10 décembre 2019

Une histoire de banane...

La Banane collée au mur d'Art Basel à Miami Beach est devenue un phénomène mondial. Mais cette histoire recèle encore bien des surprises.

Marché de l'art devenu fou, gaspillage de nouveau riche, blanchiment d'argent devant tout le monde, les commentaires ont fusé lorsque la nouvelle "œuvre" de Maurizio Cattelan - une banane scotchée à un mur, intitulée "Comedian" - a trouvé preneur pour 120'000 dollars.

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Le buzz s'accentua encore dimanche lorsque la banane fut mangée. Comme le relate 20 Minutes:

[David Datuna], qui se décrit comme un artiste américain d'origine géorgienne installé à New York, décolle la banane du mur blanc, la pèle et la mange devant une foule de curieux. Il y voit une «performance artistique» qu'il intitule «Hungry Artist» («Artiste ayant faim»), avant de se faire escorter à l'abri des regards par la sécurité.

Le préjudice n'est que très relatif, selon la galerie Emmanuel Perrotin, qui a vendu "Comedian». «Il n'a pas détruit l’œuvre. La banane, c'est l'idée», a expliqué son directeur des relations avec les musées Lucien Terras, au quotidien «Miami Herald». (...) Toute la valeur réside en effet dans le certificat d'authenticité, le fruit étant censé se faire remplacer régulièrement plutôt que de pourrir. D'ailleurs, au bout d'un quart d'heure une nouvelle banane était scotchée au mur.


Tout est bien qui finit bien, on rigole (et on se demande pourquoi Maurizio Cattelan n'a pas directement vendu un certificat d'authenticité pour un mètre-cube d'air en suspension, s'épargnant ainsi la recherche d'un fruit et d'une section de ruban adhésif).

Quelle audace! Quelle folie! Quel homme!

Mais il y a davantage en termes de prise de risques.

Alors que la banane scotchée fut remplacée plusieurs fois et finit par quitter son emplacement, plus tard, un autre artiste, Rod Webber, vit une opportunité. Il traversa la foule jusqu'au mur blanc le plus célèbre de l'exposition, et commença à griffonner un message avec un doigt enduit de rouge à lèvres: "Epstien (sic) didn't kill himself" (Epstein ne s'est pas suicidé).

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Photo via Twitter/@GiancarloSopo | Capture d'écran via Facebook/Rod Webber

La réaction de la galerie fut immédiate: la sécurité s'empressa de couvrir le graffiti pour en cacher la vue au public, alors que Rod Webber fut arrêté. Voilà pour la liberté artistique! Voilà pour la liberté d'expression!

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Une réaction sur Twitter

La sécurité lui avait intimé d'arrêter mais il refusa de s'exécuter, arguant que David Datuna, le mangeur de banane, n'avait pas été puni pour son acte (Art Basel exprima dans un communiqué qu'il avait "violé le règlement du festival et fut escorté à l'extérieur" mais il ne fut pas autrement inquiété.)

Rod Webber fut accusé de vandalisme mineur mais passa tout de même la nuit de dimanche à lundi en prison. Il en fut libéré à cinq heures du matin. Il témoigna dans un des rares journaux à évoquer l'histoire qu'il avait été à son avis injustement traité, alors qu'il tentait seulement de "perpétuer l'esprit du week-end."

Pourquoi a-t-il été traité différemment? Selon lui, "c'est parce que je ne suis pas assez célèbre", explique-t-il, "ou je ne fais pas partie d'une opération de comm' planifiée d'avance, ce qui était probablement le cas, et je les ai mis en face de leurs foutaises."

Ironiquement, Webber n'a pas d'avis particulier sur la mort d'Epstein. Mais il défend une approche culturelle du pouvoir des mèmes, et reconnaît que celui d'Epstein est particulièrement saisissant. Il essaya même de se présenter comme candidat à une élection locale sous le nom de Rod "EspteinDidntKillHimself" Webber sur les bulletins de vote, mais sans succès.

Cette histoire de banane est finalement très instructive, puisqu'elle permet de situer le curseur sur ce qui constitue aujourd'hui une "transgression".

La transgression n'est pas dans la vente hors de prix d'une banane scotchée à un(e) parvenu(e) avec plus d'argent que de bon sens. Elle n'est pas dans la pseudo-destruction de cette œuvre par un autre "artiste". Elle l'est dans un message polémique griffonné sur un mur.

On peut mesurer la transgression au silence soudain des médias principaux sur ce qui s'est passé à Art Basel. Les reportages s'enchaînaient avec force envoyés spéciaux et sondages, et puis soudain, rideau. Notez par exemple que 20 Minutes accordait encore un article lundi - donc après cet épisode - au mangeur de banane, mais sans piper mot du slogan sur Epstein. Même Fox News botta en touche en évoquant une "foule incontrôlable" autour de la banane scotchée, et rien de plus.

Epstein s'est-il réellement suicidé? De nombreux indices tendent à faire penser que non (oh, j'oubliais, son banquier s'est aussi suicidé). En fait, il n'y a guère de faits prouvant la version officielle du suicide - seulement les conclusions contestées du médecin légiste qui examina le corps.

La mort d'Epstein est donc l'inverse d'une théorie du complot. Dans une théorie du complot, l'illuminé parvient à "croire" malgré tous les indices contraires ; mais dans le cas d'Epstein, c'est le grand public qui est invité à "croire" malgré tous les indices contraires. La version officielle est donc particulièrement fragile, et les médias deux fois plus vigilants - quelqu'un a-t-il dit irritables? - sur le sujet. Il est instructif de constater à quel point les autorités artistico-politico-médiatiques agissent de concert, sur un sujet aussi banal qu'un graffiti sur un mur dans une exposition d'art moderne, afin d'empêcher le grand public de voir un message discordant.

À la force de frappe des médias de masse s'oppose la guérilla des mèmes ; "Epstein ne s'est pas suicidé" se retrouve à la télévision, dans des arrangements de chaussettes, dans des panneaux de commerce ou sur des canettes de bière.

Epstein a beau s'être "suicidé", on ne parvient pas à le faire disparaître.

12 octobre 2013

L'Autre Musée du Grand N'importe Quoi

L'offensive est en marche: Renens aura son "Autre Musée". Ne riez pas, le nom est l'intitulé exact du projet mené par la Municipalité dont on a pu découvrir le contour dans un des premiers préavis en rapport:

« L’Autre Musée » est un projet qui s’inscrit dans la volonté de la Municipalité de mettre à disposition du public un lieu culturel ambitieux.


Découvrons cette ambition au travers d'un autre paragraphe avec un peu plus de sauce:

Avec le projet de l’Autre Musée, la Ville de Renens souhaite (...) une culture à la fois exigeante et de proximité. Exigeante par la qualité des expositions et des manifestations; de proximité par les liens que les responsables de l’Autre Musée entendent tisser avec la population renanaise. En effet, ce projet se veut à l’image de Renens, ville où le croisement des cultures et le métissage des populations sont considérés comme de véritables atouts. Cette diversité sera la signature de l’Autre Musée, qui se distinguera par sa volonté de favoriser échanges et complicités entre des milieux peu enclins d’ordinaire à se côtoyer.


Comme lorsqu'on vient de remplir sa grille de Bullshit Bingo, difficile de contenir une irrésistible envie de crier "Foutaises!". Mais en la matière vous n'avez encore rien vu.

Le musée est sensé prendre place dans la Ferme des Tilleuls, un ancien bâtiment historique racheté en 2008 aux CFF.  Le projet devisé à plus de 6 millions de francs - sachons vivre! - est hors de portée de la bourse de Renens. La gauche au pouvoir n'en a cure: elle s'endettera jusqu'au cou et plus encore.

Bien que la bâtisse soit ruinée et squattée, les manœuvres sont en marche ; ça se concrétise, claironne 24Heures. Il est temps d'agir, en effet, pour respecter le calendrier. L'inauguration de l'Autre Musée est prévue début 2016, c'est-à-dire la veille des élections communales. Le hasard fait décidément bien les choses.

Il y a quelques semaines, les Renanais ont donc eu le plaisir de découvrir les contours de l'Autre Musée à travers de grandes affiches rigides déployées sur la place du marché. Pas trop longtemps tout de même, des fois que le chaland se pose des questions. Fort heureusement, le descriptif du projet reste disponible sur son site web.

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Les baleines en ferraille rouillée s'échoueront peut-être sur une nouvelle grève.

Et là, mesdames et messieurs, permettez-moi de vous le dire, c'est un festival. Morceaux choisis:

[L'Autre Musée] est un projet culturel qui se rêve autrement qu'une institution muséale.

C'est un projet exigeant, mais pas hermétique, avec l'envie de s'inspirer de la richesse du métissage qu'offrent Renens et l'Ouest lausannois et de notre réseau international.

C'est un projet qui veut favoriser les échanges et la complicité entre des milieux peu enclins, à se rencontrer, à se côtoyer.


Outre une définition schizophrénique et une ambition galactique, on retrouve déjà une phrase de l'avant-projet: l'implication de la Municipalité est évidente. Au-delà des échanges et des complicités, ça va sérieusement choquer du bourgeois.

C'est un projet qui grandira de ses racines et d'une volonté de produire des événements ancrés dans notre époque.

C'est un projet qui rendra visible par des expositions, des aménagements, des installations, bricolées ou savantes, les démarches de ceux qui inventent, qui créent de nouvelles visions, d'autres points de vue.


(A l'inverse des musées traditionnels qui ne présentent que des choses banales et convenues comme chacun sait.)

C'est un projet qui invitera les écoles et les jeunes à prendre part aux activités de création.


Les écoliers renanais n'y couperont pas. Cher public captif! Mais la description s'emballe et passe alors au délire complet:

C'est un projet différent, parce qu'il n'est pas conditionné par des programmations figées des années à l'avance, privilégiant les découvertes spontanées et l'imprévisible.

C'est un projet qui donnera corps à nos rencontres, que nous prolongerons en offrant des résidences à des artistes et des créateurs du monde entier.(...) Aux systèmes et aux grilles, préférons les réseaux et les constellations, les synergies et les passerelles, l'impromptu et les regards décalés. explorons les terrains à défricher, mais restons simples et engageons-nous dans le faire.

À l'heure où les frontières temporelles, économiques et culturelles s'estompent au profit d'un monde interconnecté et d'une E-culture mondiale des flux et des réseaux, l'Autre Musée se positionne comme laboratoire.

Il cultivera un intérêt pour la création isolée et populaire, en passant par les nouvelles technologies et l'art contemporain.

À l'image des encyclopédies participatives, la configuration et la substance de l'Autre Musée seront en constante évolution.

 
Etc. Que de verbiage transcendantal pour qualifier l'Autre Musée de ce qu'il sera vraiment: un café, des locaux administratifs pour quelques postes de complaisance, un appartement colocatif où pourront loger deux ou trois copains artistes, le tout encadrant un espace d'exposition rempli de rébellion convenue et, probablement, vide de tout spectateur. On se réjouit de découvrir les chiffres de la billetterie.

Il n'en reste pas moins que les délires verbaux ampoulés autour du projet ne sont pas sans rappeler Les Inconnus, qui avaient tout inventé en 1992 déjà:

 

Mais tu dis
Que le bonheur est irréductible
Et je dis
Que ton espoir n´est pas si désespéré
A condition d'analyser
Que l'absolu ne doit pas être annihilé
Par l'illusoire précarité de nos amours
Et qu'il ne faut pas cautionner l'irréalité
Sous les aspérités absentes et désenchantées
De nos pensées iconoclastes et désoxydées
De nos désirs excommuniées de la fatalité
Destituée
Et vice et versa


Ils auraient pu chanter l'Autre Musée.