23 septembre 2019

Le PDC montre les dents (de lait)

Tempête la semaine dernière dans le Landerneau politique helvétique: en difficulté dans la campagne pour les élections fédérales, le PDC a tenté quelque chose.

Le fait était suffisamment nouveau pour provoquer l'irritation générale - ou en tout cas l'irritation dans les milieux qui comptent, c'est-à-dire les médias. La cause de tout ce ramdam? L'utilisation par le PDC de Google Ads destinées non pas à promouvoir leurs propres candidats1, mais à critiquer les concurrents.

Le Temps se fait l'écho de la procédure:

Saisissez «Philippe Bauer», conseiller national PLR neuchâtelois, sur le moteur de recherche: le premier lien mène à une page qui vous informe que le politicien souhaite «Imposer au peuple suisse l'accord-cadre avec l'UE, à n'importe quel prix. Faire passer les intérêts des industries exportatrices avant la protection des salaires et laisser les entreprises suisses, leur savoir-faire et leurs places de travail passer sans aucune protection en mains étrangères.» Rien de moins.

Roger Nordmann (PS), Céline Amaudruz (UDC), Hugues Hiltpold (PLR), Lisa Mazzone (Verts), le site fonctionne pour bon nombre de parlementaires en fonction, de candidats, de gauche, de droite, sans distinction. Même des partenaires de liste apparentées sont visés. «Je veux voir de vraies solutions!» indique cependant un bouton salvateur… qui emmène l'internaute sur un argumentaire de promotion politique du PDC. «Soutenez la politique consciente et fiable du parti», dit celui-ci. Consciente et fiable, vraiment?


Nous apprenons ainsi qu'il arrive à un journaliste du Temps de rentrer le nom de Philippe Bauer dans un moteur de recherche, c'est déjà une info.

Le Temps a l'air bien remonté, et il a des complices. Une fois le pot-aux-roses révélé, les journaliste n'ont plus qu'à demander aux copains de Swissinfo de relayer la tempête dans un verre d'eau pour lui donner un petit côté officiel, et chacun peut ensuite s'indigner et froncer les sourcils très fort. Cela permet par exemple de faire le procès du Président du PDC Gerhard Pfister avec des questions neutres style "Comment avez-vous pu oser faire une chose pareille?"... Eh oui, que voulez-vous, n'est pas l'UDC qui veut.

On pourrait s'arrêter là et se gausser de la déconvenue du PDC, mais ce n'est pas aussi simple.

Le PDC fait œuvre de salubrité publique

D'emblée, je n'ai rien à reprocher au PDC. Il n'y a rien de mal à essayer une approche novatrice dans la communication politique et tous les gens avec un minimum d'intelligence (je place la barre assez haut, je sais) qui suivront la suggestion publicitaire comprendront vite qu'ils sont tombés dans le panneau. Cela les fera-t-il changer d'avis pour autant? Rien n'est moins sûr.

élections du 20 octobre 2019
Le vrai-faux site du PDC reprend la palette de couleur propre à chaque
formation concurrente, ici l'UDC (capture d'écran)

Avec une popularité qui s'étiole le PDC n'a plus grand-chose à perdre à essayer une nouvelle approche, sans compter que c'est peut-être la dernière fois qu'il en a les moyens. Le seul reproche est lié à une stratégie liée à la forme plutôt qu'au fond. La direction du parti pense-t-elle réellement qu'il suffit d'amener les citoyens sur un site web pour que les affaires reprennent? Que tout cela n'est qu'un problème de communication?

Le site Candidats2019.ch est un peu plus subtil qu'il en a l'air. Si plusieurs politiciens ont une "carte de visite" commune, comme Isabelle Moret ou Olivier Feller, elle est différente de celle de Philippe Bauer, bien que les trois soient encartés au PLR. Il y a donc quelques variations au sein de chaque parti. N'ayant pas le temps d'échantillonner les arguments du PDC contre le moindre candidat aux élections, je me borne à constater que les UDC vaudois Jacques Nicolet et Michaël Buffat ont la même page. Ada Marra pour le PS et Lisa Mazzone pour les Verts permettent de compléter l'échantillonnage des principaux reproches du PDC vis-à-vis des formations politiques concurrentes.

Contre la gauche, le PDC constate ainsi que "notre système de santé menace de s'effondrer financièrement", essentiellement "parce que les coûts de la santé augmentent." Mais, au lieu de s'attaquer aux coûts de la santé, PS et Verts ne pensent "qu'à offrir encore plus de réductions de primes sur le dos des contribuables." Ouille.

À droite, si le PDC concède que "la Suisse fait face à d'énormes défis: notre relation avec l'Union européenne, la mondialisation ou encore la crise migratoire", il regrette que l'UDC "refuse catégoriquement tout accord-cadre avec l'UE" et "fasse passer la réglementation de l'immigration avant la voie bilatérale", laquelle a bien sûr "fait ses preuves". Enfin, les Démocrates du Centre mettent en danger "le modèle de réussite suisse" avec leur "politique de blocage systématique". Il faut avoir vu l'accueil des partis du Parlement face à la moindre initiative émanant de l'UDC pour saisir toute l'ironie de cette dernière remarque...

Le PLR quant à lui ramasse les mêmes critiques acerbes que la gauche sur son inconséquence face aux dérives des coûts de la santé, et s'avère coupable, comme expliqué précédemment, de vouloir "imposer au peuple suisse l'accord-cadre avec l'UE à n'importe quel prix." Étant entendu que seul le PDC, génie incompris, serait en mesure de négocier quelque chose de nouveau avec l'UE. Il faudrait juste la mettre au courant et qu'elle soit d'accord...

Car les PDC ne sont en fin de compte pas meilleurs: pas plus réalistes, pas plus en position d'obtenir des majorités, et encore moins lisibles que les autres. Mais la question n'est pas là. Lorsqu'il parle des autres partis, le site Candidats2019.ch ne ment pas.

  • Oui, le PLR est prêt à faire passer la soumission à l'UE à n'importe quel prix.
  • Oui, l'UDC est prête à remettre sur la table les accords bilatéraux pour supprimer la libre-circulation.
  • Oui, la gauche se livre à toutes les manœuvres démagogiques possibles pour donner aux gens l'impression qu'ils touchent des "subsides" d'assurance-maladie alors que ceux-ci se financent à travers leurs propres impôts.

Alors, Oui, dire que n'importe quel candidat PLR fait "passer les intérêts des industries exportatrices avant la protection des salaires et laisser les entreprises suisses, leur savoir-faire et leurs places de travail passer sans aucune protection en mains étrangères", ça dérange, certes. Mais c'est vrai.

Toutes ces rédactions de journaux coordonnées dans leur indignation s'inquiètent-elles vraiment du style de communication du PDC? Ou sont-elles remontées parce qu'il rappelle les positions des autres partis?

La vraie cible

Rappelez-vous d'une des premières règles du journalisme: rien n'est gratuit. Ni la page ni l'encre, fussent-elles virtuelles, ni le temps du journaliste. La moindre phrase délivrée par un des membres de cette caste supérieure obéit à des objectifs bien définis, sinon elle n'aurait pas lieu d'être.

Un peu plus loin dans son article, le journaliste du Temps donne son verdict sur Candidats2019.ch: "un échec stratégique manifeste". Et de rappeler que, "en perte de vitesse dans les sondages et talonné par les Verts, le paisible parti a tenté l'attaque. Sans succès."

Ces messieurs écrivent déjà leurs conclusions des élections fédérales qui auront lieu dans un mois!

Je ne pense pas qu'ils aient déjà les résultats, mais certaines tendances sont trop lourdement marquées dans les sondages pour être défaussées. Parmi elles, la poursuite de la dégringolade du PDC. Il est probable que la campagne internet du parti n'y change strictement rien, mais les rédactions vont plus loin: elles sous-entendent que Candidats2019.ch est la raison de l'échec électoral du PDC en octobre.

Ils n'en sont pas à clamer que sans cette manœuvre le PDC serait à 13%, mais presque.

Pourquoi cette attitude?

élections du 20 octobre 2019Selon moi, elle vise à fragiliser la position du chef du PDC, Gerhard Pfister. L'idéal serait qu'il rende son tablier après avoir été jugé responsable de la déculottée de son parti aux prochaines élections.

Car il faut comprendre que Gerhard Pfister n'est pas un PDC comme les autres - c'est un homme de conviction. La phrase est surprenante à entendre à propos d'un parti qui a offert sa carrière à un Christophe Darbellay, mais Gerhard Pfister se fit remarquer par des positions à contre-courant médiatique, comme de dire que "l'islam n'appartient pas à la Suisse". Il critiqua le Conseil Fédéral et fut à l'origine d'un texte sur le fondamentalisme religieux.

Pour les médias romands, un homme qui rappelle que "sans christianisme, il n’y aurait pas de siècle des Lumières ni de démocratie" et qui regrette que "beaucoup de représentants de l’Eglise [soient] devenus des travailleurs sociaux" est un criminel du politiquement correct - un homme à abattre.

Et s'il faut monter de toute pièce dans les médias un scandale exagéré sur une campagne politique du PDC sur Internet pour se débarrasser de l'intrus, qu'il en soit ainsi.

 


 
Note 1: franchement, qui entre jamais le nom de l'un d'eux, sauf pour s'en moquer? Si la dégringolade du PDC est imputable à quelqu'un, le voyage en Corée du Nord de M. Béglé vient certainement avant candidats2019.ch.

23 août 2019

Le fruit bien mal défendu

L'UDC vient de lancer en fanfare sa campagne pour les élections fédérales de l'automne, avec une affiche tout à fait explicite: les vers sont dans le fruit. Et ils se gavent.

udc_pomme_vers.png

 

Selon un scénario tellement éculé que 24 Heures le décrit en même temps qu'il tombe dedans, les glapissements d'horreur envahissent les médias. Roulant la charge avec des yeux fous, les rédactions romandes rivalisent d'inventivité pour expliquer tout le mal qu'elles pensent de cette affiche - que la plupart des gens découvrent dans leurs pages. Ce faisant, elles font gratuitement le buzz pour le parti libéral-conservateur.

Au Matin, on fouille dans les archives. On aurait pu trouver la trace du ver dans le fruit dans des livres ou même une affiche de mai 68 mais non: le visuel reprend, évidemment dirais-je, l'imagerie d'une affiche nazie des années trente, dont tout le monde se rappelle bien évidemment. "Une caricature (...) où le ver dans la pomme n'est autre que le juif qu'il faut éradiquer. La suite, on la connaît", explique le pigiste de service avec la subtilité d'un soldat au pas de l'oie.

Diantre! Une pomme, des vers, et hop, Auschwitz? Il me semble que quitte à étudier l'histoire pour éviter le retour de la Bête Immonde au Ventre Fécond, l'examen des programmes d'autres mouvements politiques comparé au programme nazi pourrait être plus parlant qu'une affiche. À ce petit jeu des proximités idéologiques avec le parti à la croix gammée je doute que l'UDC arrive en tête. Mais au cours de leur formation, les journalistes passent probablement plus d'heures à travailler leur mauvaise foi que l'histoire.

Par exemple, aucun d'entre eux ne posera la question qui fâche, l'à-propos de cette affiche. Pareille interrogation est taboue. Elle l'est d'autant plus que toute la classe politico-médiatique connaît la réponse. L'affiche va droit dans le mille.

Miam, miam

Les partis politiques et l'UE sont-ils des vers qui dévorent le fruit helvétique? Allez, sans se fouler, prenons quelques exemples en vrac.

À Genève, nous avons l'affaire Maudet, qui a décroché au mois de juin sa rente à vie. La carrière du politicien franco-suisse s'est arrêtée net depuis que les soupçons de corruption l'ont rattrapé, mais on ne pourra pas dire qu'il reparte les mains vides. Et avant qu'un triste sire ne vienne pleurnicher que ce type puant l'ambition dévorante à des kilomètres n'est qu'une erreur de casting du PLR, je rappelle que le parti lui a renouvelé sa confiance dans une assemblée générale extraordinaire. Pour rester dans le fruit, on se serre les coudes!

Mais attention, hein, en Ville de Genève, après quelques scandales de notes de frais, les magistrats "sonnent le glas de la rente à vie". On serre la vis. Un peu. Parce que les malheureux sortants qui ne bénéficient plus de la rente à vie continueront tout de même à toucher un demi-salaire (soit 10'000 francs par mois, à peine de quoi se payer l'eau minérale) pendant dix ans. Si le texte est approuvé par la commission des finances et le Conseil municipal. Mais qu'on se rassure! Si le texte franchit tous ces obstacles, il s'appliquera... Dès la prochaine législature. Les élus en place bénéficieront encore d'une rente à vie. Ouf, on a eu peur pour eux!

Dans les communes du Canton de Vaud on n'en est pas encore à oser la rente à vie - cela viendra sans doute - mais on découvre par exemple une simple augmentation de salaire à deux chiffres pour tous les membres de la Municipalité de Renens, jusqu'à 170'000 francs annuels pour le Syndic. Il fait bon régner sur une commune d'extrême-gauche. Et encore ne parle-t-on que du salaire de base! Tous les partis soutinrent cette augmentation "proposée par la Municipalité" en 2016, y compris le PLR ; seule l'UDC s'y opposa. Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres...

Dans le Canton de Vaud encore, on cumule les emplois au sein d'une même (et belle) famille de gauche. Mme Rebecca Ruiz est élue sans coup férir au Conseil d'État vaudois ; les électeurs sont passés comme chat sur braise sur son étrange contrat de travail au sein du Département vaudois de la formation alors dirigé par la socialiste Anne-Catherine Lyon. Un peu plus tard, par pur hasard, son mari élu socialiste Benoît Gaillard se retrouve promu à la Présidence de la Compagnie Générale de Navigation. Ça fait un peu tousser, mais pas plus que ça, et puis comme ils disent qu'il n'y aura pas de conflit d'intérêt, on les croit sur parole. Une chose est sûre, tous les salaires seront versés à la fin de chaque mois.

Et puisqu'il faudrait aussi parler de la Berne fédérale, rappelons la tentative de l'UDC de faire payer de leur poche les abonnements généraux dont bénéficient les élus (et bien d'autres, pourtant grassement payés!) et qui fut balayée par ces derniers! "Les élus sauvent leur AG de première classe", titrait alors la Tribune face au péril de perdre un privilège. Un vote au National enterra la motion de Lukas Reimann à 154 voix contre 28 - comme d'habitude, l'UDC contre tous les autres partis. "[Les économies s'élèveraient] à 600'000 francs si les parlementaires recevaient un AG 2e classe, elle atteindrait «des millions» si cette mesure était appliquée à tout le personnel de la Confédération", lança le St-Gallois, ce qui donne une idée de la quantité de fonctionnaires qui ne payent pas leurs déplacements.

L'Europe quant à elle a droit à ses courbettes, son milliard annuel de cohésion, le paiement du système SIS de Schengen, les accords bilatéraux léonins, le projet d'accord-cadre... En toute amitié avec les partis pro-UE du Parlement, c'est à dire tous sauf un.

On pourrait multiplier les exemples, parler des lobbies pharmaceutiques ou syndicaux, de la porosité des élus avec les conseils d'administration, de la corruption généralisée, des innombrables trafics d'influence, du commerce des permis de construire... Autant de pratiques confortées par un corps électoral apathique et naïf, dont le péché le plus affligeant est sans doute la confiance aveugle qu'il nourrit envers ses élus.

J'écrivais il y a quelques mois que la Suisse était un pays de cocagne, mais seulement pour certains, suivez mon regard. Ils s'y vautrent aussi confortablement, pardonnez-moi l'image, que des vers dans un fruit. L'image est choquante? Peut-être. Mais l'est-elle parce qu'elle est laide, ou parce qu'elle est vraie?