06 juillet 2013

Un boulevard pour Marine Le Pen

Alors que ses comptes de campagne 2007 ont été invalidés par le Conseil Constitutionnel, privant son parti de 11 millions d'euros de subventions, Nicolas Sarkozy s'est fendu d'un appel sur Facebook à destination de ses "amis". Comme le rapporte Le Figaro:

nicolas_sarkozy.jpgNicolas Sarkozy qualifie cette situation d'"inédite sous la Ve République". "Elle met en péril la formation qui doit préparer l'alternance tellement nécessaire au socialisme".

 

Alternance nécessaire? De la part du politicien qui a été le chantre de l'ouverture à gauche, qui a écrasé les Français sous le RSA et d'innombrables autres prélèvements, introduit la Taxe Tobin chère aux altermondialistes, augmenté l'inquisition fiscale, alourdi la dette et guidé le pays à vue entre sondages d'opinion et agitation stérile, l'évocation d'un danger socialiste a de quoi faire sourire. L'alternance pour quoi, au juste?

L'étatisme, la fiscalité, les déficits et le chômage ont massivement augmenté sous l'ère Sarkozy. La liberté des Français s'est réduite d'autant ; il n'y a guère que son successeur pour faire pire. Mais cela n'empêche pas le retraité politique éternellement sur le retour de se poser désormais en sage: "Au-delà de la seule UMP, cet état de fait doit concerner tous ceux qui sont attachés au pluralisme", ajoute-t-il.

Le pluralisme dont se réclame tardivement M. Sarkozy est au niveau de sa politique, à géométrie variable. Il ne concerne évidemment pas l'infréquentable Front National, par exemple. La volonté d'alternance est pourtant bien là, comme l'expriment récemment les Français en votant de plus en plus pour la formation de Marine Le Pen.

marine-le-pen.jpgLors des élections précédentes, notamment législatives, l'électoral FN arrivait rarement à atteindre le second tour pour provoquer des triangulaires ; cette étape est dépassée. Désormais le FN arrive en premier ou en second, mettant l'UMP et le PS dans une situation inconfortable. Théoriquement, les deux formations sont sensées mettre leurs divergences de côté pour faire barrage au FN, mais les électeurs n'obéissent plus aux états-majors...

Un baromètre TNS/Sofres révèle ainsi l'indiscible: le "verrou républicain" n'existe plus. Marine Le Pen atteint 31% de cote favorable auprès des citoyens, et même 39% au sein des sympathisants de l'UMP. On aurait tort pourtant de croire que le problème ne se pose qu'au sein de la droite traditionnelle. Une étude montre ainsi que lors de l'élection partielle de Villeneuve-sur-Lot, les électeurs du PS se sont reportés au second tour davantage pour le candidat du FN plutôt qu'en faveur de celui de l'UMP. Couplé à la montée en puissance du Front National, ce comportement électoral ne va pas sans poser des problèmes à l'avenir:

Désormais, les stratèges électoraux du PS et de l'UMP s'inquiètent pour les municipales. Les socialistes ont bien compris que, faute d'union dès le premier tour, ils risquaient de se voir reléguer à la troisième place dans un grand nombre de villes. Le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, l'a rappelé lundi dernier à Matignon: "Il faut l'union de la gauche et des écologistes aux municipales dès le premier tour et dans toutes les villes. Chacun doit prendre ses responsabilités." À l'UMP, on en est pour le moment à exclure ceux qui annoncent leur intention de s'allier avec le FN, en espérant qu'en mars prochain ils ne seront pas trop nombreux à céder aux sirènes du FN entre les deux tours. Jean-François Copé espérait une vague bleue aux prochaines municipales. Si ça continue comme ça, la vague risque de virer au bleu marine…


Les municipales seront un test fort pour les tendances de la politique française.

A gauche, l'équilibre est fragile. Les relations sont tendues entre écologistes et socialistes depuis l'éviction de Delphine Batho du gouvernement Ayrault et les querelles conséquentes à l'échec de Villeneuve-sur-Lot. Les écologistes ne peuvent pourtant pas se permettre de se fâcher, eux qui n'existent qu'à travers les accords électoraux avec les socialistes: 17 députés, 12 sénateurs et une poignée de ministres avec 2.5% des voix à la présidentielle... Mais les socialistes ne peuvent pas jouer les grands seigneurs non plus. Ils ont perdu les huit élections complémentaires depuis la présidentielle. La cote de popularité de François Hollande est en berne et la base électorale semble plus démotivée que jamais. Le groupe PS à l'Assemblée ne compte plus que 292 députés, soit trois voix de plus que la majorité absolue ; encore quelques pertes et il faudra mettre sa fierté dans sa poche pour trouver des alliances.

La droite UMP ne vaut guère mieux. Les candidats se bousculent au portillon sans qu'aucun ne soit convaincant. François Fillon est coupable par complicité du quinquennat précédent et n'a pas le parti avec lui ; Jean-François Copé est fragilisé par les fraudes massives liées à son élection à la présidence ; quant à Nicolas Sarkozy, il est mis en cause dans une multitude d'affaires. Les dossiers s'accumulent: financement libyen de sa campagne, affaire Bettencourt, affaire Karachi, arbitrage entre Tapie et le Crédit Lyonnais... Tous ne sont pas solides, mais donnent une impression d'ensemble déplorable et ont déjà coûté leur réputation à nombre de proches de l'ancien chef d'Etat. Entre un parti ruiné, une organisation douteuse, des cheffaillons ambitieux et des scandales à répétition, l'élection présidentielle de 2017 paraît bien loin.

Rajoutons pour mémoire que les alliances entre partis, quelle qu'elles soient, résistent mal aux revers électoraux, et que la France n'est pas encore entrée pour de bon dans la crise financière.

François_Hollande.jpgFace à ce sombre tableau, est-il imprudent de poser l'équation en se demandant qui fera face à Marine Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2017? Oui et non. La dynamique est favorable au Front National, c'est une évidence. Mais il n'est pas exclu que le pouvoir français, qui apporte un soin tout particulier aux dossiers contre Nicolas Sarkozy, fasse en sorte d'écarter la dirigeante du Front National sur de fallacieux prétextes. On notera ainsi la récente levée d'immunité de la députée européenne sur des motifs parfaitement discutables (à comparer avec trente contre-exemples à une levée d'immunité...)

Il n'y a qu'un obstacle sur le boulevard ouvert à Marine Le Pen en direction du pouvoir, le risque d'un verdict politique. Une peine d'inégibilité est si commode et si vite prononcée! Si un juge aux ordres de l'Elysée inflige la peine fatidique à Marine Le Pen, bien malin qui peut imaginer ce qui se passera.

Nous sommes en 2013, les vacances d'été commencent à peine. Les grandes lignes de l'avenir sont pourtant déjà tracées jusqu'à 2017: un Front National conquérant, une gauche divisée et en perdition, un François Hollande s'accrochant au pouvoir et livrant une guérilla politico-judiciaire contre ses adversaires les plus menaçants, et pendant ce temps, une France se dirigeant résolument vers une crise financière d'ampleur encore jamais vue. Bien entendu, pas un seul des partis en lice - ni PS, ni UMP, ni Front National - n'est en mesure de mettre en place la nécessaire réduction du périmètre de l'Etat. Les gens au pouvoir en 2017 auront donc à organiser la faillite en bon ordre du pays, à supposer qu'elle ne soit pas intervenue avant.

Le président français n'a accompli qu'un an de son quinquennat. Les quatre années restantes vont être l'enfer.

21 juin 2012

La justice française forcée de définir le fascisme

L'affrontement entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon dans la circonscription de Hénin-Beaumont aura été un des points d'orgue des législatives françaises.

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Après une campagne donnant lieu à bien des excès de part et d'autre, la fumée du champ de bataille s'est dissipée, laissant les deux prétendants sur le carreau. Ceux-ci ne sont pas prêt à rendre les armes pour autant: les amertumes accumulées sont trop grandes. Ils semblent décidés à porter la lutte jusque devant les tribunaux, chacun accusant son adversaire de diverses ignominies. Mais ce qui ne mériterait peut-être qu'un entrefilet dans la rubrique judiciaire pourrait avoir des conséquences pour le moins inattendues...

Ainsi, dans un des derniers épisodes de l'histoire, le Front National prend l'offensive en traînant Jean-Luc Mélenchon devant les tribunaux, pour reprendre la formule subtile du Matin. Le motif? Le leader du Front de Gauche a publiquement affirmé que Marine Le Pen était "fasciste":

Interrogé sur des sondages plaçant Marine Le Pen en tête du premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon avait lancé: "Pourquoi voulez-vous que le peuple français soit le seul peuple qui ait envie d’avoir un fasciste à sa tête, pourquoi ils seraient comme ça les Français?".

La candidate du FN avait dans la foulée saisi le doyen des juges d’instruction de Paris d’une plainte pour "injures publiques", reprochant à M. Mélenchon d’avoir utilisé le terme "fasciste" pour la caractériser.

 

Un communiste s'offusquera rarement qu'on le traite de communiste, puisque pour lui le terme n'aura rien d'une insulte. Ici, Marine Le Pen prend assez mal le qualificatif employé par M. Mélenchon ; il y a donc visiblement une divergence sur le sens qu'on lui donne.

La seule possibilité pour M. Mélenchon d'éviter une condamnation infâmante (fusse-t-elle d'un euro symbolique) sera d'affirmer qu'il n'a rien dit d'autre que la vérité. La ligne de défense prise par son avocate, Me Raquel Garrido, semble aller dans ce sens: "Pour nous, le terme fasciste n’est pas une insulte mais une caractérisation politique".

Par voie de conséquence, la justice française sera amenée à trancher les points suivants:

  • Le qualificatif de "fasciste" est-il une insulte?
  • Quelles sont les caractéristiques d'un mouvement politique ou d'une personnalité "fasciste"?
  • Marine Le Pen correspond-t-elle à cette définition?

A supposer que la plainte soit recevable, elle pourrait amener des développements intéressants. Si la Cour évacue le dossier en estimant que le qualificatif de "fasciste" n'est pas une insulte, nous resterons sur notre faim. Cela contribuera juste à rendre le terme encore plus galvaudé qu'il n'est aujourd'hui.

Mais si la justice s'attarde sur le sens du mot fascisme, nous verrons alors pour la première fois une définition juridique du terme. D'après wikipédia (pour ce que ça vaut) le fascisme "générique" s'étend à tout mouvement politique ou organisation s'appuyant sur un pouvoir fort au service d'une classe humaine dominante, la persécution d'une classe ennemie chargée de tous les maux, l'exaltation du sentiment nationaliste, le rejet des institutions démocratiques et libérales, la répression de l'opposition et un contrôle politique extensif de la société civile. L'analyse de la justice française sera-t-elle différente?

Une fois le fascisme défini, on saura si Marine Le Pen correspond à ses critères. S'ils sont assez ouverts pour inclure le Front National, on verra d'ailleurs à quels autres mouvements politiques - au hasard, le Front de Gauche - ils pourraient aussi s'appliquer. Remplacez "immigrés" par "riches bourgeois" ou "finance juive apatride" et vous obtenez facilement quelques variantes...

Et si Marine Le Pen est lavée de l'accusation de fascisme devant la justice, Jean-Luc Mélenchon aura bien des raisons de s'étrangler: grâce à ses déclarations permettant à une cour de justice de statuer noir sur blanc que Marine Le Pen n'est pas fasciste, il aura contribué plus que quiconque à la banalisation du Front National au sein de la vie politique française!

Quelle que soit la conclusion du volet judiciaire de l'affaire, Marine Le Pen et le Front National semblent avoir tout à gagner de ce procès.

Mise à jour: Jean-Luc Mélenchon est formellement inculpé pour injure. Fidèle à sa ligne de défense, il donne une définition plus précise du fascisme à ses yeux:

"Fasciste n'est pas une injure, c'est une caractérisation politique (...) qui est une description d'un processus, d'une identité politique caractérisée par des faits extrêmement précis" a répliqué jeudi Jean-Luc Mélenchon après sa mise en examen, citant notamment "la haine et le refus des mouvements ouvriers organisés"

"C'est très typique de l'attitude du Front national qui ne cesse de dénoncer les syndicats comme corrompus, comme vendus au patronat", a-t-il poursuivi.

"Deuxièmement, c'est une vision de l'organisation de la société par corporation. Voilà ce qu'est le fascisme historiquement". "J'estime donc que personne n'a à se sentir injurié dès lors qu'il est l'objet d'une caractérisation", a-t-il poursuivi, en accusant son adversaire lors de la présidentielle et des législatives dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais (Hénin-Beaumont) d'instrumentaliser la justice.

22 avril 2012

Réaction à chaud

Ca y est, après une aprèEstimations.pngs-midi de tergiversations, les estimations sont tombées.

Le 2e tour devrait voir s'affronter, sans surprise, Nicolas Sarkozy contre François Hollande. Pour le reste, pas une estimation clé correctement livrée par les instituts de sondage: le score de Jean-Luc Mélenchon est décevant (comme je l'avais prédit ici même) et Marine Le Pen occupe sans doute possible la troisième place. Finalement, contre toute attente, la participation est très élevée, plus de 80%.

Et des gens payent ces sociétés pour fournir des estimations?!

La campagne pour le deuxième tour va être très amusante. En effet, en 2007, François Bayrou avait été le troisième homme: les deux candidats avaient multiplié les avances vers le centre pour séduire l'électorat du Béarnais.

Ici, le fléchissement vers le centre n'est plus possible, ou en tous cas, il ne suffira pas: avec près d'un électeur sur cinq, Marine Le Pen vient d'entrer dans la vie politique française par la grande porte - alors même que la participation est très élevée, ce qui coupe court à toute théorie "d'accident". Non seulement elle dépasse le meilleur score de son père, mais ce résultat n'a rien d'inespéré, ni même de surprenant.

Il fallait être un politicien du sérail (ou l'employé d'un institut de sondage) pour croire que le ras-le-bol se concrétiserait du côté de Jean-Luc Mélenchon plutôt que de Marine Le Pen.

Piquant d'entendre ce soir Jean-François Copé faire quelques additions rapides sur le plateau de TF1 juste après les premières estimations: finalement tout ne va pas si mal, tant de pour-cents pour la droite, tant de pour-cents pour la gauche, et l'indéchiffrable François Bayrou au centre. Pardon? Désormais, l'UMP additionne les voix du Front National aux siennes? Voilà une sacrée nouveauté!

La gauche a une longue tradition d'alliance et d'unité. Même si on se déteste cordialement, lors des grandes échéances on répond présent. François Hollande n'aura qu'à jouer la carte de la modération pour emporter une bonne partie de l'électorat centriste.

A droite, avec le cas particulier du Front National français, l'exercice est plus difficile - une division entre droite fréquentable et droite infréquentable dans laquelle l'UMP n'a pas hésité à renchérir. Le président sortant paye ses pots cassés. Nicolas Sarkozy, qui affichait quelques jours encore son mépris souverain pour Marine Le Pen, devra convaincre l'électorat frontiste que ses préoccupations sont respectables et qu'elles seront défendues dans un second quinquennat (alors même que Marine Le Pen continue d'être le diable incarné, bien entendu.)

Pas facile de faire passer un tel message en deux semaines!

Certes, Nicolas Sarkozy a ponctuellement tenté des "ouvertures à droite", mais celles-ci étaient tellement cousues de gros fil qu'il faut être un indécrottable naïf pour y avoir cru - et nous voyons ce soir que ceux-là ne sont pas nombreux à s'y être laissés prendre. A l'inverse de 2007, les électeurs du Front National ont choisi le vote Front National.

Tout n'est pas joué pour autant, bien entendu. Entre les deux tours, le président sortant brossera un portrait apocalyptique du destin qui attend la France en cas de victoire de François Hollande ; si l'homme du PS est aussi borné et aveuglé par l'idéologie qu'on peut le craindre, le tableau pourrait refléter la vérité. Mais il y en a d'autres qui font le pari du pragmatisme de la part du candidat socialiste - sachant de toutes façons que la marge de manoeuvre de la France est extrêmement étroite.

Personne n'est à l'abri d'une bourde mémorable, évidemment. Mais toutes choses étant égales, la trajectoire est favorable à François Hollande. Quand Nicolas Sarkozy se présentera comme le président des défis à relever, il ne pourra pas empêcher une bonne partie de l'électorat de se demander en son for intérieur "pourquoi avoir gardé ces réformes si essentielles pour un second mandat?"

Qu'avez-vous donc fait de votre premier mandat, M. Sarkozy? La timidité de vos réformes, vous la payez ce soir.

19 avril 2012

22 avril 2012, un choix cornélien

Face à l'échéance électorale de dimanche, le citoyen français est face à un choix délicat. D'habitude, on exprime les dilemmes sous forme d'alternatives, comme Charybde et Scylla, mais ici, l'électeur affronte pas moins de dix petits monstres à la fois, tous plus agressifs, pathétiques et incompétents les uns que les autres. Pas facile de se décider, en effet.

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Avec une telle brochette de champions, le grand vainqueur de ce premier tour est déjà connu: l'abstention. La tentation sera grande pour les Français de consacrer leur dimanche à une occupation plus essentielle que l'élection du prochain président - comme passer un peu de temps avec leur famille, par exemple.

L'élection est d'autant moins importante que même si les programmes se suivent et se ressemblent d'une échéance à l'autre, il n'y en aura en réalité qu'un seul applicable au lendemain du second tour: la rigueur, matin, midi et soir. Alors, à quoi bon voter pour les promesses de Jacques, de Nathalie ou de Philippe en sachant que le résultat sera le même? La situation de la France ne fait plus guère illusion et en fin de compte, que ce soit en hausse des prélèvements ou en baisse des prestations, tout l'inventaire va y passer.

Mais enfin, pour les irréductibles inexplicablement accrochés à leur "devoir civique", il faut bien se décider à choisir quelqu'un. Pour ceux-là, voici ma modeste analyse.

Mélenchon, Bayrou et les autres candidats rigolos

Le premier tour d'une élection présidentielle est une kermesse où se côtoient, sur un pied d'égalité, tous ceux qui ont réussi à obtenir les fameuses 500 signatures de maires. La tentation est grande de voter pour le plaisir. Cela donne aux "grands" une indication de la façon dont l'électorat se comporte. Les "petits", eux, peuvent monnayer leur soutien au second tour en échange d'un renvoi d'ascenseur, comme un maroquin de ministre.

Gageons qu'entre Nathalie Arthaud (trotskyste), Nicolas Dupont-Aignan (souverainiste), Philippe Poutou (trotskyste), Eva Joly (trotskyste écologiste) et Jacques Cheminade (gaulliste), rares seront ceux à franchir la barre fatidique des 5%.

Seuls Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou sortent du lot. Le premier a su habilement créer le buzz pour se présenter en leader de l'extrême-gauche, aussi étonnante soit cette hypothèse pour un politicien du sérail, sénateur pendant vingt ans, tardivement reconverti au militantisme forcené. Mais à part éructer contre le système, il n'y a pas grand-chose à attendre de sa candidature. Son score risque d'être décevant, malgré les sondages: dans le secret de l'isoloir, les sympathisants gauchistes savent bien qu'un candidat de leur bord se doit d'arriver au second tour, et que François Hollande a infiniment plus de chances de parvenir au poste suprême. Tout révolutionnaires qu'ils soient, les supporters de Jean-Luc Mélenchon ne supporteraient pas d'endosser le rôle de ceux qui ont offert à Nicolas Sarkozy sa réélection sur un plateau.

Ce n'est pas la même chose pour François Bayrou, dont la position modérée le verrait vainqueur au second tour dans n'importe quelle configuration. Problème, aucune chance qu'il ne parvienne jusque-là. Sa longue traversée du désert ne l'a pas laissé indemne. Il n'a pas d'élus, guère de moyens, son parti est faible et divisé. L'espace politique qu'il occupait a été promptement broyé par Nicolas Sarkozy dès le début de son mandat, ce dernier orientant sa politique résolument à gauche afin qu'aucune place ne subsiste entre le PS et l'UMP.

La tentation de la Marine

Entre Jean-Luc Mélanchon et Marine Le Pen, qui incarnera le mieux le coup de pied dans la fourmilière? Le dégoûté de gauche penchera pour le premier, le dégoûté de droite pour la seconde. Mais, outre le fait qu'il y a à droite bien plus de gens écoeurés par Nicolas Sarkozy que d'électeurs de gauche remontés contre François Hollande, l'héritière de la famille Le Pen bénéficie du précédent historique du 21 avril 2002, où, à la surprise générale, son père se retrouva au second tour contre Jacques Chirac.

Autrement dit: l'effet de surprise est éventé depuis dix ans.

Depuis 2002, la gauche se fait un devoir d'assurer le service minimum en arrivant au second tour, quitte à y échouer lamentablement. D'ailleurs, cinq ans après l'incident, Jean-Marie Le Pen obtint à peine plus de 10% des suffrages. L'histoire ne repasse pas les plats.

Marine Le Pen table sur une honorable troisième place. Si par accident elle devait éliminer un favori, l'exemple historique nous suggère que rien ne changera: la candidate du Front National sera ostracisée et le rescapé plébiscité. Il n'y aurait pas de débat télévisé. Le Front National ne deviendra pas un parti fréquentable. Tout ce que la place compte de chroniqueurs et d'éditorialiste s'empressera d'effacer ce pénible épisode de sa mémoire.

En fait, comme en 2002, une réussite du candidat du Front National privera simplement le peuple français d'un véritable second tour.

Bienvenue en Sarkhollande

Selon toute vraisemblance l'élection présidentielle de 2012 se jouera comme d'habitude dans un ennuyeux duel entre l'UMP et le PS, Nicolas Sarkozy contre François Hollande. Vue de Suisse, la différence entre les candidats est ténue. Pourtant, et malgré tout les griefs que je peux éprouver envers l'un et l'autre, il me semble préférable d'opter pour François Hollande.

Ne croyez pas un instant que je pense qu'il fera un bon président ou que son programme a le moindre sens. Mon point de vue est strictement pragmatique. Je pense que François Hollande doit remporter ces élections pour deux raisons.

La première, et pardonnez-moi ce truisme, est qu'une victoire de François Hollande implique une défaite de Nicolas Sarkozy. Or, il est essentiel que Nicolas Sarkozy perde. Elu en 2007 sur un programme de droite, vaguement responsabilisant et poussant timidement la France dans la direction des réformes, il n'a cessé de décevoir son électorat, de pencher toujours plus à gauche et de finalement trahir l'immense espoir sur lequel il a été élu. Il a fâché jusque dans sa propre majorité. Les Français avaient choisi un réformateur, ils se sont retrouvés avec l'héritier frénétique de Jacques Chirac.

Nicolas Sarkozy a passé son temps à créer de nouveaux impôts et taxes, à nommer ses prétendus adversaires politiques à des postes à responsabilité (on pense non seulement à ses ministres socialistes, mais aussi à Dominique Strauss-Kahn à la présidence du FMI), à renoncer à réformer en profondeur la fonction publique, la sécurité sociale, les retraites, le droit du travail. Sous sa direction, la France a perdu des rangs de compétitivité, son triple-A, et s'est vu gratifiée d'un million de chômeurs supplémentaire.

Ce président demandait en début de mandat à être jugé sur ses résultats: ils sont sous nos yeux. Nicolas Sarkozy ne doit pas être réélu. S'il est reconduit à la présidence, alors les citoyens français auront perdu les derniers vestiges de crédibilité dont ils disposaient encore auprès de leur classe politique. Il n'est pas certain que l'échec du président sortant amène à une remise en question salutaire, mais s'il accède à un second mandat, on peut être sûr que celle-ci n'aura pas lieu.

La seconde raison de choisir François Hollande, c'est que l'expérience empirique montre que lorsque la rigueur survient, un président et un gouvernement de gauche sont plus à même de faire passer la pilule des réformes auprès de leurs administrés.

La France va changer dans les cinq ans qui viennent, et dans une direction toute autre que celle chantée par les candidats. Si les changements sont prônés par un gouvernement de droite, les blocages seront terribles: à la résistance acharnée contre la remise en cause des "droits acquis" s'ajoutera la lutte contre l'adversaire politique. La minorité de gauche ne sera que trop contente de miner l'effort entrepris en versant dans la surenchère irresponsable: cette rigueur n'est pas nécessaire, le président est à la solde de la finance apatride, etc.

Si les changements sont prônés par un gouvernement de gauche, en revanche, les centrales syndicales seront en porte-à-faux ; le soutien de la minorité de droite n'est pas impensable ; les forces de gauche seront en ordre d'autant plus dispersé que la plupart des formations politiques de ce bord se seront empressées de participer au nouveau gouvernement. Des réformes prises au nom du réalisme et de l'urgence pourraient passer, malgré des protestations symboliques. Après tout, si même des socialistes proposent une réduction du poids de la fonction publique, c'est qu'il n'y a vraiment plus d'autre choix.

Voilà pourquoi - toutes choses étant relatives - l'élection probable de François Hollande est la moins pire des solutions, même s'il est choisi par les citoyens français pour tout un tas de mauvaises raisons!

Moi? Je ne voterai pas, Frédéric Bastiat n'ayant pas réussi à obtenir ses 500 signatures.