20 octobre 2019

Élections fédérales 2019, la vie en vert

Il y a quatre ans, en 2015, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) n'était pas encore entrée au Bundestag. Les Anglais n'avaient pas voté le Brexit. Donald Trump n'avait pas été élu Président. Un ministre français à peine connu, Emmanuel Macron, lançait un mouvement qui l'amènerait à la présidence deux ans plus tard. Beaucoup de chose survinrent qui firent bouger les lignes, bousculèrent l'ordre établi. Pour le meilleur ou pour le pire, tout dépend de votre point de vue.

La vague du changement pourrait-elle atteindre la paisible Suisse? Et quelle forme prendrait-elle?

Nous avons désormais la réponse.

Le visage du nouveau parlement: la gauche en force

Selon un décompte encore provisoire, le Conseil national de la législature 2019-2023 devrait avoir cette allure:

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Infographie 24Heures

La poussée verte tant attendue - espérée, même, par tous les médias officiels - a bien eu lieu. Les grands frères socialistes perdent des plumes mais celles-ci sont plus que récupérées par le reste de la gauche plurielle, les Verts augmentant leur députation de 150% (passant de 11 à 28 sièges) alors que les Verts Libéraux n'augmentent la leur "que" de 130% (de 7 à 16 sièges).

Au centre-gauche, contre toute attente, le PDC résiste plutôt bien en ne perdant que deux sièges. Le PLR se voit lui aussi diminué en perdant le double, alors que les sondages d'opinion et l'atmosphère politique générale lui présageaient un retour en grâce l'an dernier encore. La seule chose qui rassurera ces messieurs est la déconfiture de l'UDC avec une perte de 11 sièges (-16% de sa représentation).

La vague verte est stupéfiante en Romandie. À Genève les Verts deviennent la première force politique du Canton avec 24% des suffrages. Dans le Canton de Vaud, ils deviennent la troisième force politique, passant devant l'UDC avec 18,8% (+7.6) contre 17,4% (-5.2). À Neuchâtel, ils doublent carrément leur score avec 20% (+10.7) et deviennent la deuxième force politique derrière le PLR. L'UDC locale boit la tasse, reléguée en cinquième position. Les Verts doublent aussi leur score dans le Jura et dans le Valais.

Les caractéristiques de la politique suisse

La vague verte déferle aussi en Suisse alémanique mais elle y est plus modeste. Les Verts augmentent leurs scores dans de nombreux Cantons, mais ne prennent pas la première place. À Zurich par exemple Verts et Verts Libéraux sont tous deux au coude-à-coude à 14%, derrière le PS (17.3%) et l'UDC (26.7%). À Soleure, ils ne sont que le cinquième parti, comme à Fribourg.

Selon moi, cette différence s'explique simplement par le traitement médiatique du sujet. Dire que les Verts ont bénéficié d'une propagande gratuite et permanente de la RTS et des journaux serait bien en-deçà de la vérité. Mais ce matraquage n'a visiblement pas eu lieu de la même façon en Suisse alémanique, et les résultats des Verts s'en ressentent.

Comme je le dis toujours en ne plaisantant qu'à moitié, les deux caractéristiques principales de la politique suisse sont l'apathie et l'habitude. L'apathie parce que plus de la moitié des citoyens ne prennent même pas la peine de voter, ce qui fait de chaque élu du pays un des moins représentatifs qui soit. L'habitude, parce que la conscience politique d'un Suisse typique se cristallise quelque part autour de vingt ans et se calcifie ensuite.

Clarifions: cette fidélité forcenée n'empêche pas la critique, loin s'en faut. Le Suisse déteste souvent le mouvement politique qu'il s'est choisi. Il n'hésite pas à démolir les candidats que celui-ci présente, la façon dont la campagne politique est menée, la pauvreté des débats, les initiatives et le programme de son parti de prédilection. Il le voue grosso modo aux gémonies. Mais ces démonstrations d'humeur n'ont pas d'importance. Le jour J, il est au rendez-vous pour mettre le bulletin habituel dans l'urne, fidèlement.

Seule une toute petite frange des Suisses change réellement d'opinion politique au cours du temps ; et c'est pour cela qu'une variation de 1.5% des scrutins un jour d'élection fédérale suffit à susciter de hauts cris dans les rédactions. (Avec ce qui vient de se produire aujourd'hui, les journalistes travaillent d'arrache-pied à trouver de nouveaux superlatifs.)

Venons-nous d'assister à une révolution? Je ne pense pas. Je pense que les médias ont fait depuis des mois un travail de propagande, un travail de fond mené de façon remarquable. Disons-le franchement, depuis des mois si ce n'est des années il n'y a pas un soir où la RTS romande ne serve au public un sujet sur la fonte des glaciers / les réfugiés climatiques / les microplastiques / Greta Thunberg / Extinction Rébellion / la pollution / la température dans un siècle. Le thème est inépuisable, l'actualité tout autant. La propagande fut - fortement - dosée pour susciter l'adhésion des apathiques sans irriter les éveillés plus qu'il ne fallait.

Les élections d'aujourd'hui font déjà bruisser tous les instituts de sondages et les chercheurs d'opinion, et je pense qu'ils confirmeront mes analyses: selon moi, la plus grande partie des nouveaux électeurs écologistes de ce scrutin seront des gens qui ne votaient pas d'habitude, et non des convertis venus d'autres partis. Il y aura une proportion non nulle de Suisses qui n'ont pas voté comme d'habitude - un écart de conduite, en quelque sorte, vis-à-vis du parti dont ils se sont fait tatouer les initiales sur l'épaule - mais cette proportion restera petite.

Cependant, la vague verte est bien plus que cela. D'où vient le reste?

Selon moi, il vient de nulle part. Ce n'est pas une vague verte, c'est une absence.

Je pense simplement que les électeurs traditionnels ont été plus démobilisés que d'habitude. Mobilisation exceptionnelle des écologistes + écart de conduite (notamment des socialistes) + démobilisation particulière des partis traditionnels = vague verte.

Prenons l'exemple de Genève, ville engloutie sous la vague verte s'il en est. Peut-on croire que les Verts ont soudainement conquis un quart de l'électorat?

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Infographie 24Heures

Bien sûr que non. De nouveaux électeurs Verts sont arrivés sur le marché, ainsi que des transfuges socialistes, alors que l'UDC restait chez elle - trop diabolisée peut-être - et que les PLR et les PDC restaient eux aussi chez eux, dégoûtés de l'affaire Maudet / Dal Busco.

Voilà l'explication posée. Mais que va-t-il se passer ensuite?

La Suisse sous un régime de centre-gauche

Ce 20 octobre 2019 n'est pas que le passage de la vague verte ; c'est aussi la première fois depuis la fondation de la Suisse moderne que la gauche est en mesure d'imposer un gouvernement de centre-gauche.

Je pense qu'elle ne va pas s'en priver.

Pour la gauche le programme, les valeurs affichées, les objectifs annoncés ne sont que des moyens. Le pouvoir est le but. Pendant la campagne les affiches genevoises du PS invitaient les électeurs à se mobiliser pour "renverser la majorité": c'est désormais chose faite.

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La formule magique et ce genre de traditions sont des pis-aller désuets que la gauche consent à suivre seulement quand elle ne peut faire autrement. Arithmétiquement, le futur gouvernement devrait être de deux UDC, deux PLR, deux PS et un Vert en remplacement du PDC ; mais les bulletins étaient à peine dépouillés que la présidente des Verts Regula Rytz s'exprimait sur la SRF en revendiquant déjà le siège du PLR. "Le Conseil fédéral, dans sa composition actuelle, ne correspond plus aux majorités actuelles". CQFD.

Quel que soit le nouveau Conseil fédéral, il aura au moins quatre sièges à gauche. Il n'est pas impossible non plus que les ambitieux fassent preuve d'appétit et proposent un vrai gouvernement d'union de gauche avec deux socialistes, deux Verts, deux PDC et un Vert-Libéral, reléguant PLR et UDC dans l'opposition. Il suffira aux journalistes de justifier "l'urgence climatique" en boucle et les benêts applaudiront à tout rompre.

Les jours qui s'annoncent vont être sombres pour la Suisse. Les Verts ne sont pas des écologistes sympas mais des extrémistes aussi à gauche que les communistes. Les taxes, les amendes, le flicage des poubelles et les interdictions vont pleuvoir. Les automobilistes vont souffrir, l'énergie va être rendue hors de prix, ce qui provoquera récession économique et appauvrissement généralisé.

La classe moyenne helvétique va rapidement découvrir ce qu'il en coûte de choisir d'aller se promener le dimanche en laissant d'autres choisir à sa place.

Ce soir, pour l'avenir de ce pays, je souhaite me tromper. Je souhaite que mon pessimisme soit excessif. Je crains qu'il ne le soit pas.

17 octobre 2019

Pour désinformer, il faut commencer tôt

D'innombrables études le prouvent, l'équilibre droite-gauche au sein d'une population dépend énormément de la classe d'âge. L'opinion politique des gens va vers la droite en vieillissant. Les jeunes sont plus gauchistes que leurs aînés et changent en prenant de la bouteille, comme le résume la célèbre formule: "à vingt ans, celui qui n'est pas de gauche n'a pas de cœur ; à trente, celui qui n'est pas de droite n'a pas de cervelle."

Sachant cela, les tentatives permanentes d'un bord de l'échiquier politique pour accorder le droit de vote à 16 ans s'expliquent aisément. Le but est clair, il faut contrer les vieux. À défaut d'emporter l'adhésion, on se contente de modifier la composition du corps électoral. Ce n'est qu'une des nombreuses façons d'atteindre l'objectif, plusieurs étant tentées simultanément.

Mais pourquoi les jeunes sont-ils plus à gauche que le reste de la population?

La jeunesse a ses propres faiblesses vis-à-vis de la politique ; elle se passionne facilement, manque de recul, croit aux discours de fin du monde, et pense que la responsabilité du futur lui incombe à elle seule. Mais à ces traits de caractère somme toutes véniels s'en rajoute un autre: la vulnérabilité à la propagande.

Rentrons dans le détail avec un exemple, ta_ta_ki.

Ta_ta_ki, kesako?

Vous n'en aviez jamais entendu parler avant, et c'est bien normal si vous avez plus de vingt-cinq ans.

Ta_ta_ki est un canal disponible sur Instagram, qui traite de sujets à destination des 15-25 ans. Il a une certaine popularité avec plus de 26'000 abonnés - pas mal sur ce créneau dans la petite Romandie. L'information est fréquemment renouvelée, colorée, courte, drôle si possible, mais surtout, très engagée. Aux antipodes d'une production naïve "par des jeunes pour des jeunes", on a affaire à des professionnels qui maîtrisent leur sujet et visent leur cœur de cible avec la subtilité d'un pitbull.

L'existence de Ta_ta_ki ne doit rien au hasard. "Découverte, décryptage, lifestyle et relations sociales, tels sont les angles exploités par la nouvelle entité pure player du Service public romand" nous dit-on avec le charabia marketing de circonstance. Autrement dit, Ta_ta_ki est une antenne de la RTS. La chaîne est pilotée par Manon B., une jeune femme de 31 ans qui a fait des études de sciences politiques à l'UNIL et un master de journalisme et communication à l'UNIGE - le cursus idéal pour bien manipuler informer le public. Papa est président d'une association qui, hormis son activisme écolo-conscient, travaille conjointement avec des entreprises pour promouvoir l'Accueil des Migrants Mineurs non Accompagnés, l'Égalité des Femmes et le Développement durable. Maman travaille dans l'association NELA, dont la mission est de développer "une structure de soutien à la transition des jeunes migrants, par parrainage socioéducatif". Certes, les opinions politiques des parents ne présagent pas à 100% de celle de leurs enfants, mais la pomme tombe rarement loin de l'arbre, comme on dit.

Rien de mieux qu'une petite visite sur Ta_ta_ki pour en avoir le cœur net...

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Quelques-unes des dernières contributions de la chaîne avant les élections fédérales 2019.

Au milieu de quelques vignettes humoristiques ou motivantes (montrant je suppose des Suisses typiques de 2019), l'initiative It's a match? vise à "aider les jeunes à choisir" de quel candidat ils se sentent le plus proche. Une campagne qui mérite le détour.

Opération Manipulation

À première vue, rien de bien extraordinaire: cinq interviews de cinq candidats des plus grands partis de Suisse ("5 représentant-e-s des sections jeunes des principaux partis politiques" explique Ta_ta_ki, l'écriture inclusive faisant partie du package).

À gauche des femmes sont interviewées, à droite des hommes. Hasard également, la candidate souriante des Jeunes PS est une femme de couleur - on sera bien en peine de trouver l'équivalent parmi les élus actuels du PS. Cela ne risque pas de changer avec les prochaines élections non plus, parce qu'il n'y a pas un seul candidat de ce type sur les listes officielles du parti. Ceux-là sont relégués sur des listes exotiques ou jeunes, des porteurs d'eau pour la liste principale.

Mais revenons à ces interviews. Courtes et rythmées, elles balancent à l'écran des thèmes auxquels l'interviewé répond simplement "pour" ou "contre", le plus vite possible avec un mouvement de balayage. L'exercice permet de piéger facilement les interviewés. Je préviens d'avance mes lecteurs: ces vidéos sont un supplice à regarder. Pour les courageux, voici les liens: UDC, PLR, PDC, Socialiste, Vert.

Concentrons-nous sur deux d'entre elles: l'UDC et le PS.

greta_ttk.jpgL'UDC est représentée par Oliver Rumo des Jeunes UDC fribourgeois. Le candidat de 21 ans se prête aux deux minutes et demie du jeu selon les instructions reçues: il lance les images d'un bord à l'autre de l'écran le plus vite possible. Les sujets défilent: "Suicide assisté? Pour. Mariage pour tous? Pour. Taxes sur les billets d'avion? Non, déjà trop cher maintenant..." chacune de ces questions mériterait une soirée de débat à elle seule, et ne font même pas consensus au sein de l'UDC.

Les images s'enchaînent par dizaine, parfois sans le moindre rapport avec les sujets politique actuels. Le porno? L'écriture inclusive? L'aigle de Shakiri? Le revenu universel, bien qu'il ait été balayé dans les urnes il y a trois ans par 76,9 % des votants?.. La vitesse ralentit un peu seulement pour se moquer, comme lorsqu'on pose la question de l'hymne national que le malheureux est évidemment invité à chantonner. Une limite d'âge maximale pour voter? Contre, mais peu importe: on voit que chez certains l'idée est dans les cartons, il s'agit donc de l'implanter dans l'opinion. Le Véganisme? "Pour, ça fait plus de viande pour moi". Après de nombreuses images la séquence se clôt sur la question du fromage vegan ("Non parce que c'est pas du fromage") et Beyoncé ("Non mais pas parce qu'elle est noire.")

port_du_voile.jpgLe PS est représenté par une autre fribourgeoise, Immaculée Mosoba de la liste de la Jeunesse socialiste, 25 ans. La séquence est entièrement différente. Le rythme est plus lent. La jeune femme a parfois droit à plusieurs phrases d'explication sur certaines images (montées pour garder le côté rythmé), ce qui lui donne l'air beaucoup plus intelligente et réfléchie, et tant pis si elle traite moins de sujets. Mais ce qui interpelle immédiatement, c'est que certaines questions sont différentes. Uber? Contre. Le Vote à 16 ans? Pour. Le port du voile à l'école? Pour.

On ne verra pas de questions sur l'accord-cadre avec l'Union Européenne, pourtant décisif pour l'avenir de la Démocratie directe ; on ne remettra pas en cause l'assurance-maladie qui étouffe la classe moyenne ; on ne parlera pas de l'initiative contre l'Immigration de Masse qui fut tout simplement ignorée par les élus à Berne, ni du Renvoi des Criminels Étrangers qui fut édulcoré par les mêmes. En fait il n'y a pas une seule question sur les migrants, les frontières, la criminalité ou l'effondrement en cours des assurances sociales.

Il est clair que ni Oliver Rumo ni Immaculée Mosoba n'ont choisi leurs questions - on les a choisies pour eux, à dessein. La manipulation la plus éhontée est dans la séquence de Mosoba. Le port du voile à l'école n'est qu'un apéritif ; un peu plus loin on lui pose une suite de questions sur le Burkini ("Pour, si elles se sentent mieux en burkini qu'en maillot de bain"), le menu hallal à l'école ("Pour") et les chemises à manches courtes ("Pour, pourquoi pas?" répond-t-elle en riant).

Pourquoi demander à une candidate à une élection au Conseil National ce qu'elle pense des chemises à manches courtes? À priori, cela ne semble avoir aucun sens. Il n'est pas question de discuter à Berne du port des chemises à manches courtes. Mais du foulard islamique ou du burkini, oui. Il faut se donner la peine d'y réfléchir cinq minutes pour comprendre. La juxtaposition des questions est conçue pour donner l'impression que le burkini est équivalent au port de chemises à manches courtes. Cette séquence de questions est donc construite pour amener le spectateur à couper le lien entre le burkini et le prosélytisme musulman. Je-m'habille-comme-je-veux, tiens, aujourd'hui je porte un burkini. Et demain une chemise à manches courtes. Ce ne sont que des vêtements.

Il faut une belle connaissance des ressorts de la manipulation pour mettre en place ce genre de désinformation quasi subconsciente. Goebbels serait fier d'une telle séquence.

Entendons-nous bien: Oliver Rumo pas plus qu'Immaculée Mosoba ne seront élus dimanche au Conseil National. Sur des listes "alternatives" des grands partis, ils n'ont aucune chance. L'un comme l'autre ne sont que des outils à travers lesquels Ta_ta_ki imprègne le public-cible de son message, et donne une image de leurs partis respectifs.

L'objectif est pleinement atteint: vue plus de 136'000 fois, la vidéo d'Oliver Rumo est assortie d'une avalanche de près de 3'000 commentaires dont les quatre-cinquièmes oscillent entre le négatif et le franchement haineux.

Les jeunes ont un intérêt pour l'UDC, le nombre de vues de sa vidéo le prouve. Mais ensuite, grâce à Ta_ta_ki, le plus grand parti de Suisse se voit présenté d'une façon simpliste et repoussante, afin de susciter l'hostilité et le dégoût. Plus d'une centaine de milliers de jeunes Romands ont été imprégnés de ce message avant même d'avoir l'âge de voter. L'objectif est donc pleinement atteint, ce qui interpelle certains.

Merci la RTS et son antenne "jeune".

23 septembre 2019

Le PDC montre les dents (de lait)

Tempête la semaine dernière dans le Landerneau politique helvétique: en difficulté dans la campagne pour les élections fédérales, le PDC a tenté quelque chose.

Le fait était suffisamment nouveau pour provoquer l'irritation générale - ou en tout cas l'irritation dans les milieux qui comptent, c'est-à-dire les médias. La cause de tout ce ramdam? L'utilisation par le PDC de Google Ads destinées non pas à promouvoir leurs propres candidats1, mais à critiquer les concurrents.

Le Temps se fait l'écho de la procédure:

Saisissez «Philippe Bauer», conseiller national PLR neuchâtelois, sur le moteur de recherche: le premier lien mène à une page qui vous informe que le politicien souhaite «Imposer au peuple suisse l'accord-cadre avec l'UE, à n'importe quel prix. Faire passer les intérêts des industries exportatrices avant la protection des salaires et laisser les entreprises suisses, leur savoir-faire et leurs places de travail passer sans aucune protection en mains étrangères.» Rien de moins.

Roger Nordmann (PS), Céline Amaudruz (UDC), Hugues Hiltpold (PLR), Lisa Mazzone (Verts), le site fonctionne pour bon nombre de parlementaires en fonction, de candidats, de gauche, de droite, sans distinction. Même des partenaires de liste apparentées sont visés. «Je veux voir de vraies solutions!» indique cependant un bouton salvateur… qui emmène l'internaute sur un argumentaire de promotion politique du PDC. «Soutenez la politique consciente et fiable du parti», dit celui-ci. Consciente et fiable, vraiment?


Nous apprenons ainsi qu'il arrive à un journaliste du Temps de rentrer le nom de Philippe Bauer dans un moteur de recherche, c'est déjà une info.

Le Temps a l'air bien remonté, et il a des complices. Une fois le pot-aux-roses révélé, les journaliste n'ont plus qu'à demander aux copains de Swissinfo de relayer la tempête dans un verre d'eau pour lui donner un petit côté officiel, et chacun peut ensuite s'indigner et froncer les sourcils très fort. Cela permet par exemple de faire le procès du Président du PDC Gerhard Pfister avec des questions neutres style "Comment avez-vous pu oser faire une chose pareille?"... Eh oui, que voulez-vous, n'est pas l'UDC qui veut.

On pourrait s'arrêter là et se gausser de la déconvenue du PDC, mais ce n'est pas aussi simple.

Le PDC fait œuvre de salubrité publique

D'emblée, je n'ai rien à reprocher au PDC. Il n'y a rien de mal à essayer une approche novatrice dans la communication politique et tous les gens avec un minimum d'intelligence (je place la barre assez haut, je sais) qui suivront la suggestion publicitaire comprendront vite qu'ils sont tombés dans le panneau. Cela les fera-t-il changer d'avis pour autant? Rien n'est moins sûr.

élections du 20 octobre 2019
Le vrai-faux site du PDC reprend la palette de couleur propre à chaque
formation concurrente, ici l'UDC (capture d'écran)

Avec une popularité qui s'étiole le PDC n'a plus grand-chose à perdre à essayer une nouvelle approche, sans compter que c'est peut-être la dernière fois qu'il en a les moyens. Le seul reproche est lié à une stratégie liée à la forme plutôt qu'au fond. La direction du parti pense-t-elle réellement qu'il suffit d'amener les citoyens sur un site web pour que les affaires reprennent? Que tout cela n'est qu'un problème de communication?

Le site Candidats2019.ch est un peu plus subtil qu'il en a l'air. Si plusieurs politiciens ont une "carte de visite" commune, comme Isabelle Moret ou Olivier Feller, elle est différente de celle de Philippe Bauer, bien que les trois soient encartés au PLR. Il y a donc quelques variations au sein de chaque parti. N'ayant pas le temps d'échantillonner les arguments du PDC contre le moindre candidat aux élections, je me borne à constater que les UDC vaudois Jacques Nicolet et Michaël Buffat ont la même page. Ada Marra pour le PS et Lisa Mazzone pour les Verts permettent de compléter l'échantillonnage des principaux reproches du PDC vis-à-vis des formations politiques concurrentes.

Contre la gauche, le PDC constate ainsi que "notre système de santé menace de s'effondrer financièrement", essentiellement "parce que les coûts de la santé augmentent." Mais, au lieu de s'attaquer aux coûts de la santé, PS et Verts ne pensent "qu'à offrir encore plus de réductions de primes sur le dos des contribuables." Ouille.

À droite, si le PDC concède que "la Suisse fait face à d'énormes défis: notre relation avec l'Union européenne, la mondialisation ou encore la crise migratoire", il regrette que l'UDC "refuse catégoriquement tout accord-cadre avec l'UE" et "fasse passer la réglementation de l'immigration avant la voie bilatérale", laquelle a bien sûr "fait ses preuves". Enfin, les Démocrates du Centre mettent en danger "le modèle de réussite suisse" avec leur "politique de blocage systématique". Il faut avoir vu l'accueil des partis du Parlement face à la moindre initiative émanant de l'UDC pour saisir toute l'ironie de cette dernière remarque...

Le PLR quant à lui ramasse les mêmes critiques acerbes que la gauche sur son inconséquence face aux dérives des coûts de la santé, et s'avère coupable, comme expliqué précédemment, de vouloir "imposer au peuple suisse l'accord-cadre avec l'UE à n'importe quel prix." Étant entendu que seul le PDC, génie incompris, serait en mesure de négocier quelque chose de nouveau avec l'UE. Il faudrait juste la mettre au courant et qu'elle soit d'accord...

Car les PDC ne sont en fin de compte pas meilleurs: pas plus réalistes, pas plus en position d'obtenir des majorités, et encore moins lisibles que les autres. Mais la question n'est pas là. Lorsqu'il parle des autres partis, le site Candidats2019.ch ne ment pas.

  • Oui, le PLR est prêt à faire passer la soumission à l'UE à n'importe quel prix.
  • Oui, l'UDC est prête à remettre sur la table les accords bilatéraux pour supprimer la libre-circulation.
  • Oui, la gauche se livre à toutes les manœuvres démagogiques possibles pour donner aux gens l'impression qu'ils touchent des "subsides" d'assurance-maladie alors que ceux-ci se financent à travers leurs propres impôts.

Alors, Oui, dire que n'importe quel candidat PLR fait "passer les intérêts des industries exportatrices avant la protection des salaires et laisser les entreprises suisses, leur savoir-faire et leurs places de travail passer sans aucune protection en mains étrangères", ça dérange, certes. Mais c'est vrai.

Toutes ces rédactions de journaux coordonnées dans leur indignation s'inquiètent-elles vraiment du style de communication du PDC? Ou sont-elles remontées parce qu'il rappelle les positions des autres partis?

La vraie cible

Rappelez-vous d'une des premières règles du journalisme: rien n'est gratuit. Ni la page ni l'encre, fussent-elles virtuelles, ni le temps du journaliste. La moindre phrase délivrée par un des membres de cette caste supérieure obéit à des objectifs bien définis, sinon elle n'aurait pas lieu d'être.

Un peu plus loin dans son article, le journaliste du Temps donne son verdict sur Candidats2019.ch: "un échec stratégique manifeste". Et de rappeler que, "en perte de vitesse dans les sondages et talonné par les Verts, le paisible parti a tenté l'attaque. Sans succès."

Ces messieurs écrivent déjà leurs conclusions des élections fédérales qui auront lieu dans un mois!

Je ne pense pas qu'ils aient déjà les résultats, mais certaines tendances sont trop lourdement marquées dans les sondages pour être défaussées. Parmi elles, la poursuite de la dégringolade du PDC. Il est probable que la campagne internet du parti n'y change strictement rien, mais les rédactions vont plus loin: elles sous-entendent que Candidats2019.ch est la raison de l'échec électoral du PDC en octobre.

Ils n'en sont pas à clamer que sans cette manœuvre le PDC serait à 13%, mais presque.

Pourquoi cette attitude?

élections du 20 octobre 2019Selon moi, elle vise à fragiliser la position du chef du PDC, Gerhard Pfister. L'idéal serait qu'il rende son tablier après avoir été jugé responsable de la déculottée de son parti aux prochaines élections.

Car il faut comprendre que Gerhard Pfister n'est pas un PDC comme les autres - c'est un homme de conviction. La phrase est surprenante à entendre à propos d'un parti qui a offert sa carrière à un Christophe Darbellay, mais Gerhard Pfister se fit remarquer par des positions à contre-courant médiatique, comme de dire que "l'islam n'appartient pas à la Suisse". Il critiqua le Conseil Fédéral et fut à l'origine d'un texte sur le fondamentalisme religieux.

Pour les médias romands, un homme qui rappelle que "sans christianisme, il n’y aurait pas de siècle des Lumières ni de démocratie" et qui regrette que "beaucoup de représentants de l’Eglise [soient] devenus des travailleurs sociaux" est un criminel du politiquement correct - un homme à abattre.

Et s'il faut monter de toute pièce dans les médias un scandale exagéré sur une campagne politique du PDC sur Internet pour se débarrasser de l'intrus, qu'il en soit ainsi.

 


 
Note 1: franchement, qui entre jamais le nom de l'un d'eux, sauf pour s'en moquer? Si la dégringolade du PDC est imputable à quelqu'un, le voyage en Corée du Nord de M. Béglé vient certainement avant candidats2019.ch.

20 septembre 2019

Climat: les taxes pleuvent

Pendant que les bobos et fils-à-papa écologistes bloquaient le Pont Bessières à Lausanne  - quelques jours après avoir sali la Limmat à Zurich en la teignant en vert  - le Parlement donnait suite à une motion d'un Vert libéral bernois pour taxer les voyages en avion.

Le National a accepté jeudi par 112 voix contre 62 une motion (...) [demandant] d'introduire une taxe qui soit calculée en fonction de l'impact effet de chaque vol sur le climat. Elle sera répercutée sur les voyageurs.

Après son renvoi en décembre dernier, la révision totale de la loi sur le CO2, qui sera débattue la semaine prochaine au Conseil des Etats, prévoit désormais une taxe sur les billets d'avion. Elle serait comprise entre 30 et 120 francs, sauf pour les passagers en transit ou transfert. Le tarif serait plus élevé sur les vols long courrier.


Chaque passager qui souhaitera prendre l'avion depuis la Suisse se verra donc grevé d'une nouvelle taxe entre 30 et 120 francs suisses sur les trajets les plus courts - soit, sur de nombreuses destinations, bien plus que le prix du billet lui-même.

Que les naïfs au dernier degré qui s'imaginent que le projet soit retoqué au Conseil des États reviennent sur terre ; la Commission dudit Conseil qui examina la révision de la loi sur le CO2 fut particulièrement enthousiaste à l'idée de créer des taxes sur les billets d'avion.

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Une vue bientôt réservée à une élite fortunée. Les gueux n'ont qu'à rester chez eux!

Les commentaires furent rapidement filtrés dans les articles de presse. Si 20 Minutes montre encore quelques réactions négatives sur la manifestation à Lausanne (des commentaires soutenus par plus de 400 lecteurs ont tout bonnement disparu) plus personne ne peut commenter celui sur la taxe sur les billets d'avion, qui avait lui aussi entraîné une vague de plusieurs centaines de réactions négatives avant que la rédaction ne "fasse son travail", dirons-nous pudiquement.

Notons que les compagnies aériennes opérant en Suisse proposaient déjà de nombreux programmes de compensation des émissions de CO2. La classe politique à Berne, empreinte de dirigisme, tient absolument à ne laisser le choix à personne. Les Suisses vont donc s'appauvrir mais ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes, puisque c'est ce qu'ils préconisent dans les sondages. Ils risquent de moins se réjouir dès les prochaines vacances, mais tant pis pour eux.

L'actualité s'accélère alors que les élections fédérales se rapprochent ; la classe politique fait feu de tout bois pour montrer à quel point elle est "sensible" aux questions réchauffistes. Comme par hasard la seule solution sur laquelle les politiciens s'entendent est celle de nouvelles taxes, étant entendu qu'il suffit de délester tout un chacun de son écot pour que l'air rafraîchisse.

D'autres taxes suivront, sur les carburants, les billets de train, les déplacements en voiture à travers des péages urbains, la consommation d'énergie et bien plus encore. Dès octobre et peut-être même avant, les nouvelles taxes vont pleuvoir. Le matraquage médiatique paye ; en Suisse le consentement à l'impôt pour des raisons climatiques n'a jamais été aussi élevé.

Rappelez-vous: 112 voix contre 62 dans le vote de ce jour, soit 64% du Conseil National en faveur de nouvelles taxes. Si le Parlement est encore plus à gauche cet automne, comme les sondages le prévoient, la pluie de nouvelles taxes aura tôt fait de se transformer en orage.

À moins d'un réveil rapide des citoyens, le pouvoir d'achat des Suisses va virer à l'enfer vert.

23 août 2019

Le fruit bien mal défendu

L'UDC vient de lancer en fanfare sa campagne pour les élections fédérales de l'automne, avec une affiche tout à fait explicite: les vers sont dans le fruit. Et ils se gavent.

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Selon un scénario tellement éculé que 24 Heures le décrit en même temps qu'il tombe dedans, les glapissements d'horreur envahissent les médias. Roulant la charge avec des yeux fous, les rédactions romandes rivalisent d'inventivité pour expliquer tout le mal qu'elles pensent de cette affiche - que la plupart des gens découvrent dans leurs pages. Ce faisant, elles font gratuitement le buzz pour le parti libéral-conservateur.

Au Matin, on fouille dans les archives. On aurait pu trouver la trace du ver dans le fruit dans des livres ou même une affiche de mai 68 mais non: le visuel reprend, évidemment dirais-je, l'imagerie d'une affiche nazie des années trente, dont tout le monde se rappelle bien évidemment. "Une caricature (...) où le ver dans la pomme n'est autre que le juif qu'il faut éradiquer. La suite, on la connaît", explique le pigiste de service avec la subtilité d'un soldat au pas de l'oie.

Diantre! Une pomme, des vers, et hop, Auschwitz? Il me semble que quitte à étudier l'histoire pour éviter le retour de la Bête Immonde au Ventre Fécond, l'examen des programmes d'autres mouvements politiques comparé au programme nazi pourrait être plus parlant qu'une affiche. À ce petit jeu des proximités idéologiques avec le parti à la croix gammée je doute que l'UDC arrive en tête. Mais au cours de leur formation, les journalistes passent probablement plus d'heures à travailler leur mauvaise foi que l'histoire.

Par exemple, aucun d'entre eux ne posera la question qui fâche, l'à-propos de cette affiche. Pareille interrogation est taboue. Elle l'est d'autant plus que toute la classe politico-médiatique connaît la réponse. L'affiche va droit dans le mille.

Miam, miam

Les partis politiques et l'UE sont-ils des vers qui dévorent le fruit helvétique? Allez, sans se fouler, prenons quelques exemples en vrac.

À Genève, nous avons l'affaire Maudet, qui a décroché au mois de juin sa rente à vie. La carrière du politicien franco-suisse s'est arrêtée net depuis que les soupçons de corruption l'ont rattrapé, mais on ne pourra pas dire qu'il reparte les mains vides. Et avant qu'un triste sire ne vienne pleurnicher que ce type puant l'ambition dévorante à des kilomètres n'est qu'une erreur de casting du PLR, je rappelle que le parti lui a renouvelé sa confiance dans une assemblée générale extraordinaire. Pour rester dans le fruit, on se serre les coudes!

Mais attention, hein, en Ville de Genève, après quelques scandales de notes de frais, les magistrats "sonnent le glas de la rente à vie". On serre la vis. Un peu. Parce que les malheureux sortants qui ne bénéficient plus de la rente à vie continueront tout de même à toucher un demi-salaire (soit 10'000 francs par mois, à peine de quoi se payer l'eau minérale) pendant dix ans. Si le texte est approuvé par la commission des finances et le Conseil municipal. Mais qu'on se rassure! Si le texte franchit tous ces obstacles, il s'appliquera... Dès la prochaine législature. Les élus en place bénéficieront encore d'une rente à vie. Ouf, on a eu peur pour eux!

Dans les communes du Canton de Vaud on n'en est pas encore à oser la rente à vie - cela viendra sans doute - mais on découvre par exemple une simple augmentation de salaire à deux chiffres pour tous les membres de la Municipalité de Renens, jusqu'à 170'000 francs annuels pour le Syndic. Il fait bon régner sur une commune d'extrême-gauche. Et encore ne parle-t-on que du salaire de base! Tous les partis soutinrent cette augmentation "proposée par la Municipalité" en 2016, y compris le PLR ; seule l'UDC s'y opposa. Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres...

Dans le Canton de Vaud encore, on cumule les emplois au sein d'une même (et belle) famille de gauche. Mme Rebecca Ruiz est élue sans coup férir au Conseil d'État vaudois ; les électeurs sont passés comme chat sur braise sur son étrange contrat de travail au sein du Département vaudois de la formation alors dirigé par la socialiste Anne-Catherine Lyon. Un peu plus tard, par pur hasard, son mari élu socialiste Benoît Gaillard se retrouve promu à la Présidence de la Compagnie Générale de Navigation. Ça fait un peu tousser, mais pas plus que ça, et puis comme ils disent qu'il n'y aura pas de conflit d'intérêt, on les croit sur parole. Une chose est sûre, tous les salaires seront versés à la fin de chaque mois.

Et puisqu'il faudrait aussi parler de la Berne fédérale, rappelons la tentative de l'UDC de faire payer de leur poche les abonnements généraux dont bénéficient les élus (et bien d'autres, pourtant grassement payés!) et qui fut balayée par ces derniers! "Les élus sauvent leur AG de première classe", titrait alors la Tribune face au péril de perdre un privilège. Un vote au National enterra la motion de Lukas Reimann à 154 voix contre 28 - comme d'habitude, l'UDC contre tous les autres partis. "[Les économies s'élèveraient] à 600'000 francs si les parlementaires recevaient un AG 2e classe, elle atteindrait «des millions» si cette mesure était appliquée à tout le personnel de la Confédération", lança le St-Gallois, ce qui donne une idée de la quantité de fonctionnaires qui ne payent pas leurs déplacements.

L'Europe quant à elle a droit à ses courbettes, son milliard annuel de cohésion, le paiement du système SIS de Schengen, les accords bilatéraux léonins, le projet d'accord-cadre... En toute amitié avec les partis pro-UE du Parlement, c'est à dire tous sauf un.

On pourrait multiplier les exemples, parler des lobbies pharmaceutiques ou syndicaux, de la porosité des élus avec les conseils d'administration, de la corruption généralisée, des innombrables trafics d'influence, du commerce des permis de construire... Autant de pratiques confortées par un corps électoral apathique et naïf, dont le péché le plus affligeant est sans doute la confiance aveugle qu'il nourrit envers ses élus.

J'écrivais il y a quelques mois que la Suisse était un pays de cocagne, mais seulement pour certains, suivez mon regard. Ils s'y vautrent aussi confortablement, pardonnez-moi l'image, que des vers dans un fruit. L'image est choquante? Peut-être. Mais l'est-elle parce qu'elle est laide, ou parce qu'elle est vraie?

06 juillet 2019

Solidarité journalistique

Quoi de plus important que les confrères dans l'actualité? C'est ainsi que Le Temps consacre un long article et un éditorial à l'affaire essentielle du moment, qui affecte défavorablement Le Courrier.

"La presse ne méritait pas cela", écrit le rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet. "Ce n’est pas une bonne nouvelle pour la liberté de la presse", poursuit-il.

Quelle terrible infamie vient de frapper les innocents qui travaillent au Courrier? Une censure administrative? Une descente de nervis d'extrême-droite? Un de ces coups du destin que l'on ne souhaite même pas à ses ennemis? Rien de tout cela. En deuxième instance du procès qui l'oppose à l'homme d'affaire Jean Claude Gandur, Le Courrier vient d'être condamné à... rien.

Rien, c'est encore trop pour nos hérauts de la presse écrite, jalouse de son indépendance. Alors la rédaction du Temps, notable parmi les notables s'il en est dans la presse romande, monte au créneau. On défend la famille. Maladroitement. L'empressement de M. Benoit-Godet à s'indigner dans un espace à disposition l'a sans doute amené à quelques raccourcis intellectuels, comme celui de lire l'article qui résume l'affaire dans son propre journal.

S'il l'avait lu, qu'y aurait-il trouvé?

«Gandur: mécène en eaux troubles». Publié en 2015, cet article du Courrier «constitue une atteinte illicite à la personnalité», a tranché ce mardi la justice genevoise. En deuxième instance, la Cour considère que les «nombreuses figures de style vexatoires, la forme inutilement rabaissante et le fait que la véracité de la plupart des faits n’était pas établie constituent un acharnement qui va au-delà de ce qu’autorise le devoir d’information de la presse et n’est justifié par aucun intérêt public».


Les juges, qui sont aussi des hommes de lettres, n'y vont pas de main morte. Il n'est pas question de liberté de la presse, mais de calomnie. Peut-on calomnier librement parce qu'on a une carte de journaliste? Selon le rédacteur en chef du Temps, la réponse est oui. Les juges pensent autrement. Mais replaçons l'affaire dans son contexte:

En 2015, Jean Claude Gandur [est] sous le feu des projecteurs. Lui-même collectionneur d’art, il [promet] 40 millions de francs pour le projet de rénovation du Musée d’art et d’histoire de Genève. A une condition toutefois: que le nouvel écrin accueille et entretienne une partie de ses œuvres pendant 99 ans. La polémique est vive.

C’est dans ce contexte que Le Courrier s’intéresse au fondateur du complexe pétrolier Addax and Oryx Group (AOG), actif notamment au Nigeria. Le journaliste aurait toutefois dépassé les bornes, dit la Cour, qui ne s’arrête pas là. Le portrait «tend à indiquer que le journaliste a cherché à entacher la réputation du mécène en vue d’influencer le vote», accuse l’instance judiciaire.


L'opération sera d'ailleurs couronnée de succès. Le soutien du mécène sera rejeté à 54%, contre l'avis des autorités. Bah! Si on fait fuir les mécènes, il y aura toujours des contribuables pour les remplacer. En attendant, les accusations laissent des traces. M. Gandur goûte peu d'être ainsi traîné dans la boue. Il attaque en justice Le Courrier, et gagne en première instance comme en appel.

Venons-en aux terribles dommages qui menacent d'emporter Le Courrier:

La décision de justice prévoit avant tout de contraindre Le Courrier à retirer l'article de son site et à faire paraître une rectification. Une pleine page devra être consacrée à la décision de justice, qui devra également apparaître sur son site internet. Cette obligation amène par ailleurs le tribunal à considérer que la demande de dédommagement d’un franc symbolique exigée par le mécène en première instance n’a plus lieu d’être.


Il n'y aura donc même pas de franc symbolique pour l'entrepreneur Jean-Claude Gandur, dont la "fortune personnelle est estimée à plus de 2 milliards de francs" rappelle, venimeux, Le Temps. Selon le schéma mental de la lutte des classes, toujours d'actualité dans certaines rédactions, il va de soi qu'un individu riche (hormis de gauche) est forcément une crapule coupable de quelque abominable forfait. Qu'il paye pour des crimes, ou pour d'autres, c'est de bonne guerre!

En revanche, Le Courrier, coupable de calomnie, se retrouve à devoir payer 47'000 francs de frais de justice - et voilà le nœud du problème.

La solution, pour Stéphane Benoit-Godet? "Jean Claude Gandur pourrait sortir avec panache de ce conflit en prenant les frais de justice du Courrier à sa charge et en convainquant ce dernier d’abandonner son recours au Tribunal fédéral." À la victime de payer pour secourir le coupable! Un rédacteur en chef du Temps ose tout, c'est même à ça qu'on le reconnaît.

Revenons sur terre quelques minutes. Les journalistes sont payés pour leurs écrits. En tant que professionnels, ils sont responsables de leur plume. Le Courrier est un journal d'opinion mais il y a une limite entre l'opinion et la calomnie, et le journal l'a franchie. La justice s'est chargée par deux fois de le rappeler.

Dans son délire de "pouvoir défié, même avec maladresse", M. Benoit-Godet oublie que la condamnation sanctionne avant tout des accusations sans preuve, de la médisance et des sous-entendus. Est-ce là le niveau de journalisme dont il se fait le défenseur? Ou pense-t-il que par nature les journalistes devraient être absous de toute poursuite, faisant d'eux des Übermensch légaux, statut bien peu compatible avec le libéralisme où chacun doit répondre de ses actes? La question reste ouverte.

Le Courrier, arc-bouté dans sa posture d'infaillibilité, refuse de plier. Il envisage donc un recours devant le Tribunal Fédéral, espérant tomber enfin sur un panel de juges favorables. Et pour couvrir les frais de justice à venir, il ne prévoit rien de moins qu'une participation des lecteurs...

Entre les appels à faire payer les frais du procès par ceux-là même qu'ils traînent dans la boue ou par un appel à leur public, une chose est sûre, les journalistes romands vivent dans un monde où ils ne doivent jamais être tenus pour responsables de ce qu'ils écrivent.

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