23 mai 2012

Le vote de l'orgueil

Les votations du 17 juin sont encore loin mais les adversaires de l'initiative de l'ASIN - "accords internationaux: la parole au peuple!" - ont déjà dégainé l'artillerie lourde. Tous-ménages, encarts dans la presse, affiches animées dans les gares: rien n'est trop beau pour montrer la mobilisation de la classe politique contre cet objet.

Asin_non.jpgOn peut se demander par quel miracle un comité opposé à l'initiative réunit sous la même bannière des profils allant du syndicaliste Jean-Christophe Schwaab au libéral-radical genevois Christian Lüscher, dans un bel ensemble allant de l'extrême-gauche aux franges les plus bourgeoises du PLR. Ce petit mystère s'explique aisément: tous ces gens ont une valeur en commun. Elle les unit, transcende les clivages politiques et les rassemble au point de former un front commun malgré toutes leurs divergences individuelles... Et cette valeur a un nom: l'élitisme.

L'élitisme, oui, osons l'écrire. Une douce et profonde conviction de supériorité qui brûle au sein de la plupart des parlementaires helvétiques.

D'ailleurs, le sentiment est on ne peut plus compréhensible. Si vous aviez été élu par des milliers de suffrages de vos concitoyens comme autant de preuves de leur affection, si vous aviez le droit de siéger au Palais Fédéral à Berne, à une place dûment attribuée, si vous donniez régulièrement des informations à des journalistes avides d'indiscrétions, si vous étiez l'objet de charmantes attentions de lobbies bien intentionnés, si vous preniez ainsi part à la bonne marche du pays tout en étant grassement rétribué pour faire acte de présence, si on vous proposait régulièrement de siéger à tel ou tel conseil d'administration sur le simple mérite de vos compétences supposées et de vos réseaux, ne penseriez-vous pas faire partie d'une caste légèrement supérieure au commun des mortels?

C'est une évidence, dans les travées du Palais Fédéral, l'humilité n'est pas le sentiment le mieux représenté.

L'opposition de la classe politique helvétique au projet de vote populaire en matière de traités internationaux découle de façon très naturelle de ce sentiment de supériorité. Il ne faut pas se tromper de dimension. Ce n'est pas la gauche contre la droite, mais bien le haut contre le bas.

Les slogans les plus simplistes seront donc jetés au peuple, masse abrutie et imbécile incapable de saisir les enjeux, pour qu'il s'empresse de préserver le rôle de chacun. On entend ainsi que l'initiative "affaiblirait la position des négociateurs": de quelle position parle-t-on, au juste? Celle de pouvoir brader les intérêts de la Suisse au nom de Dieu sait quelle lubie supra-nationale? Une votation automatique sur des traités importants renforcerait au contraire la position helvétique dans les négociations, les diplomates ne se privant pas d'informer leurs interlocuteurs que telle ou telle clause ne passerait jamais en votation.

Autre "argument", l'adoption de l'initiative entraînerait plusieurs votations annuelles, donc des coûts supplémentaires. C'est l'excuse la plus faible jamais employée pour lutter contre un projet! Faudrait-il renoncer à la démocratie au prétexte que l'organisation des scrutins coûte de l'argent? Si tel était le cas, nous serions membres de l'Union Européenne depuis longtemps, avec le succès que l'on sait. Par ailleurs, le gouvernement se livre régulièrement à des "modifications techniques" de la Constitution, régulièrement acceptées. Personne n'y trouve à redire, pas même sur le principe du vote en pareil cas.

Il est piquant finalement d'entendre l'argument de l'expertise, dont le peuple serait naturellement dépourvu, de la part d'une classe de politiciens helvétique dont le trait le plus marquant est d'être des miliciens, c'est-à-dire des gens pratiquant la politique à titre non-professionnel. Les travées du Parlement sont remplies de commerçants, d'agriculteurs, d'artisans. Les juristes composent moins d'un quart de l'ensemble. De surcroît, combien sont experts en droit international?

Mais qu'importe! Les élites jouent simplement de leur supériorité naturelle, je suppose.

Ironie du sort, le 17 juin verra aussi le peuple rejeter le projet de Réseaux de Soins concocté par cette même classe politique si pleine de clairvoyance. On ne saurait trouver preuve plus parlante de l'écart entre les parlementaires et leur base. Pourquoi les élites politiques suisses seraient seules à même d'approuver des accords internationaux alors que dans d'autres domaines, leurs projets sont régulièrement refusés par le souverain?

Alors, le peuple renforcera-t-il ses droits le 17 juin? Remettra-t-il enfin de l'ordre dans la maison? Rien n'est moins sûr. Même si la démarche est aussi salutaire que sensée eu égard à l'époque trouble que traverse le continent, la majorité des citoyens refusera probablement l'initiative de l'ASIN. Certains oseront admettre qu'ils préfèrent servilement déléguer les décisions à leurs élus, quitte à s'en mordre les doigts plus tard. D'autres, s'estimant au contraire bien assez compétents pour juger des traités internationaux, ne voudront surtout pas que leurs voisins - de fieffés imbéciles qui ne comprennent rien à rien, forcément - puissent s'exprimer sur quelque chose d'aussi "complexe" et "technique" qu'un accord diplomatique...

Eh oui, la Suisse est remplie de citoyens qui s'estiment eux-mêmes très compétents pour juger de tout et de rien, mais regrettent sans cesse que le reste des électeurs ne soit pas à leur niveau. L'orgueil - qui ne se trouve pas qu'au Palais Fédéral - pourrait provoquer l'échec de l'initiative plus sûrement que n'importe quel argumentaire.

Asin_oui.jpg

Lorsque l'Europe, continuant de s'enfoncer dans la crise, viendra toquer à Berne pour plus de "solidarité" financière et que celle-ci sera promptement accordée par une classe politique pro-européenne, les citoyens auront tout le loisir de méditer sur leur vote du 17 juin.

16 juin 2010

Accord UBS-USA: Ce n'est que le début

La presse remarque "l'avancée" que représente l'approbation de l'accord UBS-USA devant le Conseil National. Ils y voie une solution à la solution inextricable de la grande banque. Ils ne sont pas les seuls: devant cette victoire d’étape l'action UBS a clôturé en hausse de 2% à la bourse alors que l'indice SMI faisait du sur-place.

L'UBS, prise au piège d'avoir conseillé à ses clients américains de frauder l'IRS, a trouvé, avec le soutien du Conseil Fédéral suisse, un terrain d'entente avec l'appareil judiciaire américain: lui livrer les informations bancaires privées de milliers de titulaires de comptes en échange de l'abandon des poursuites. Belle entourloupe en vérité, permettant à la banque de se sortir d'affaire aux dépens de ses clients!

45353FK_ubs.jpgNe pas le faire aurait placé la banque en porte à faux entre un procès aux Etats-Unis - exigeant les noms de fraudeurs potentiels du fisc - et un procès en Suisse - pour avoir rompu le secret bancaire. A travers leur plan d'aide financier aux banques en difficultés les autorités suisses se sont retrouvées embarquées dans l'affaire et, depuis, naviguent à vue pour soutenir UBS et sauver ce qui peut l'être.

Mais la Suisse a encore quelques institutions qui ne permettent pas au gouvernement d'agir comme bon lui semble. L'accord doit être ratifié par le parlement.

Nous avons donc le Centre (Libéraux-Radicaux-PDC) qui veut de l'accord à n'importe quel prix. Lien avec les grandes entreprises, soutien de leurs conseillers fédéraux, tout est en place pour que les noms soient donnés au fisc américain, et que vogue la galère. Malheureusement, le Centre est en force au Conseil des Etats.

Nous avons la Gauche, menée par les Socialistes. Pour eux, toute cette affaire est pain béni: dans un cas ils tapent sur d'éventuels fraudeurs du fisc en livrant leur nom (échapper à la spoliation par l'Etat est le plus grave crime qui soit aux yeux d'un socialiste), de l'autre ils laissent les Etats-Unis taper sur des banquiers (ennemis de classe par excellence). Mais, histoire de ne pas laisser la partie filer facilement, les socialistes ont monnayé leur accord au Centre en réclamant un virage à gauche: une taxation sur les bonus et un contrôle politique accru sur les banques. L'appétit vient en mangeant.

Nous avons la Droite, c'est-à-dire l'UDC. L'accord bafoue des principes de l'Etat de Droit: présomption d'innocence, non-rétroactivité, accords internationaux (puisqu'un accord d'entraide existe déjà avec les USA, mais les autorités américaines ont décidé de passer outre) et enfin respect du secret bancaire, c'est-à-dire de la sphère privée. La pilule est difficile à avaler.

Et encore, il faut faire vite: selon les autorités américaines, qui semblent donner le la aux autorités suisses, l'accord doit être sous toit au 19 août ou l'entente scellée entre l'UBS et le procureur démocrate Carl Levin en échange de l'abandon des poursuites contre la banque pourrait bien aller à la poubelle.

Voilà les raisons des atermoiements parlementaires qui dureront jusqu'à vendredi.

Devant l'opposition de l'UDC, le Centre a tenté l'alliance avec la gauche, mais l'entente s'est effondrée. A force de trop tirer sur la corde, les socialistes ont tout perdu. L'UDC, elle, joue à fond le jeu politique parlementaire: soufflant le chaud et le froid, elle est parvenue à couler les visées socialistes de réforme, au grand dam de son chef Christian Levrat. Celui-ci n'a depuis de cesse de répéter que l'UDC est le "parti des banques" alors qu'au mieux, les conseillers nationaux UDC se sont au mieux contentés de voter blanc à un accord soutenu à bout de bras par PDC et Radicaux-Libéraux, qui, eux, n'ont pas droits à de tels qualificatifs. Allez comprendre!

Le sauvetage de l'UBS doit-il coûter sa réputation de fiabilité à la place financière helvétique? La sortie de crise judiciaire justifie-t-elle qu'on torde le bras à l'Etat de droit? Délicates questions. En réalité, selon moi l'UDC ne veut pas de cet accord et a trouvé les meilleurs moyens de le saborder: jouer la montre et finalement faire appel au peuple. Dans cette dernière hypothèse, il serait piquant, mais guère surprenant, que le référendum soit lancé par les partis de gauche! Mais la question portera alors sur l'accord final, dont les propositions socialistes sont absentes... Carton plein pour l'UDC.

L'UDC, que d'aucuns jugeaient trop prévisible, a très finement joué la partie. Cela suffit sans doute à expliquer la rage à peine contenue de MM. Levrat et Darbellay; mais ils n'ont pas le monopole de l'intrigue. Et à l'inverse des tractations de couloir pour évincer du gouvernement un  conseiller fédéral coupable d'avoir été compétent, l'affaire UBS-USA pourrait bien finir là où elle devrait: devant le corps électoral, seule instance démocratique à avoir assez de légitimité pour trancher sur un compromis touchant à des principes fondamentaux.

L'accord UBS-USA avance, certes, mais il faut encore voir dans quelle direction!