06 novembre 2016

Sortir du nucléaire, n'importe comment

Le 27 novembre, les Suisses se prononceront sur l'initiative écologiste "Pour la sortie programmée de l'énergie nucléaire (Initiative "Sortir du nucléaire")".

L'initiative demande l'interdiction de la construction de nouvelles centrales et de limiter à 45 ans la durée d'exploitation légale de celles déjà en service. Bien entendu, tout cela est enrobé d'un "souhait" exprimé à la Confédération - ça ne mange pas de pain - en matière de limitation de consommation d'énergie, d'efficacité énergétique, de promotion des énergies renouvelables et de chant des petits oiseaux.

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Centrale de Mühleberg

Le titre de l'initiative est malheureusement mensonger ; en cas d'approbation, il ne s'agirait pas d'une sortie programmée du nucléaire, mais d'une sortie décrétée du nucléaire, la plus grande part étant laissée à l'improvisation. Trois des cinq réacteurs nucléaires helvétiques devraient fermer avant l'hiver 2017 (Beznau 1 et 2 et Mühleberg). Ni l'efficacité énergétique, ni les énergies renouvelables ne seraient évidemment en mesure de compenser le trou dans la production à si brève échéance. En l'occurrence, et quitte à espérer que les écologistes n'ont pas la pénurie en tête, le choix serait donc entre dépendre du nucléaire français ou du charbon allemand - au prix qu'il plaira à nos nouveaux maîtres.

Les entreprises semi-publiques propriétaires de ces centrales, soudainement victimes d'un gigantesque manque à gagner, pourraient se retourner contre la Confédération pour combler cette perte et exiger des compensations en milliards, d'autant plus qu'elles devraient alors y ajouter des coûts de démantèlement. L'addition sera évidemment pour le contribuable, le consommateur, ou plus vraisemblablement les deux. Elle sera salée.

Les campagnes de votation sur l'énergie mettent toujours l'accent sur le citoyen, puisqu'il faut le convaincre, et en grand nombre. On voit donc surgir les simplifications les plus échevelées destinées à frapper les esprits. Par exemple, substituer une source d'énergie par une autre comme dans un jeu de bonneteau - hop le nucléaire, hop le solaire, hop les éoliennes! - comme si chacune était rigoureusement équivalente. Comme si les 36% de part de marché du nucléaire dans l'approvisionnement énergétique suisse pouvaient être remplacés du jour au lendemain par les 6% péniblement atteints par les énergies thermiques, éoliennes, solaires et de biomasse combinées. Comme si l'érection de la moindre éolienne sur le précieux sol du pays n'était pas un chemin de croix face à l'opposition résolue et compréhensible des défenseurs du paysage. Comme si la construction d'éoliennes ne devait pas s'accompagner de celle de coûteuses et polluantes centrales à gaz pour suppléer à leur rendement déficient lorsque le vent ne souffle pas, ou pas assez.

Le citoyen suisse moyen n'aime peut-être pas le nucléaire, mais il a tout de même une vague idée du prix exorbitant qu'il dépense déjà en énergie taxée et n'a certainement pas envie de doubler ou de tripler la mise pour faire plaisir à une coterie d'extrémistes très loin de vivre selon leurs préceptes.

Malgré tout, le débat centré sur la facture énergétique des foyers occulte l'essentiel - car l'énergie se consomme dans bien d'autres domaines que l'éclairage domestique et la télévision. Les CFF sont d'énormes consommateurs d'énergie. Les entreprises industrielles tout autant. Pour ces acteurs-là, l'initiative des écologistes bouleverserait leurs coûts. Les CFF n'auraient sans doute guère de scrupules à infliger une nouvelle hausse de tarif à leurs clients asservis, mais d'autres n'auraient le choix qu'entre délocaliser ou mettre la clef sous la porte, avec la casse sociale que l'on imagine.

Aussi, je n'ose même pas évoquer la suite de l'histoire jusqu'en 2050 tant cette fable n'a pas de sens - sauf à essayer de se figurer comment une Suisse ruinée et en crise pourrait essayer de s'infliger quelques impôts supplémentaires pour subventionner des entreprises d'isolation ou du courant "durable" hors de prix et intermittent.

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, je ne suis pas un apôtre du nucléaire - mais j'abhorre l'irrationalité dans le discours énergétique (ainsi que dans la plupart des discours, je le concède). Une politique énergétique intelligente ouvre un espace où coexistent différentes sources d'approvisionnement, non parce qu'elles correspondent aux lubies changeantes des individus au pouvoir, mais parce qu'elles ont chacune leurs propres mérites. Elles s'imposent ou s'effacent non par décret mais selon les évolutions technologiques, les disponibilités et les coûts.

Il n'y a aucune justification à l'arrêt immédiat de centrales nucléaires après 45 ans, pas plus que pour n'importe quelle autre source d'énergie. Proposerait-on la même chose pour un barrage?

Les équipements vieillissent, mais peuvent être convenablement entretenus et remplacés ; les technologies de détection et de prévention évoluent sans cesse ; et si d'aventure le réacteur d'une centrale devait finalement être jugé trop cher à réparer, alors son emplacement constituerait certainement le lieu le plus approprié pour bâtir son successeur de la génération suivante.

Le nucléaire n'est pas une technologie dépassée, il évolue constamment - à l'inverse du discours ranci des écologistes à son encontre. Aujourd'hui, le nucléaire a le vent en poupe. Plus de 70 réacteurs sont en construction dans le monde. Les rares pays à suivre l'exemple de l'Allemagne s'en mordent les doigts. Le Japon a remis ses centrales en marche. Même "l'esprit Fukushima" constamment invoqué ici n'a pas réussi à persister là-bas. Les Japonais ont bien compris que leur prospérité venait aussi d'une énergie bon marché, fiable et abondante.

Je n'ai aucun doute que l'initiative arbitraire des écologistes sera rejetée. Toutefois, quelle que soit l'intensité de la gifle infligée par les urnes, la nouvelle débâcle sera présentée comme une victoire. Ainsi va la vie médiatico-politique en Helvétie.

11 septembre 2016

Énergie verte et chèque en blanc

La rentrée est là et avec elle les devoirs civiques - dont le vote sur les divers objets soumis au peuple le 25 septembre. Parmi eux, une initiative écologiste classique tant sur la forme que le fond, l'initiative "Pour une économie durable et fondée sur une gestion efficiente des ressources (économie verte)".

prise de position,votation du 25 septembre 2016,écologie,réchauffement climatiqueLe texte de l'initiative demande l'inscription dans la Constitution d'un article sur "l'économie durable" dont l'objectif se doit d'être atteint par tous les moyens administratifs possibles - Communes, Cantons, Confédération - à travers des mesures comme des "prescriptions aux mesures de production" et des "mesures de nature fiscale ou budgétaire", lesquelles incluent la possibilités de nouvelles taxes "sur la consommation des ressources naturelles", un intitulé promettant une assiette de taxation à peu près infinie.

Mais la plus grande particularité de ce texte est sans doute dans ses dispositions transitoires, lesquelles s'étendent jusqu'à 2050 (!) Elles demandent à ce que la Suisse - de 2050 donc - ait une "empreinte écologique" "extrapolée à la population mondiale" - 2050 donc - ne dépassant pas "un équivalent planète".

Au cœur de ce charabia vaguement menaçant se trouve donc la notion d'empreinte écologique - une unité de mesure basé sur tellement n'importe quoi qu'elle se mesure à coup de planète, et qui avait déjà été éreintée par H16 il y a plus de six ans:

Pourquoi utiliser l’empreinte carbone pour ces calculs fumeux ? Cela fait un moment qu’on sait que le CO2 n’est pas un polluant et constitue même une véritable ressource. (...) Comment calculer les ressources initiales, sachant qu’on ne connaît pas tout de cette planète, loin s’en faut ? Ne connaissant pas même 1% des espèces vivantes, il paraît en effet pour le moins [audacieux...] de prétendre en connaître précisément les entrées-sorties. (...)

[Même] en imaginant que les données initiales sont connues (hypothèse hardie, on l’a vu), la conclusion qui aboutit à un déficit devrait être sujette à caution : d’où vient le manque à gagner ? D’une part, l’humanité n’a pas, discrètement et sur une autre planète, constitué un petit stock de denrées pour y puiser de temps en temps ce qui lui manquerait pour finir l’année. D’autre part, dès lors que des ressources manquent, leur consommation diminue : eh oui, quand il n’y a pas de pétrole, on n’en brûle pas.


Et de conclure: consommer des ressources à crédit est une thèse "qu'aucune espèce d’explication physique ou mathématique ne permet d’éclairer." Ce qui n'empêche pas les écologistes helvétiques de tenter le coup en inscrivant un objectif en rapport dans la Constitution.

Les Suisses en font déjà beaucoup pour la nature, ce qui donne au pays ses si beaux paysages. Mais ce n'est pas qu'une image de carte postale. Derrière le cliché, les Suisses se sacrifient quotidiennement au nom de l'écologie - que ce soit à travers le sport national du tri des déchets, le matraquage continuel des thèses à la mode par les médias d’État ou l'aspect plus triste des innombrables taxes et interdictions que subissent les citoyens avec philosophie au nom de la défense de l'environnement.

Mais pour les écologistes, cela ne suffit pas. Les écologistes sont visiblement des gens ambitieux et exigeants dont on aimerait qu'ils se conforment davantage à leurs hauts principes dans leur vie de tous les jours ; quoi qu'il en soit, avec ce texte, ils visent bien davantage.

Tout d'abord, ils visent loin. 2050 tombe dans 34 ans. Pour vous donner une idée, il y a 34 ans, c'était en 1982. Reagan était président des États-Unis, le monde était en pleine guerre froide avec l'URSS, l'entité qui devint plus tard l'Union Européenne venait de fêter l'arrivée de son neuvième membre, la Grèce. Le GIEC, pivot central dans la diffusion de la théorie controversée du réchauffement climatique d'origine humaine, ne serait lui-même créé que six ans plus tard. Il s'en passe des choses sur une durée aussi longue.

La projection dans un horizon lointain est une technique de vente politique éprouvée, permettant à chacun de penser que le gros de l'effort devra être fait par d'autres, typiquement les générations à venir. En réalité, il paraît insensé de vouloir planifier quoi que ce soit sur quasiment deux générations de là, et impensable que ces dernières acceptent docilement de subir des contraintes aussi extrêmes façonnées par leurs aïeux.

Car les écologistes visent également haut. Ils parlent d'un "équivalent planète" au bout du chemin, en 2050, mais pas besoin d'attendre cette date pour voir de quoi il s'agit. Le WWF maintient une infographie de l'empreinte carbone de divers pays. En 2014, deux tiers des pays se situent au-delà de la "biocapacité moyenne mondiale" arbitrairement fixée à un peu moins de deux "équivalent planètes" (je sais, c'est n'importe quoi). Il faut donc aller en bas du classement pour trouver des pays qui tutoient le Graal d'un seul "équivalent planète" actuel, ces pays qui font écologiquement rêver: le Yémen, le Bangladesh, la Palestine, Haïti, l’Érythrée...

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Classement 2014 des pays par "équivalent planète" décroissant - source WWF
(cliquez pour agrandir)

Les écologistes clament qu'il est possible de vivre écologiquement sans rien sacrifier de son confort. C'est évidemment impossible. Essayez de vivre avec 65% de ressources en moins - électricité, nourriture, chauffage, surface habitable... Le calcul de "l'équivalent planète" repose sur différents facteurs parmi lesquels la richesse d'un pays tient une place prépondérante. Ils refusent de l'admettre mais leurs propres classements ne mentent pas: pour les écologistes, vivre en conformité avec l'écologie, c'est avant tout être pauvre. De là ces échelles absurdes où des pays ravagés par le sous-développement, et par ailleurs écologiquement dévastés, décrochent les plus belles médailles.

Je ne doute pas que le grand public verra cette initiative pour ce qu'elle est: un véritable chèque en blanc fait aux écologistes pour contrôler absolument tous les aspects de notre existence jusqu'en 2050, lâchant la bride à leur volonté de taxer tout ce qui respire, court, marche ou rampe sur le territoire jusqu'à ce que le niveau d'activité économique ressemble à leurs pays modèles.

Je n'ai aucun doute non plus que cette initiative sera largement repoussée, même si les perdants du jour gloseront sur "l'intérêt porté au message" ou "le socle de l'électorat prêt à faire bouger les choses" entre autres formules creuses.

Hors de tout cela, ce qui est inquiétant, c'est que dans son esprit ce texte est déjà en route - mis en place par les autorités actuelles, rien de moins. Doris Leuthard envisage dans le cadre de sa "stratégie énergétique 2050" d'interdire le chauffage à mazout dès 2029, le chauffage électrique étant quant à lui programmé pour disparaître en 2035... En matière d'énergie, de taxe et de liberté de choix, la situation helvétique se soviétise de plus en plus.

Les nombreux citoyens qui refuseront l'extrémisme de l'initiative "écologie verte" devraient également se rappeler qui ils envoient à Berne pour décider de leur liberté en matière d'accès à l'énergie.

12 juillet 2016

Retraites: vous n'aurez rien!

Les Suisses voteront le 25 septembre sur l'initiative "AVS Plus" visant à augmenter de 10% les rentes AVS en contrepartie de nouvelles taxes.

Les partisans du texte invoquent un rééquilibrage des rentes à leurs yeux nécessaire, les adversaires une initiative mal conçue qui ne profitera absolument pas aux rentiers modestes. Dans ce combat politique classique, la gauche fidèle à son marxisme culturel vise avant tout une augmentation des transferts entre classes sociales désignées comme antagonistes (ici les retraités aux dépens des travailleurs) face à droite dénuée d'imagination et qui ne vise rien d'autre que d'essayer, mollement, de préserver un système à l'agonie.

Car une chose est sûre, le système de retraite helvétique est promis à l'effondrement dans les dix à vingt prochaines années, et peut-être avant. Cet effondrement est d'autant plus probable que le bon peuple est endormi, les politiciens lâches, et l'échéance encore assez lointaine. Nous nous dirigeons donc comme d'habitude vers une procrastination fatale. Dans ce contexte, le résultat de l'initiative AVS Plus a autant d'importance qu'une argutie sur le style de broderie des rideaux du Titanic.

Le mythe de la retraite heureuse

Assis sur trois piliers, solide comme un roc, le système de retraite helvétique est en théorie un modèle du genre - fiable, solide, rémunérateur et intelligemment conçu.

Le premier pilier, assuré par L’État, garantit à chacun un minimum vital, au besoin à l'aide de prestations complémentaires. Le deuxième pilier, assuré par le milieu professionnel, est une cotisation conjointe des salariés et des entreprises dans des fonds visant à assurer le maintien d'un certain niveau de vie une fois arrivé à l'âge de la retraite. Le troisième pilier, enfin, est un choix d'épargne individuel, qui se traduit en pratique par un crédit d'impôt.

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Stable, fiable, réparti, et parfaitement obsolète.

Associés, les trois piliers doivent permettre aux retraités présents et futurs de vivre dignement, assurant leur niveau de vie tout en préservant même éventuellement un capital à transmettre à leurs descendants.

Reconnaissons-le, le système a tenu pendant plusieurs décennies où un mélange de croissance économique, de démographie et de force du franc assurait la pérennité du pouvoir d'achat des rentiers. Il a même permis aux banques suisses de disposer d'immenses avoirs sous gestion, contribuant à la puissance économique du pays.

L'avenir est malheureusement un peu moins rose.

Le premier pilier, érodé par la démographie

Les trois piliers sont attaqués de diverse manière, mais aucun ne sort indemne de l'évolution du monde - en grande partie, d'ailleurs, à cause d'une classe politique jurant pourtant ses grands dieux qu'elle cherche à les préserver. Nous aurons l'occasion d'y revenir.

Le premier pilier est une retraite par répartition. Un jeu de l'avion où les assujettis actuels (les travailleurs) payent leur retraite aux rentiers actuels (les retraités). Le système suisse est un peu mieux conçu que son équivalent français dans la mesure où les retraites passent par un fonds richement doté, le fameux fonds AVS, qui a accumulé des réserves pendant les trente glorieuses ; de plus, le niveau des rentes est faible et plafonné. Ces deux facteurs rendent le système plus résilient. Malgré tout, le système prend l'eau depuis quelques temps:

Les dépenses ont excédé les recettes de 579 millions de francs, annonce mardi [29 mars 2016] l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS). C'est une nette baisse par rapport au résultat de 2014, où les dépenses dépassaient déjà les recettes, à hauteur de 320 millions de francs.(...)

De plus, contrairement à 2014, les placements du Fonds de compensation ne sont pas venus à la rescousse des comptes de l'AVS l'an dernier. Leur rendement a été négatif à -0,97%, soit une perte de 237 millions de francs.


En Suisse comme ailleurs, la retraite par répartition est liée aux aléas économiques ; que la conjoncture se ralentisse et les cotisants deviennent moins nombreux, alors que le nombre de rentiers ne cesse d'augmenter. La mauvaise performance des placements du fonds AVS est un autre facteur. En 2015, il enregistra une perte de 31 millions de francs.

Le deuxième pilier, fracturé par les crises financières

Les mauvaises performances des placements menacent tout autant le deuxième pilier, la prévoyance professionnelle. Celle-ci se constitue sur la base d'un apport mixte employé-employeur dans un fonds propre à chaque entreprise, géré par des professionnels. Le deuxième pilier incarne à merveille le paternalisme qui imprègne les mécanismes sociaux du pays.

Les employés sont obligés de cotiser dans ces fonds - dans quelles frivolités dépenseraient-ils leur argent sinon! - et les employeurs doublent la mise, selon l'illusion bien connue des prétendues "charges patronales". Les sommes à verser augmentant avec l'âge, elles garantissent à de nombreux salariés helvètes cinquantenaires un passage au chômage, car ils coûtent désormais trop cher à des employeurs qui ne sont pas dupes. Évidemment, ces fins de carrière peu glorieuses n'aident guère les ex-salariés à tenir leurs objectifs d'une retraite optimale.

Le mécanisme du deuxième pilier est donc une puissante machine à faire perdre leur emploi aux salariés les plus vulnérables.

Outre qu'il corresponde à une conception surannée de la vie professionnelle - quasiment plus personne ne fait carrière au sein d'une seule entreprise aujourd'hui, d'où des oublis - le vrai problème du deuxième pilier tient à sa nature: les caisses de pension sont censées fructifier les avoirs des salariés pour payer les rentes des retraités et préparer l'avenir des cotisants. Et comment obtenir des rendements si ce n'est en prenant des risques en bourse?

Depuis 2008, les crises financières se succèdent et nul n'en voit la fin. Contre vents et marées, certains gestionnaires de deuxième pilier arrivent parfois à s'en sortir, mais il ne faut pas être devin pour comprendre qu'à chaque crash boursier de nombreuses caisses de pension risquent de se retrouver à terre, et avec elles les avoirs de retraite de leurs salariés.

Et parce que le sujet mériterait un livre entier, je n'aborderai pas le thème des caisses de pension publiques et de leur situation catastrophique, une autre bombe qui ne demande qu'à exploser...

Le troisième pilier, laminé par l'inflation

Avec les deux premiers piliers, les salariés n'ont quasiment aucun contrôle sur l'argent de leur propre retraite, une situation proprement hallucinante. Mais même pour le troisième pilier, la prévoyance individuelle, la situation n'est guère meilleure.

Le troisième pilier est une épargne assortie d'un crédit d'impôt. L'individu choisit de souscrire à une forme ou une autre de troisième pilier ("assurance-vie" ou "compte bancaire") et place de l'argent chaque année. Les Suisses qui peuvent se le permettre connaissent bien ce type d'épargne et se renseignent chaque année pour savoir quel est le montant maximal possible de placer de cette façon.

Toutefois, l'argent placé ainsi rentre dans un système sur lequel l'épargnant a bien peu de contrôle. Pas question de convertir ces montants en métal précieux, par exemple. Bien trop risqué! Il s'agit de votre retraite tout de même! A la place, parmi les choix raisonnables qui restent au propriétaire théorique de la somme, on peut acheter de la dette publique de divers pays d'Europe, un choix extrêmement peu risqué comme chacun sait...

Le plafond d'épargne change chaque année à cause de l'inflation. Chaque Suisse voit donc régulièrement devant lui les raisons pour lesquelles il ne peut pas gagner la course: il faudrait que son avoir progresse davantage que l'inflation, ce qui n'arrive quasiment jamais. Les Suisses mettent donc de côté un tas d'argent qui se dégonfle - non en termes numériques, mais en pouvoir d'achat. Cela vaut-il l'économie d'impôt? A chacun de voir!

Des boules dans un jeu de quille

Les trois piliers sont donc mis en péril par l'inflation, les crises économiques et la démographie. Mais à côté de ces menaces "intrinsèques" liées à un système dépassé et peu flexible s'ajoutent récemment des facteurs "conjoncturels" autrement plus puissants, et qui pourraient changer la donne aussi radicalement qu'une simple érosion par le vent s'efface devant un tremblement de terre.

Quelles boules menacent de déferler sur le jeu de quille des trois piliers?

  • La crise de l'immigration. Quoi qu'on pense des migrants, leur nombre met déjà au défi les systèmes de solidarités actuels, d'autant plus qu'ils ne repartiront sans doute jamais, ne travaillent quasiment pas et vivent à la charge de la collectivité. Or, en Suisse, les différents mécanismes sociaux reposent sur un équilibre fragile lié à un modèle de société où chacun contribue au pot commun. Que la proportion de population productive se dégrade par un afflux de migrants et tout s'effondrera.
  • L'affaiblissement du Franc suisse. Les apprentis-sorciers de la BNS jouent à affaiblir le franc par tous les moyens possibles ; ce faisant, s'ils réussissent, ils auront contribué à détruire le pouvoir d'achat des rentes. L'initiative AVS Plus s'inscrit particulièrement dans ce contexte: les rentes AVS sont sans doute insuffisantes aujourd'hui mais c'est à cause de l'augmentation générale du coût de la vie en Suisse, celui-ci passant par les assurances-maladie, la TVA, le coût des loyers, de la main-d’œuvre dans les EMS, etc.
  • Les taux négatifs. Les taux négatifs rendent caduque toute forme d'épargne - ni les emprunts d’État, ni les prêts ne sont plus rentables, malgré les risques qu'ils continuent à impliquer. Or, les trois piliers reposent sur des taux d'intérêts sains, c'est-à-dire positifs. Les taux négatifs helvétiques (ainsi que ceux de plusieurs pays de la zone euro) mettent à mal tout le système et enjoignent les caisses de pension à chercher des placements toujours plus dangereux. Même si la chance peut être au rendez-vous, ce n'est évidemment pas une solution viable à long terme.

Nul ne sait quand un de ces facteurs fera tomber un des piliers - ou davantage - du système de retraite, mais les conséquences semblent dramatiques et la probabilité d'un "incident" inéluctable sur les dix, vingt, trente prochaines années, et probablement bien plus tôt.

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Les piliers helvétiques risquent de ne pas tenir aussi longtemps.
(Temple de Hera, Grèce)

Comment sauver sa retraite?

En premier lieu, en refusant absolument de la laisser entre les mains des hommes politiques et de leurs sbires. Incapables de penser hors cadre, ils n'envisagent que des corrections à la marge du système, repoussant l'âge de la retraite ou diminuant le taux de conversion. Mais à leur décharge, il est probable que les Suisses eux-mêmes ne comprennent le besoin de faire autrement qu'une fois que les trois piliers se seront écroulés. Nous passerons par des temps difficiles... Les plus mal lotis seront bien sûr les retraités du moment, qui découvriront alors avec horreur à quel point ils sont à la merci du système.

Sur le plan individuel, la solution est simple: essayer de sortir des trois piliers par tous les moyens. Les étrangers sont comme d'habitude mieux lotis et peuvent retirer leur 2e pilier en une fois sous forme de capital bien plus facilement que les Suisses, mais même pour ces derniers ce n'est pas totalement impossible. En jouant sur le remboursement d'hypothèque, il est possible de sortir de l'argent du système de retraite. Ou carrément de quitter le pays - et si l'hypothèse vous fait sourire aujourd'hui, elle se concrétisera avec une rapidité déconcertante alors que le système approche de l'effondrement.

Évitez absolument les contributions volontaires au système, comme par exemple des versements accrus à votre prévoyance professionnelle ; l'inflation et une ou deux crises boursières vous garantissent que vous en sortirez perdants à l'heure de la retraire. Misez sur l'or, ou sur n'importe quel placement que vous déciderez, tant que vous le choisissez vous-même ; en temps de crise, ne laissez surtout pas vos avoirs entre les mains de professionnels. Ils n'ont pas les mêmes intérêts que vous et ne jouent pas sur la même durée.

En fin de compte, essayez de reposer sur vos propres décisions plutôt que sur un système dirigiste instauré par des gens qui vivaient dans un monde différent et qui sont pour beaucoup morts de vieillesse depuis longtemps. Le meilleur système de retraite est encore celui que vous choisissez vous-même.

21 mai 2016

Un bébé OGM, vraiment?

Il est beau, joufflu, l'air étonné, et ne pousse ni dans les choux ni dans les roses mais sur les surfaces d'affichage: c'est le bébé-OGM, emballé dans son épi de maïs transgénique.

bebe-maïs-ogm.jpgL'image portée par un comité inter-parti est indéniablement efficace, mais parfaitement mensongère. La révision du diagnostic préimplantatoire (DPI) tel qu'il est prévu n'ouvre absolument pas la porte à une modification du génome humain.

Contre quoi s'élèvent donc les adversaires de la révision de la loi?

Il y a un an, le peuple suisse adoptait par 61,9% des voix une modification constitutionnelle permettant le diagnostic préimplantatoire. Le diagnostic préimplantatoire, comme son nom l'indique, vise à sélectionner les embryons implantés dans l'utérus de leur mère. Le but est simplement d'épargner aux uns et aux autres le traumatisme d'un avortement s'il s'avère que l'enfant est porteur de malformations génétiques. En un mot, et autant que le permet la science dans le contexte d'une procréation médicalement assistée, mieux vaut sélectionner des bébés sains que des bébés mal-formés.

Le processus, impliquant la congélation ou la destruction d'embryons surnuméraires, sembla inadmissible aux yeux d'une partie des milieux religieux. Ils combattirent le diagnostic préimplantatoire dès son inscription dans la Constitution. Le lendemain de leur défaite devant le peuple, ils annoncèrent qu'ils lanceraient un référendum lorsque la modification constitutionnelle serait traduite en loi.

Un an plus tard, c'est chose faite. Ils ont été rejoints pour l'occasion par une coalition plus vaste. Un comité d'élus allant de l'UDC au PS s'associe désormais à cette opposition. Quelles sont leurs raisons?

  • Une interprétation "large" de l'article constitutionnel. Là où les discussions préliminaires envisageaient l'utilisation de cette technique seulement pour des risques de maladies génétiques graves comme la mucovicidose, la loi la rend possible pour pratiquement tous les couples qui auraient recours à la procréation médicalement assistée.
  • La destruction des embryons sur-numéraires qui ne seront pas implantés. La modification de la loi autorise jusqu'à douze embryons là où la loi actuelle n'en prévoit que trois.
  • Enfin, ils s'insurgent contre un risque "d'eugénisme", lié notamment à l'élimination d'un embryon viable mais porteur d'une maladie génétique comme la trisomie 21.

Ces arguments sont valides, mais s'opposent à un autre aspect éthique tout aussi fondamental, le droit de chacun de disposer de ses méthodes de procréation. Tous les couples ayant accès à la procréation médicalement assistée n'utiliseront pas l'entier des moyens que permet la loi, mais ces choix leur appartiennent.

Certains seront choqués de la destruction d'embryons fécondés in-vitro, considérant qu'un amas d'une douzaine de cellules humaines est un être en devenir. Pour ma part, je trouve l'argument spécieux. La graine n'est pas l'arbre. Ici, elle l'est d'autant moins qu'elle n'existe que dans une éprouvette, loin du terreau fertile et naturel d'un utérus humain.

Dans la vie réelle, hors du laboratoire, chaque année, des millions d'ovocytes fécondés n'arrivent pas à terme et disparaissent sans laisser de trace - parfois sans même que la mère ne s'en rende compte. Personne n'aurait l'idée saugrenue d'en fait un scandale.

L'indignation contre les méthodes disponibles reste de toute façon symbolique: les couples suisses disposent déjà de la possibilité de voyager en Belgique ou aux Pays-Bas pour en profiter. Bonne chance pour l'empêcher - sauf à considérer que seuls les plus pauvres, ceux qui n'ont pas les moyens de voyager, doivent subir les contraintes de la loi. Une éthique humaniste mérite-t-elle encore son nom lorsqu'elle est à deux vitesses?

Dernier point, l'inévitable accusation "d'eugénisme", le Point Godwin de tout débat sur la procréation. L'odieuse sélection des êtres. Comme si choisir son partenaire de reproduction n'était pas, déjà, une sélection des êtres. Comme si choisir un mode de contraception n'était pas, déjà, une sélection des êtres. Comme si toutes les possibilités d'avortement offertes par la loi, y compris pour des fœtus parfaitement sains, n'étaient pas, déjà, une sélection des êtres. Quelle hypocrisie!

Sur ce dernier sujet, les adversaires de la loi sont rejoints par des milieux de défense des handicapés. Ont-ils peur de manquer de travail? Sommes-nous tombés si bas que nous percevions désormais une possible diminution du nombre de handicapés comme quelque chose de négatif?

Que ces gens se rassurent, puisqu'ils s'en inquiètent, il restera bien des enfants handicapés de naissance. Entre les diagnostics erronés, les refus d'analyse, les refus d'avortement en cas de maladie génétique, l'immigration depuis des pays où pareilles techniques relèvent de la science-fiction, les accidents, les effets secondaires de médicaments, les maladies et la simple ignorance, de nombreux bébés naîtront encore avec de lourds handicaps obligeant leurs parents et la société à les prendre en charge toute leur vie. Chouette alors!

Les peurs des adversaires du texte relèvent parfois carrément du fantasme: "Nous ne voulons pas d'enfants améliorés génétiquement", déclare par exemple la conseillère nationale Christine Häsler (Verts/BE), là où il est simplement question de choisir un embryon sain pour obtenir un bébé en bonne santé... Aussi consternante soit la déclaration de la politicienne, il ne faut pas blâmer les adversaires du diagnostic préimplantatoire: chacun a parfaitement le droit de cultiver des peurs irrationnelles. Mais de là à les imposer aux autres, non.

Personne n'en voudra à Mme Häsler de ne pas recourir au diagnostic préimplantatoire, si d'aventure elle souhaitait un enfant à l'aide de procréation médicalement assistée. C'est un choix personnel, intime. Et c'est parce que c'est un choix personnel et intime qu'il faut laisser à chacun le maximum de liberté en soutenant la révision de la loi.

18 mai 2016

Cette sympathique Initiative sur le Service Public

L'initiative populaire "En faveur du service public" lancée par divers magazines de consommateurs romands et alémaniques réussit le tour de force de faire l'unanimité contre elle. Pas un seul parti ne la soutient! Seules quelques sections cantonales laissent la liberté de vote à leurs membres, et c'est à peu près tout.

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Il faut se lever tôt pour voir UDC et PS main dans la main sur un objet soumis au vote. Pareille opposition de la classe politique toute entière aurait tôt fait de renvoyer les initiants à leurs magazines, mais voilà, second paradoxe, les sondages lui sont pour l'instant tout à fait favorables! S'il fallait une illustration de la puissance de la société civile en Suisse, nous l'avons ; et s'il fallait une preuve de la non-représentativité de cette société civile au sein de la classe politique, nous l'avons également.

Bien sûr, l'issue du 5 juin reste incertaine. Les initiatives passent rarement la rampe et, même si l'idée est plaisante, on ne peut pas compter pour rien l'effet sur l'électorat d'une alliance sacrée de tous les partis. La vérité se trouvera une fois de plus au fond des urnes. Malgré tout, ces considérations ne doivent pas faire perdre de vue le vrai problème, la perception par le grand public des services publics helvétiques.

Et si cette initiative était simplement en phase avec le sentiment populaire?

C'était mieux avant, forcément

Le quotidien 24Heures pose précisément le doigt sur ce problème - en tout cas, qui apparaît comme tel pour les états-majors politiques: quand l'idéal devient désamour. Les Suisses seraient en quelque sorte frappés par un désir d'idéal irrationnel lorsqu'ils pensent à leurs services publics. L'irrationalité est en l'espèce toute relative, comme l'admet Claude Béglé, conseiller national PDC et président de la Poste suisse de 2008 à 2010:

"A Berne, on baigne dans les statistiques. On nous dit que nos services publics sont les meilleurs, ce qui est probablement vrai. Ce qu’on oublie, c’est que les gens ne comparent pas l’offre en Suisse avec celle de l’étranger, ils la comparent avec ce qu’ils avaient avant."


Bingo! Aucune comparaison internationale, aussi valide soit-elle, ne pourra dépasser des souvenirs ancrés dans la mémoire collective d'une époque encore récente. Les guichetiers aimables. Les trains à l'heure. Les postiers qui distribuent le courrier plutôt que de s'en débarrasser... Ce monde a disparu, chacun en a bien conscience, mais personne ne sait exactement pourquoi. Ce n'est même pas une question d'économies: la population doit endurer des prestations régulièrement abaissées pour des tarifs toujours plus onéreux!

Profit et autres fâcheries

L'accroissement de "l'efficacité" des services publics s'est fait dans un objectif de rationalisation bien compréhensible, mais aussi, et surtout, de profit. De fait, les entreprises concernées réalisent de jolis bénéfices: 2,45 milliards pour les CFF, 645 millions pour la Poste, 1,3 milliards pour Swisscom en 2015, par exemple. De ces bénéfices, 1,22 milliards reviennent alimenter les caisses fédérales sous forme d'impôt. On peut se réjouir de cette manne. On peut regretter qu'elle soit soutirée à des consommateurs captifs par des tarifs surfaits.

Ce débat ouvre ainsi un front inattendu à gauche, car diminuer la rentabilité des régies publiques reviendrait à priver l’État de quelques juteuses recettes. Voilà comment l'initiative désarçonne le soutien naturel qu'elle aurait dû obtenir de la gauche, une gauche qui, au pied du mur, préfère largement défendre ses fonctionnaires plutôt que la masse amorphe des consommateurs.

N'est pas efficace qui veut. Les top-managers de ces entreprises publiques ou semi-publiques jouent dans un environnement concurrentiel et ont bien compris les avantages du "marché ouvert" en termes salariaux. Mme Suzanne Ruoff, de la Poste, touche ainsi 985'000 francs annuels ; Andreas Meyer des CFF, plus d'un million par an (ce qui lui laissera largement de quoi payer un abonnement général modulable), Urs Schäppti de Swisscom tutoie les deux millions.

Pareils salaires choquent les gens normaux. L'initiative draine beaucoup de sympathie auprès de ceux qui verraient la rémunération annuelle des Conseillers fédéraux - 445'000 francs par an - comme une limite naturelle aux salaires des entreprises dont la Confédération est propriétaire ou actionnaire, une sorte d'initiative Minder restreinte pour les sociétés de cette catégorie.

Jeu de dupes

pro_service_public.jpgJe surprendrai sans doute quelques lecteurs mais, bien que libéral authentique, je vois d'un bon œil l'initiative Pro Service Public. Elle remet à plat un débat faussé depuis bien trop longtemps.

Le modèle du monopole d’État est intrinsèquement injuste et inefficace. S'il procure de nombreuses rentes de situation à ses serviteurs, il prive les consommateurs de toute alternative et finit fatalement par s'effondrer sous sa propre incompétence, offrant un service à la fois déplorable et coûteux. Ce n'est pas pour rien que ce modèle n'est plus guère défendu que par quelques cercles de la gauche radicale.

La Suisse a abandonné ce modèle dans sa plus grande partie, mais le semi-monopole d’État, ou encore l'ancien monopole d’État amené dans un secteur concurrentiel, n'est pas tellement meilleur.

Si on imagine le marché comme une sorte de championnat de football géant où des clubs (analogie des entreprises) s'affrontent, le rôle de L’État est parfaitement clair: il est arbitre. Il connaît ou établit les règles et les fait respecter. Les meilleurs clubs décrochent les places internationales et les moins bonnes formations sont reléguées en division inférieure.

Fort logiquement, une entreprise dont l’État est actionnaire devient immédiatement suspecte. Dans notre exemple ci-dessus, qui croira que l'arbitrage puisse rester impartial si la corporation des arbitres possède des parts dans un des clubs du championnat? Dans le domaine des transports (avec les CFF), des colis et du courrier (avec la Poste) ou des télécommunications (avec Swisscom) le jeu est complètement faussé. L'addition est pour le consommateur.

L'initiative Pro Service Public a le mérite de vouloir lever cette ambiguïté. Si des entreprises sont possédées par la Confédération, elles doivent jouer avec des règles différentes. Ces règles les rendront peut-être moins profitables, certes, mais sont la contrepartie d'avantages indus concédés par les autorités. On en revient à la véritable définition de ce que doit être un service public où le profit n'est pas une fin en soi. Cette remise à plat est un préalable à une saine remise en question de l'implication de l’État dans certains secteurs économiques en tant qu'acteur du marché plutôt qu'arbitre.

L’État ne pourra jamais mettre en place des règles qui favorisent réellement la concurrence au bénéfice du consommateur tant qu'il aura un intérêt financier direct à faire le contraire. Témoins coutumiers de ces dérives, les magazines de défense des consommateurs l'ont bien compris.

11 mai 2016

Un référendum contre la nouvelle loi sur l'asile, pourquoi faire?

Le 5 juin le peuple votera sur le référendum contre la révision de la loi sur l'asile - et approuvera vraisemblablement la nouvelle loi, selon ce qu'indiquent les sondages.

Il faut dire que l'absence de campagne digne de ce nom n'aide pas les adversaires de la révision. Sur ce dossier, l'UDC, à l'origine du référendum, semble retenir ses coups ; échaudée par son échec cinglant sur le renvoi effectif des criminels étrangers, elle souhaite sans doute réserver ses moyens - qui ne sont pas infinis, n'en déplaise à ses contempteurs - pour des combats plus importants, comme la soumission de la Suisse à l'Union Européenne à travers un accord "institutionnel".

asile,prise de position,votation du 5 juin 2016Résultat, le grand public est laissé dans l'incertitude. Les éditorialistes salivent d'impatience devant une défaite annoncée. Ils affûtent leur plume dans l'anticipation d'une nouvelle déconvenue de cette UDC honnie, qui semble cette fois-ci avoir carrément déserté le champ de bataille. Les absents ont toujours tort ; le terrain médiatique est entièrement abandonné aux partisans de la nouvelle loi. Il suffit de lire un article du Matin - présentant le sujet "en un clin d’œil", alors qu'il façonnera l'avenir du peuple suisse pendant les prochaines décennies - pour avoir l'impression que l'UDC s'oppose par pur esprit de contradiction, voire, selon les plus vicieux, pour "saboter" une réforme qui résoudrait pour de bon son thème de prédilection... Si seulement!

Sur le principe, pourquoi rejeter la nouvelle loi? Réunir tous les acteurs de l'asile dans de grands centres fédéraux afin d'être plus efficace semble couler de source. De même que le raccourcissement des procédures, qui pourrait être contre? On annonce même une économie de moyens, c'est merveilleux!

Évidemment, tout cela n'est qu'illusion. La loi ne peut pas garantir la vitesse de traitement des demandes, et si elle tentait de le faire, vous pourriez être sûr que l'échec de l'administration à tenir ses délais serait au bénéfice des demandeurs.

Le coût de l'ensemble est encore plus invraisemblable. Non seulement le Conseil Fédéral s'est fait totalement dépasser par le phénomène continental du nouveau tourisme de l'assistanat social sous couvert d'asile, mais les chiffres sur lesquels il fait reposer ses calculs sont grossièrement sous-évalués. Il tablait sur 24'000 demandes d'asile par année ; la Suisse en a reçu 40'000 en 2015 et s'attend à en recevoir 60'000 pour 2016. Et nul n'en voit la fin.

Bien sûr, les coûts prendront l'ascenseur ; chacun le sait, mais pendant la campagne, c'est silence radio. Les centres d'accueils fédéraux, devant recevoir chacun 5'000 demandeurs, vont pousser comme des champignons dans toute la Suisse, ne serait-ce que pour gérer l'afflux. Car l'objectif d'un raccourcissement des délais est sans doute l'argument le plus mensonger de tous. Il faut être un escroc de premier ordre pour clamer sans sourciller que les procédures seront plus rapides "si les requérants acceptent des décisions négatives sans faire recours" alors même que la Confédération leur fournira des conseils et une protection juridique gratuite précisément pour leur expliquer leurs voies de recours...

Les "avocats gratuits" dont disposeront les requérants d'asile les mettra encore une fois en situation privilégiée par rapport à l'autochtone qui doit payer sa défense rubis sur l'ongle à la moindre incartade devant les tribunaux. L'UDC s'oppose également à la terrifiante dérive de l'administration fédérale qui s'arrogera pour l'occasion un véritable privilège d'expropriation, en violation des droits humains fondamentaux - une "avancée" qui fait saliver nombre d'élus de tous niveaux, et dont on devine qu'elle sera immanquablement étendue à d'autres domaines dans les années qui viennent.

Bref, la nouvelle loi sur l'asile est une coquille aussi vide que mensongère sur les sujets qu'elle prétend résoudre. Comment s'en étonner alors qu'elle émane des services de Mme Sommaruga dont la position pro-immigration n'est plus à démontrer?

Les discussions sur les effets de la nouvelle loi sur l'asile ne doivent pas faire oublier le cadre du phénomène global dans lequel elle s'inscrit: l'attractivité des pays d'Europe pour des hordes déferlantes d'Afrique, du Moyen-Orient et même au-delà. Le flot d'immigrant n'a, de loin, pas été endigué. Comprenant qu'il en va de leur survie, les pays exposés violent sciemment les Accords de Dublin, rejettent la tutelle de l'Union Européenne, rendent plus difficile le détournement de l'asile à des fins économiques, réinstaurent des contrôles et - crime parmi les crimes - finissent par admettre que les gens qui se pressent à leurs frontières ne sont absolument pas des réfugiés en danger de mort.

Avec enthousiasme, la Suisse va totalement à contre-courant. Elle rejette toute idée de surveillance de son territoire. Elle ne ménage pas ses efforts pour accueillir toute la misère du monde - littéralement. Jusque chez le particulier.

J'avais coutume de le dire mais je ne plaisante qu'à moitié: pour résoudre les problèmes de logement, de pauvreté, de santé en Suisse, il suffit de distribuer des passeports syriens. Là, on s'occupera de vous - comme jamais.

Oublieuse de ses faibles, de ses pauvres, de ses aînés et pour tout dire de toute sa population, la Suisse de 2016 définit les demandeurs d'asile comme les nouveaux Übermenschen légaux, le nouveau peuple élu. Ils ont droit au gîte, au couvert, au ménage, aux cours, aux soins médicaux et dentaires, aux distractions, à des smartphones dernier cri et maintenant aux avocats - le tout gratuitement, c'est-à-dire payé par des contribuables qui n'arrivent plus à joindre les deux bouts.

L'approbation de la réforme de la loi sur l'asile par le peuple suisse représentera une sorte de consécration dans cette trajectoire de suicide collectif. Les générations futures la paieront chèrement. Mais qu'importent des lendemains de chaos face à la perspective d'infliger une défaite politique à la vilaine UDC!