer le jour même de leur arrivée, en abusant du principe de l'asile et en mentant aux autorités. Enfin, la population suisse devient de plus en plus hostile au principe de l'asile en tant que tel et semble presque décidée à fermer la porte à tout le monde, vrais et faux réfugiés mêlés.

Pour sauver l'asile, la réforme est indispensable.

Si on veut préserver le principe de l'accueil, il est donc plus que nécessaire de démêler les demandes authentiques des autres. Les modifications récemment adoptées par le Parlement sur la législation de l'asile vont plutôt dans le bon sens. Elles diminuent l'attractivité (notamment financière) de la Suisse pour de faux requérants d'asile. Elles accélèrent le traitement des demandes. Elles font preuve de pragmatisme et suivent enfin la volonté que semble exprimer la population helvétique.

Les vrais requérants d'asile, eux, se moqueront bien de savoir que la Suisse leur accorde X ou Y francs par jour - ils cherchent avant tout leur propre sécurité, et cela n'a pas de prix. Imagine-t-on un leader de l'opposition syrienne à la tête mise à prix par le régime de Bachar el-Assad refusant de saisir l'opportunité de se réfugier en Suisse, au prétexte qu'il n'aurait pas assez d'argent de poche une fois là-bas?

Il y a donc du progrès, mais il manque encore des accords de réadmission pour renvoyer les requérants déboutés. On continue d'entrer en matière pour un individu refusant de coopérer avec les autorités - il encourt juste une amende en cas de fausse déclaration. Et surtout, les agissements criminels qu'un requérant commet en Suisse n'éteignent même pas ses prétentions à l'asile!

La Suisse doit clairement faire la part des choses entre le droit d'asile et l'immigration extra-européenne. Il ne faut plus faire passer l'un pour l'autre. Enfin, toute politique d'immigration crédible se doit aussi de tenir compte des intérêts de la population autochtone.

Comme on voit, il reste encore beaucoup à faire.